De son départ d’un Liban en pleine crise à ses errances sentimentales à Paris, le bédéiste Joseph Kai puise dans son propre parcours pour raconter des personnages traversés par l’exil, le désir et les métamorphoses de l’intime. Son deuxième roman graphique, Beau comme tu changes, vient de paraître.
Dans Beau comme tu changes, son deuxième roman graphique, Joseph Kai met en scène Nour, un Libanais installé à Paris depuis plusieurs années et en quête d’une nouvelle manière d’habiter sa vie. Le récit se déploie dans une palette de mauve, d’orange et de vert saturés, au plus près des émotions du personnage. Un déplacement que Joseph Kai connaît lui-même. Installé en France depuis fin 2019, alors que le Liban s’enfonce dans une grave crise économique et sociale, il garde de ce départ une image très précise : “Le décor est différent mais toi, tu portes encore ton costume d’avant.”
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Gay et engagé dans une relation ouverte, son personnage voit ses certitudes vaciller lorsqu’il rencontre Laurent, un ami d’ami croisé lors d’un after arrosé. De quoi l’amener à interroger sa façon d’habiter son corps, son désir, sa masculinité. “C’est l'histoire d'une réflexion intime, d’une personne qui tente de comprendre sa vie, explique Joseph Kai. Tout émane de mes interactions, de mes rencontres. À Paris par exemple, je vois de plus en plus de couples ouverts ou qui envisagent d’ouvrir la relation, cela faisait sens d’en parler. C’est ma modeste contribution à la réflexion collective autour des nouvelles façons de relationner.”
Cette matière intime traversait déjà L’Intranquille, sa première bande dessinée éditée en 2021 et largement nourrie de son expérience. Elle suit le parcours de Samar, un jeune illustrateur dont la créativité est mise à mal par le climat anxiogène d’un Beyrouth pas totalement remis de la guerre civile achevée en 1990 et sur le point d’être secoué par la double explosion ravageant la zone portuaire de la ville en 2020. Le récit explore aussi sa vie affective et sexuelle, vécue dans la clandestinité, et son désir de nouer des liens malgré ce contexte.
À leur manière, Nour comme Samar, ses alter ego de papier, semblent partager avec lui cette position d’observateur face à un monde qui les dépasse. “J’ai souvent créé des personnages qui subissent l’histoire et n’osent pas influer sur le cours des choses, avoue Joseph Kai. C’est la vie qui leur tombe dessus. Peut-être que j’aborde aussi un peu les choses comme ça…”
Cette manière d’observer avant d’agir se retrouve aussi dans son parcours artistique, qui s’est construit progressivement, loin d’une vocation précoce pour la bande dessinée. Enfant à Sehaileh, un village de la région du Mont-Liban, Joseph Kai lit surtout des romans et dessine beaucoup. “J’ai commencé vers l’âge de 8 ans, se rappelle-t-il. J’ai toujours été très intéressé par l’image, les livres illustrés me stimulaient beaucoup.” Ce n’est que vers 18 ans qu’il découvre véritablement la bande dessinée, notamment à travers les œuvres de Mazen Kerbaj et Marjane Satrapi. Une révélation qui le conduit à Beyrouth, où il entreprend un master en bande dessinée et illustration à l’Académie libanaise des beaux-arts. Ses premières planches sont publiées dans Samandal, revue collective fondée par plusieurs artistes libanais et lauréate du prix de la bande dessinée alternative au festival d’Angoulême en 2019.

Inspiré par l’œuvre du mangaka Jirō Taniguchi, Joseph Kai développe très tôt un intérêt pour le rapport au temps et à la jeunesse, deux fils qui traversent encore son travail. “J’aime surtout faire des allers-retours entre passé et présent, comme pour tisser un lien direct et montrer à quel point la découverte du corps et du genre à l’enfance informent nos vies adultes.”
Après deux livres largement nourris de son expérience, Joseph Kai envisage désormais des récits plus éloignés de sa propre trajectoire : “Il y a tellement de façons d’injecter de soi dans la fiction qui est tellement flexible et aléatoire. C’est d’ailleurs un peu la magie des auteurs et autrices queers : savoir mêler l’intime dans des schémas bien plus universels.” Une manière d’assumer une sensibilité queer sans pour autant vouloir être réduit à cette seule étiquette. “Je m’interroge sur le besoin des autres à apposer ce mot-là sur moi ou mes travaux, dit-il. C’est comme si j’avais besoin que ce terme existe pour qu’il vienne justifier et légitimer ma place.”
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Crédit photo : Aya Saleh