[Interview croisée à retrouver dans le magazine de l'automne, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.]L’un a ouvert une voie, l’autre l’emprunte avec une liberté nouvelle. Pour leur première véritable conversation et en couverture du têtu· de l'automne, le Québécois Pierre Lapointe et le Belge Pierre de Maere parlent d’amour, de sexe, de scène, de dandysme et de ce que vingt ans ont changé pour les artistes gays dans la chanson francophone.
Entretien : Tessa Lanney et Romain Siraut
Photographie : Gabriel Vorbon pour têtu·
Pierre Lapointe et Pierre de Maere partagent bien plus qu’un prénom. Depuis plusieurs années, ils foulent les mêmes scènes et les mêmes festivals francophones. Tous deux cultivent une allure de dandys romantiques, un goût du lyrisme amoureux et de la théâtralité. Les ressemblances vont jusqu’à leur signe astrologique : deux Gémeaux nés, à vingt ans d’écart, à un jour d’intervalle.
La carrière de Pierre Lapointe démarre vraiment en 2004, avec un premier album qui porte son nom. À une époque où le sujet reste encore tabou dans la chanson francophone, il y assume son homosexualité avec une poésie teintée de pudeur, ouvrant la voie à une génération d’artistes queers. Sorti en 2025, son dernier album en date, Treize chansons démodées pour ceux qui ont le cœur abîmé, marque une forme d’apaisement après que le Québécois nous a habitués aux ruptures et à la mélancolie.
Pour Pierre de Maere, le succès pointe en 2022 grâce à "Un jour je marierai un ange". Son premier album, Regarde-moi, installe d’emblée son univers pop baroque et théâtral, et lui vaut de recevoir une Victoire de la Révélation masculine des mains de son compatriote Stromae. À 25 ans, ce natif de Bruxelles sort le 25 septembre son deuxième album, Ave de Maere. Adressé sans détour à un amant, le disque joue la carte de la vulnérabilité, évoquant son coming out adolescent et les blessures d’amour. Tout semblait devoir réunir ces deux esthètes amoureux de la belle écriture. Alors, têtu· l’a fait !
Vous vous étiez déjà rencontrés avant cette interview ?
Pierre Lapointe : Nos chemins se sont souvent croisés, mais nous n’avions encore jamais eu de discussion de vive voix ! Je m’intéresse beaucoup à la jeune génération et j’ai écouté le premier disque de Pierre dès sa sortie. Ce qui m’a surtout frappé, c’est la liberté avec laquelle il parle de son homosexualité et ça m’a fait du bien. C’est drôle de voir comment on aborde la question avec vingt ans de différence. De son nouvel album, Ave de Maere, j’ai écouté "Mon Paradis" et je pense que cette chanson va décomplexer un jeune public.
Pierre de Maere : Je connais évidemment le travail de Pierre. Il fait partie des artistes québécois que j’avais écoutés avant d’aller faire les Francos de Montréal. On s’est écrit hier soir en se disant qu’on était très contents de pouvoir se rencontrer et de faire têtu· ensemble.
L’une des raisons qui rendait votre rencontre évidente, c’est que vous parlez tous les deux d’homosexualité dans vos chansons. Cela n’a pas dû d’emblée être simple…
Pierre de Maere : C’est vrai, j’ai longtemps eu peur qu’on parle davantage de mon homosexualité que de ma musique. J’ai passé une partie de mon adolescence dans le placard. Je sortais d’un lycée jésuite où être gay était presque impensable et où, pendant les cours d’éducation sexuelle, des religieuses nous expliquaient que la pénétration anale conduisait à l’incontinence. Sur mon premier disque, je n’abordais pas encore ce sujet dans mes chansons. Et pourtant, c’est à têtu· que j’ai donné l’une de mes premières interviews. Je ne me cachais donc pas, mais je jouais davantage, dans mes textes, sur l’ambiguïté entre le "il" et le "elle". Aujourd’hui, c’est différent, par exemple avec "Mon paradis" : je voulais écrire une chanson qui donne envie d’être soi-même.
Pierre Lapointe : Au départ, c’était la même chose, je ne voulais pas être un "chanteur gay". Pourtant, adolescent, j’admirais Rufus Wainwright, qui assumait déjà pleinement son homosexualité. Mais à l’époque, tout était tellement catégorisé : les films gays, les écrivains gays, les chanteurs gays… Malgré tout, j’ai fini par écrire ce que j’avais sur le cœur et surtout par ne plus avoir peur des mots, même face à des producteurs qui étaient parfois réticents. Je me disais toujours que si les hétéros pouvaient parler de leur sexualité, j’avais le droit de parler de sodomie. Je crois que j’ai brisé des tabous.
