[Article à retrouver dans le magazine de têtu· du printemps, disponible chez vos marchands de journaux ou sur abonnement.] De la virilité gay fétichisée à l'armure lesbienne, du fantasme cuir dans les années 1950 aux clubs queers aujourd'hui, notre culture motarde a toujours roulé entre désir et résistance : une histoire de moteurs et de solidarité.
Par Maurine Charrier & Tessa Laney
"Les jeans moule-cul de l’époque, avec les fesses écartées sur les selles de moto… Je n’en pouvais plus." Robert, 77 ans, fondateur du bar-club historique de la scène fétichiste gay Le Keller, à Paris, se souvient avec délectation de longues sessions à décortiquer, dans sa chambre de jeune homme à Calais, les magazines gays comme Olympe ou Nous les hommes. Où tout commence par des images, un fantasme imprimé, cette tension entre cuir, mécanique et désir.
À lire aussi : De Freddie Mercury à "Pillion" : le cuir, matière fétiche queer
À la fin des années 1960, alors que la culture cuir est encore balbutiante en France, Robert Keller part chercher ailleurs ce qui n’existe pas encore chez nous. À travers l’Europe, de Stuttgart à Londres en passant par Amsterdam, il parcourt les bars les plus prisés par les motards, proposant aux associations de les accueillir dans l’auberge de ses parents pour leurs conventions annuelles. L’hôtel familial se retrouve régulièrement plein à craquer de dizaines d’hommes en pension complète, entièrement vêtus de cuir, leurs bolides alignés sur le parking. Ensemble, ils partagent leur passion de la moto et des garçons, dans la sécurité d’un lieu privé. "Personne ne se doutait de rien", rit aujourd’hui Robert. Ce souvenir dit beaucoup de l’époque : la discrétion imposée, la clandestinité joyeuse, la solidarité silencieuse. Avant même la naissance des marches des Fiertés, se retrouver pour rouler ensemble, arborer ses couleurs, relève déjà d’un geste politique.
Le motard gay, icône sexuelle
L’imaginaire érotique gay autour de la moto prend forme aux États-Unis, au mi-temps des années 1940. Nombre de jeunes homos reviennent alors de la guerre, où ils ont connu la camaraderie masculine, la discipline du corps, l’uniforme. De retour à la vie civile, ils aspirent à une liberté introuvable dans les États-Unis du maccarthysme. Popularisée en 1953 par le film L’Équipée sauvage (The Wild One), de László Benedek, avec un Marlon Brando inoubliable en Johnny rebelle, la figure du motard de cuir vêtu offre un contre-modèle au seul pavillon hétéro. Cette imagerie se sexualise et se codifie dans les années 1960-1970. Par ses dessins érotiques, un dessinateur finlandais fixe l’érection du motard gay en icône sexuelle : assumant des attributs démesurés, les corps hyper masculinisés de Tom of Finland sont outrageusement désirables. Le cuir devient une seconde peau, la moto une extension du corps, le blouson un manifeste.
Parallèlement, des clubs se forment. Le Satyrs Motorcycle Club, fondé en 1954 à Los Angeles, fait figure de pilier historique. L’esthétique fétichiste structure un imaginaire où la transgression se vit comme une affirmation de soi. Rouler en meute, en cuir, visibles et soudés, devient un mode de survie collective, la première pierre d’une fierté balbutiante. Dans son sillage, une internationale motarde gay s’esquisse : le Golden Gate Motorcycle Club à San Francisco, le New York Motorcycle Club de l'autre côté des États-Unis ; puis, des déclinaisons européennes, notamment en Allemagne et dans les pays nordiques, souvent connectées aux scènes cuir et BDSM. En France, si la culture cuir se concentre davantage autour de bars et de backrooms, le Gai Moto Club (GMC) ou l’Association motocycliste alternative (AMA) témoignent de cette volonté d’occuper la route autant que la nuit.
