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livresLaura Vazquez : "Écrire est une expédition"

Par Laure Dasinieres le 30/03/2026
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[Interview à retrouver dans le magazine de têtu· du printemps, en kiosques ou sur abonnement.] La poétesse et romancière Laura Vazquez a rencontré son public à 40 ans avec Les Forces (éditions du sous-sol), récompensé en 2025 par le prix Décembre. Un livre complexe, entre récit d’apprentissage, déambulation philosophique et poème en prose, à la fois brut et réconfortant.

Depuis sa parution, l’été dernier, Les Forces a connu un beau succès à la fois critique et auprès du public. Comment vis-tu cette lumière nouvelle ?

Laura Vazquez : Je ne la vis pas ; je ne vais pas sur les réseaux. Ma vie est tranquille et répétitive, centrée sur l’écriture, à Marseille. Je me rends compte des effets de la réception de ce livre dans les moments de rencontre organisés en librairie, ou à travers les messages que certaines personnes m’écrivent à propos de ce texte ou des précédents. Ces échanges ont légèrement déplacé ma manière de sentir la littérature. Avant, je l’envisageais surtout dans une perspective très ample, à l’échelle du temps long. J’avais le sentiment d’écrire moins pour le présent que dans une continuité, à la suite d’auteurs et d’autrices de l’Antiquité, du Moyen Âge, de tous les temps. Discuter avec des lecteur·ices m’a fait comprendre que la littérature a une incidence sur le temps présent, sur les êtres, sur les perceptions, sur le rapport politique au monde, à la langue. Cela engage une responsabilité que je ne mesurais pas, à laquelle je ne pensais pas beaucoup.

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Une responsabilité, dans quel sens ?

Je me dis que je n’aimerais pas conduire des personnes vers la douleur, vers la banalité, la normativité, ou vers une romantisation de la peine, par exemple. Je pense souvent à Goethe, dont le livre Les Souffrances du jeune Werther a entraîné une vague de suicides en Allemagne. C’est terrible. Comment l’a-t-il vécu ? Il n’en parlait pas. La ­littérature agit sur les individus qu’elle touche. Quelle que soit la réception d’une œuvre, même quand on n’a qu’une personne qui nous lit.

N’est-il pas frustrant, pour une poétesse, de rencontrer davantage d’écho en publiant un roman ?

J’écris la poésie et le roman avec la même intensité, le même désir de vérité. On n’écrit pas de littérature sans inventer une langue, dans les deux cas. Les romans peuvent constituer une porte d’entrée pour des personnes qui n’ont pas l’habitude de lire de la poésie. La narration permet de déplacer un seuil. Des écrivain·es comme Eugène Savitzkaya, Anne Carson, Anne Serre, Olivier Cadiot, Jon Fosse ou Ken Bugul travaillent un champ qui se situe dans cette porosité des genres. C’est ce que j’essaie de faire aussi.

Comment travailles-tu cette écriture qui semble à la fois instinctive et ciselée ?

Il y a d’abord une phase où j’écris un texte qui devient un livre. Je suis une voix, ou plusieurs voix, et à ce moment-là, ma tâche consiste à rester attentive, à suivre des intuitions, des impressions. C’est un travail d’écoute et de confiance. D’ailleurs, ça ne ressemble pas à un travail, mais plutôt à une expédition, une exploration, une aventure. C’est comme si je découvrais une planète inconnue. Je ne sais pas comment on marche sur cette planète, comment on y respire, comment un corps s’y comporte. Tout se crée, tout pousse, et je découvre en avançant. Cette première phase est instinctive, sans raison. La deuxième est celle de la relecture et des réécritures. Je reprends alors le texte de manière précise, en travaillant le rythme, les structures grammaticales et syntaxiques, les échos, le tissage général du livre. Lorsque la première phase s’est déroulée avec un sentiment de vérité, presque de bonté au sens étymologique, alors la seconde se fait de manière naturelle. Je dois faire confiance à quelque chose qui me dépasse.

Tu cites volontiers tes influences, comme Kafka. Il y en a d’autres qui comptent autant ?

Beaucoup ! J’en suis même complètement pétrie, imbibée. Je ne suis faite que de ça, si je puis dire. J’ai été influencée dès la naissance, peut-être même avant, et ces influences continuent d’agir, elles traversent le temps, les œuvres, les formes, les langues, et se déposent de manière parfois très souterraine. Les artistes dont le travail m’a influencée sont multiples : je citerais volontiers Sei Shonagon [dame de cour japonaise du Xe siècle, femme de lettres, autrice de Notes de chevet, ndlr.], la peintre Agnès Martin ou encore Hubert Selby Jr. et William Faulkner. Je leur dois beaucoup. Merci à eux.

Dans Les Forces, tu cites beaucoup de philosophes. Poète et philosophe ?

Je fais peu de distinction entre les différents champs de recherche et de création par la langue. Certains livres de philosophie peuvent être lus comme des livres de poésie. Je pense par exemple à l’œuvre de Baruch Spinoza, citée dans Les Forces, ou à celle de Ludwig Wittgenstein, lui aussi présent dans le livre. Ce sont des œuvres qui sont aussi poétiques, formelles, esthétiques, qui touchent au-delà de la logique, dans une zone plus profonde.

Il y a quelque chose de souvent mystique dans tes travaux. Quel rapport entretiens-tu avec la religion, l’invisible ?

Avec la religion, je n’entretiens pas beaucoup de rapports. En revanche, avec le sacré, l’invisible, l’ensemble, j’ai un rapport permanent, indispensable à ma survie. La poésie est une forme de médecine, au départ. Un lien au mal, au profond, à la guérison, à tout. La vie telle qu’elle nous est présentée dans la société actuelle, avec ses ambitions, ses objectifs, ses perspectives, ne suffit pas du tout à un esprit humain. Elle rend malade. Elle ne me contente pas, elle pourrait même me tuer. Depuis quelques années, je m’intéresse beaucoup à la pratique du zen.

La rentrée littéraire 2025 a été marquée par plusieurs romans écrits par des lesbiennes, ainsi que par la première édition du prix Gouincourt. Existe-t-il une littérature lesbienne ?

C’est réjouissant et important ; j’encourage mes amies gouines et écrivaines autant que je le peux. Sur la question au sens large, je rejoins la pensée de Monique Wittig. Je ne pense pas qu’il existe une littérature spécifiquement lesbienne, pas plus que je ne crois en l’existence d’une écriture féminine. Je crois qu’il y a des personnes qui font des gestes dans la langue et qu’ainsi elles touchent à la construction idéologique incarnée par cette langue. Il s’agit plutôt d’introduire des points de vue minoritaires, non pas pour créer de nouvelles catégories identitaires, mais pour ouvrir, pour déplacer de l’intérieur. Ce qui m’importe, ce n’est pas l’affirmation d’une identité, mais la capacité de la langue à fissurer les catégories, le lisse, le figé.

Est-ce qu’on va relire Laura Vazquez en 2026 ?

Je suis en train d’écrire un livre de poésie. Des extraits de ce recueil seront présentés sous la forme de lecture-performance à l’Odéon‑théâtre de l’Europe, à Paris, à la fin mars, puis en mai, au festival Oh les beaux jours !, à Marseille.

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Crédit photo : Daniele Molajoli