[Interview à retrouver dans le magazine du printemps, en kiosques ou sur abonnement.]Le danseur étoile de l’Opéra de Paris a laissé les pointes au placard le temps d’un projet mode mettant en valeur une pièce encore trop ignorée des collections masculines : la jupe.
Les stéréotypes genrés en matière de mode ont la peau dure. Pour avoir osé arborer une jupe sur le tapis rouge du Festival de Cannes 2026, l'humoriste et comédien Artus s'est retrouvé sous le feu des critiques sur les réseaux sociaux, essuyant des insultes réac, homophobes et grossophobes. Si un homme portant la jupe choque encore en 2026, les étudiant·es de l’Institut français de la mode (IFM), à Paris ont cette année relevé un défi : concevoir une collection de jupes sur mesure pour Germain Louvet. Nous avons rencontré le danseur étoile afin d'aborder les possibilités d’un vêtement toujours quasi exclusivement associé, dans le vestiaire occidental, au féminin.
Enfiler une jupe, c’est nouveau pour toi ?
C’est un vêtement qu’il nous arrive de porter dans la danse, donc ce n’était pas un dépaysement total. Je possède même une petite jupe de tennis que j’ai mise à plusieurs reprises ! Mais c’est vrai que la première fois a été déstabilisante. Tu as de l’air qui passe entre les jambes, ce qui est plutôt nouveau, et tu fais davantage attention au manspreading quand tu t’assois. [Rires.]
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Qu’est-ce qui t’a intéressé dans ce projet étudiant pour l’IFM ?
Le côté artisanal m’a parlé, mais c’était intéressant, aussi, de voir quelle perception les étudiant·es avaient de moi, selon quel vêtement était créé pour moi. Par exemple, iels ont puisé dans mes origines sociales et familiales pour concevoir une jupe avec des sortes de bleus de travail et du tutu en dessous, probablement parce qu’iels ont dû lire dans une interview que mes grands-parents étaient ouvriers. Leurs jupes disent des choses de mon image publique, mais aussi de ce que c’est que d’être un homme dans le ballet contemporain.
L’image d’Épinal du danseur étoile n’est pas associée à des critères dits "masculins". Est-ce qu’il t’a été difficile d’appréhender ta propre masculinité ?
Je considère que le genre est quelque chose de totalement construit et de très mouvant, selon l’évolution des mœurs et des dynamiques sociopolitiques. Preuve en est dans le ballet : il y a cent ans, faire des sauts de biche en collants était considéré comme très viril, et ça ne l’est plus en 2026. Aujourd’hui, persiste plutôt un stéréotype autour de l’homosexualité supposée des danseurs. Grandir dans cette société tout en évoluant dans le ballet m’a obligé à me poser la question du genre tout en me permettant de m’en affranchir plus facilement.
Tu veux dire que tous les danseurs ne sont pas homos ?
Il y a tout le spectre de la sexualité chez les hommes dans le ballet. Mes potes hétéros de l’opéra sont d’ailleurs déconstruits, par exemple ils ne se mettent pas de limites sur leurs vêtements. J’en connais même un qui porte beaucoup plus de jupes que moi !
Tu parles de tes potes déconstruits… Est-ce qu’il te semble qu’aujourd’hui de “nouvelles masculinités” laissent plus de place à la fluidité et à la sensibilité ?
Je fais un constat en deux temps. D’un côté, je vois tout à fait cette évolution chez les jeunes danseurs avec lesquels je travaille. Ma génération se posait moins la question de la binarité de genre que celle de l’orientation sexuelle, qui est moins un sujet aujourd’hui. En revanche, parallèlement à cette évolution, je remarque une scission entre des milieux très ouverts, auxquels j’appartiens, et une autre partie du monde qui régresse et s’ancre dans la violence viriliste et le traditionalisme. C’est une fracture de plus en plus flagrante. Il faut continuer à dialoguer et, surtout, à rester audible auprès de ceux qui doivent nous entendre.
Tu as défilé pour des figures de la mode comme Agnès b. ou Jean-Paul Gaultier. Que retires-tu de ces expériences ?
Agnès b. est un monument, fascinante à observer quand elle valide avec flegme tous les looks dans son atelier. Quant à Jean-Paul Gaultier, son vêtement est toujours politique. Quand j’ai défilé pour lui, je portais une tenue de torero en jean avec des bas rose fluo et des pointes. J’y vois l’association du jean, qui est la matière du peuple, et de la tenue de torero, symbole viril au possible, le tout cassé par le fluo et les pointes qui rappellent le féminin. C’est ce mélange qui me fascine chez lui.
Injecter du politique dans l’artistique, ça te parle ?
Je ne suis pas vraiment créateur, je suis seulement interprète. Mais on fait des choix, et c’est vrai que les miens peuvent avoir un aspect politique. Je ne me vois pas travailler avec quelqu’un dont je trouve les positions politiques graves, même s’il y a des gens plus radicaux ou dogmatiques que moi. J’essaie surtout de rester libre, de pouvoir dire ce que je pense.
Tu étais déjà stylé, plus jeune ?
Oh ! Tu ne veux pas savoir ! [Rires.] À l’époque, j’avais l’impression que j’avais du style. Ce dont je me rappelle bien, c’est que j’aimais porter de la couleur et je sais que je ne m’habillais pas comme le tout-venant. J’aimais bien avoir une petite pièce originale.
Un vêtement que tu regrettes avoir porté ?
Je me souviens avoir été très fier d’un slim un peu brillant, entre le doré et l’argenté, que je portais avec une grosse ceinture. Je dirais simplement que je ne le referais pas aujourd’hui.
Crédit photo : Boris Camaca
Jupe workwear, par Chloé Nabaes, Mohamed Nakmouche, Rosalie Sack et Tiphaine Palies