Les lesbiennes et les motos, un couple moteur
Réduire la culture motarde queer à sa généalogie masculine serait passer à côté d’un autre versant tout aussi vrombissant. Pendant que les bikers gays fantasment la virilité et la transgression, les lesbiennes prennent la route pour s’émanciper et se rendre visibles. Dans l’Amérique d’après-guerre, être une femme indépendante et mobile constitue déjà une anomalie. Être gouine y ajoute un degré supplémentaire. Symbole parfait de l’autonomie et de la liberté, l’univers de la moto offre aussi une protection. Dans les années 1950, quand les bars de filles sont régulièrement visés par des agressions lesbophobes et des descentes de police, des motardes assurent des escortes, montent la garde, dissuadent. Ici, le cuir est une armure.
Dans les années 1970, à San Francisco, s’affirme une fierté cuir : les mythiques Dykes on Bikes ouvrent d’ailleurs les marches de juin. Vestes en cuir couvertes de blasons, harnais BDSM, crêtes iroquoises, moteurs vrombissants : elles refusent les injonctions à la discrétion et à la respectabilité. Leur présence en tête de cortège incarne une conquête de l’espace public. Dans leur sillage, décennie après décennie, se développe une culture lesbienne du bitume et du guidon. "Chez nous, la moto, la communauté et l’activisme sont indissociables, résume Dori Heike, 57 ans, fondatrice en 2019 des Dykes on Bikes Rhein-Weser WMC, dans l’ouest de l’Allemagne. C’est un espace de visibilité, politique, centré sur le collectif."
"Trois hommes, aucune honte"
C’est dans cette culture que convergent le fétichisme transgressif gay et l’émancipation lesbienne sur deux roues. "Mon plus beau souvenir, c’est le sentiment d’être ensemble sur la route", appuie Dori Heike. Rouler en groupe, c’est partager un rythme, une vulnérabilité, une confiance mutuelle. La culture motarde, c'est aussi des valeurs, des règles de conduite, une solidarité. "Les motards ont leurs codes, par exemple ils se saluent ; quand on croise une personne queer, on se reconnaît aussi", observe Pénélope, cofondatrice du club de bikers Les Durs à queer à Montréal (Québec). "Avec son blason et ses couleurs, ta bande devient une équipe, une famille, complète sa complice Billie. Ce mélange de liberté, de confiance et de cohésion est très spécial."
Trouver son refuge, puis s’organiser en bande. Albino, membre fondateur du club espagnol Cerbero, motard et kinky, se souvient : "Je ne me sentais pas à ma place dans les clubs hétéros. La moto demeure un univers très masculin, parfois agressif et excluant." Alors que dans son petit groupe de motards gays fétichistes, il se sent à l’abri : "Trois hommes, aucune honte, des road trips, des photos, une bière…" Chez Dykes on Bikes Rhein-Weser WMC, l’esprit communautaire se décline aussi sous l’angle de l’entraide concrète. Soirées caritatives, collectes de fonds en soutien aux causes locales : le club fonctionne comme une microsociété solidaire. "La moto est un outil de rassemblement pour lutter contre les inégalités et les discriminations", affirme Dori Heike.
Aujourd’hui, avec l’effacement progressif des frontières genrées, la culture cuir se fait de plus en plus queer. Des clubs autrefois strictement gays ou lesbiens s’ouvrent à des membres bi, trans, non binaires. À Montréal, Les Durs à queer revendiquent une identité inclusive : les codes et les blasons demeurent, mais circulent au sein d’espaces plus vastes. Du fantasme adolescent de Robert aux collectifs militants contemporains, la culture moto queer raconte une histoire de corps qui refusent l’assignation, de communautés qui se forment à la marge, et de moteurs qui couvrent, un instant, le bruit du monde.
À lire aussi : "Pillion", motards gays et tendre BDSM
Crédit photo : DykesOnBikes Rhein-Weser WMC