livres"Protocoles" de Constance Debré, ou ce que dit la peine de mort des États-Unis

Par Laure Dasinieres le 09/01/2026
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Pendant deux ans, la romancière Constance Debré a lu et traduit des protocoles et des comptes-rendus d'exécution aux États-Unis. Elle en tire un réquisitoire contre la peine de mort qui se passe d'arguments, ainsi qu'une plongée dans un pays malade. 

Après que son roman Love Me Tender, où elle racontait son combat pour conserver la garde de son fils, a été adapté au cinéma fin 2025, Constance Debré revient avec un nouveau livre pour la rentrée littéraire de ce mois de janvier. Avec Protocoles, qui paraît aux éditions Flammarion trois ans après Offenses, elle propose une exploration saisissante de la peine de mort aux États-Unis, qui se lit comme un plaidoyer radical et sans affect contre cette pratique en vigueur dans une partie des états américains. 

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Chaise électrique, pendaison, peloton, injection, chambre à gaz… Pendant deux ans, la romancière a examiné des protocoles d’exécution qu’elle livre de manière brute, sans commentaire. “La loi rend toute la littérature obsolète. J’ai lu j’ai traduit j’ai recopié le document. Il n’y avait rien à retrancher. Il n’y avait à ajouter. Ni Dante ni Dostoïevski ni Camus ni Kafka etc.” écrit-elle, expliquant son choix de mettre le lecteur face à ce qui est habituellement soustrait au regard.

Show, don’t tell

Nul besoin de ressasser des arguments maintes fois répétés contre la peine de mort, tant ces descriptions cliniques se suffisent à elles-mêmes : “La loi transforme les gestes en fatum. Peu importe à quoi elle s’applique ou ce qu’elle recouvre. Le protocole est toujours le même. C’est quelque chose qui a lieu partout de la même manière. Tous les jours quel que soit le jour et l’endroit.” Cette mécanique froide et répétitive dit la violence de la mort légale mais aussi l’horreur et l’absurdité de la normalité du cérémonial mortifère.

Alors, la persistance de la peine de mort aux États-Unis est-elle un symptôme d’un pays détraqué ? Là aussi, Constance Debré évite les argumentaires. Mais, dans les parties auto-fictionnelles du roman où elle aborde son propre quotidien, elle décrit une Amérique dérangée, hypocrite, violente et  beckettienne : “C’est le pays des théories. Des religions des sectes des astrologues des complotistes. Là-bas on entre en contact avec les morts, c’est un pays de sectes, d’argent et de serial killers. Là-bas on distribue des tests pour le Fentanyl dans les librairies. Tout est suspendu à la possibilité d’une catastrophe. On ne sait pas laquelle. On ne sait pas quand. On n’en est même pas sûr. Peut-être qu’il ne se passera rien. Rien avant qu’on meure, d’être devenu trop vieux, d’avoir trop bouffé, tué par un cinglé, ou d’une mauvaise drogue à la soirée de la veille. On ne sait rien. Il fait toujours beau. Tout le monde sourit toujours.”

Lucide plus que désabusée, Constance Debré nous réserve des moments de grâce furtifs, comme lorsque son fils vient la retrouver dans un Airbnb. Un fils qui, comme elle, a développé des stratégies pour tenir face au chaos du monde : “Je nage tous les matins deux kilomètres et demi exactement lesquels correspondent à cent longueurs d’une piscine de vingt-cinq mètres ou à cinquante longueurs d’une piscine de cinquante mètres. Deux kilomètres et demi exactement. Jamais cinquante mètres de plus ou de moins. Je compte les longueurs. Compter fait aussi partie de la règle. Il y a des espaces et dans les nombres des espaces que le corps reconnaît, des espaces qui changent selon la forme physique, l’état de fatigue, la température de l’eau.(...) La loi supprime les questions. La règle n’a d’autre cause ni finalité qu’elle-même. Que le devoir être accompli. Que la soumission qui en résulte.” Dans Protocoles, la règle n’est pas seulement ce qui tue implacablement : elle est aussi ce à quoi l’on se raccroche pour tenir. C’est dans cette tension jamais résolue, à la fois intime et universelle, que le livre trouve sa force.

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Crédit photo : Lina Scheynius