[Article à lire dans le magazine têtu· de l'été, ou sur abonnement] L'édition française de Closer, le roman culte de Dennis Cooper, est parue en 1995, la même année que le premier numéro de têtu·.
"Baiser.” Le mot revient régulièrement sous la plume de l'écrivain américain Dennis Cooper tout au long de ce court roman, Closer. Ce livre âpre, étouffant, parfois terrifiant, cherche les limites de la pornographie, passant du fantasme à la pratique. Sorti en 1989 aux États-Unis, il est publié en France en 1995, l'année même où têtu· se lance. Dans nos pages, on s'interroge alors sur cette "subculture homosexuelle résistant aux tentations de la vulgarisation", cette culture cool et morbide si spécifique de la côte Ouest des années 1980.
Journaliste et activiste, issu des banlieues conformistes de Los Angeles, l'auteur vient du punk, et y mêle le disco, les clubs, le sexe et la drogue. Christopher Street à New York et sa révolte de 1969, ou encore San Francisco et sa communauté soudée, ont un peu effacé dans nos mémoires l'intensité que connut la vie homosexuelle de Los Angeles, terre d'oisiveté pour des enfants gâtés et fort peu militants. Cooper fut l'une des rares personnalités engagées de la Cité des anges, ville-monde accro à tous les mythes américains : conquête de l'Ouest, mafia, porno, ovnis, Disneyland et, bien sûr, Hollywood. Cooper est un poète, prosateur à la plume aiguisée, dont les goûts ont été forgés par ses passions adolescentes pour Rimbaud et Baudelaire, dans d'étranges croisements avec Marilyn Monroe et John Wayne.
Là, tout n'est que sexe, défonce et vacuité
Premier de ses romans publiés en français chez POL, Closer sera suivi de plusieurs autres titres, le tout formant un cycle consacré à son ancien amant George Miles, un étudiant de Los Angeles, riche, incroyablement beau, désiré de tous. Ce qui guide George, c'est son désir ravageur, sans concession, mais aussi dangereux : "Dans son lit, Philippe se représentait la mort de George, complètement ivre, les yeux clos. Le monde qu'il voyait résonnait de tambours, les squelettes s'entrechoquaient. Du sang et des entrailles jaillissaient de tous côtés comme un feu d'artifice, au milieu duquel George s'agitait tel un minuscule pantin affolé."
George navigue entre ses amants, des étudiants bourgeois et défoncés comme lui, à la perversité charmante de l'adolescence, et quelques hommes plus âgés, nettement plus tordus. Cooper "braille la romance" de ce garçon "nerveux, riche, (…) mignon, perturbé". Ses amis et lui sont aussi un peu prétentieux, ils se rêvent en Jim Morrison, le mythique leader des Doors. Chez les héros de Closer, l'un a "un petit nez mais ce n'est pas grave", l'autre n'aime pas ses jambes, le troisième passe ses yeux au khôl. Tout est "tellement merdique", dit George, que l'apparence compte avant tout : shorts, t-shirts, pantalons baggy font leur retour en force. Mais les garçons de Cooper aiment tout autant se vêtir que se foutre à poil.
Le titre du roman joue sur la polysémie du mot "closer". En anglais, on parle d'un "closer friend", d'un "ami proche". Mais on peut également le traduire par "fermeture". Deux acceptions qui résument le récit de Cooper. Son roman témoigne de la vacuité de la jeunesse blanche de la côte Ouest des années 1980. Les garçons envisagent la cruauté sexuelle comme une distraction, le porno comme un support méthodique à l'exploration des corps, jusqu'à la scatologie et au masochisme sanglant. Les chapitres forment une longue chaîne de "baises", on passe de George à John, de David à Steve. La Californie a idolâtré le corps des adolescents blancs, avec les œuvres de Gus Van Sant, Larry Clark et Bret Easton Ellis. Si le mythe de cette pureté est aujourd'hui écorné, Closer est un témoignage puissant de ce que fut sa force autodestructrice.
Closer, de Dennis Cooper. Disponible en édition numérique chez POL, réédition prévue pour l'automne.
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