En effet, vos chansons n’hésitent pas à parler de sexe, alors que vous dégagez tous les deux une image publique assez sage !
Pierre Lapointe : Pour moi, la sexualité fait partie de l’expérience humaine au même titre que l’amour ou la tristesse. Ma mère me disait : "Quand tu seras heureux avec quelqu’un, fais l’amour autant que tu peux, c’est une des plus belles choses de la vie." Forcément, écrire sur le désir m’a toujours semblé naturel. Dans mes clips, je me suis parfois autorisé à aller plus loin. Dans "Sais-tu vraiment qui tu es", je roule des pelles à un homme, je lui lèche le dos, sans chercher la provocation mais plutôt quelque chose qui transpire la tendresse, l’intimité. Je voulais du beau.
Pierre de Maere : Moi, justement, je cherche presque l’inverse : la maladresse. Je ne suis pas assez à l’aise avec mon corps pour incarner le désir sur scène comme peut le faire Troye Sivan. Le seul titre de mon album qui parle vraiment de sexe raconte surtout la difficulté à se déshabiller devant quelqu’un. Faire l’amour en plein jour, rideaux ouverts ? Impossible. J’ai besoin d’obscurité. Une bougie, au maximum. Je trouve qu’il y a énormément de sensualité dans la suggestion, dans ce qu’on laisse imaginer.
Sur scène, en revanche, vous partagez un goût certain du théâtral…
Pierre de Maere : La théâtralité est, pour moi, une forme de générosité que j’essaye d’avoir sur scène, par peur aussi que le public s’ennuie. Au début, lors de mes premières représentations, devant environ 200 personnes, je changeais jusqu’à quatre fois de costume en un concert ! Il y avait des confettis, des accessoires, des danses loufoques… Il fallait qu’il se passe quelque chose en permanence. Aujourd’hui, j’apprends qu’un artiste immobile peut parfois être beaucoup plus captivant. C’est aussi un talent que je respecte beaucoup chez Pierre Lapointe : sa théâtralité, qu’il marie assez bien avec sa pudeur, dans la tradition de la chanson française où tout passe par l’interprétation.
Pierre Lapointe : Barbara, Brel, Ferré, Juliette Gréco, Piaf… Que des artistes capables de tenir une salle entière presque sans bouger ! Tout reposait sur le texte, la voix et la présence. Au début, je parlais énormément sur scène, parce que j’étais intimidé. Avec le temps, j’ai compris qu’un silence, un simple regard ou un souffle peuvent parfois captiver beaucoup plus et changer le ton du moment. C’est le fameux less is more. On ne devient pas interprète en quelques concerts, la scène est un métier qui s’apprend. Je ne crois pas une seconde aux chanteurs qui prétendent monter sur scène exactement comme ils sont dans la vie.
Vous cultivez le personnage de dandy qu’on vous attribue souvent ?
Pierre Lapointe : Je me suis découvert ce côté-là presque par hasard, pendant un exercice à l’école de théâtre. Les étudiants devaient dire quel personnage leur inspirait chacun des autres. Moi j’étais en jogging, je racontais des blagues graveleuses… mais tout le monde a répondu : "un aristocrate", "un prince", "un dandy". Ça m’a fait comprendre qu’il était inutile d’essayer de lutter contre, de vouloir paraître cool kid si je dégageais naturellement autre chose. Quand je suis monté sur scène pour la première fois, j’étais terrorisé. Je me suis acheté un costume inspiré du Londres des années 1960. Mais dans mon imaginaire, le vrai dandy, c’est Oscar Wilde. Le vêtement est alors devenu un jeu.
Pierre de Maere : Le mot "dandy" me plaît, parce que j’adore cette figure. Je pense à David Bowie, à Willy Wonka… J’y vois une forme de politesse, une manière d’être au monde avec enthousiasme. Chez moi, ce n’est pas construit, c’est assez naturel. Je crois que c’est simplement dans ma nature ; en tout cas, ce n’est pas du tout lié à mon éducation, car mes parents et mon frère ne sont pas du tout comme ça. Ça m’embête parfois, parce que le dandysme n’est plus vraiment de notre époque, mais je n’ai pas l’impression de pouvoir être autrement. En revanche, je ne suis certainement pas dandy quand je suis seul chez moi !
Le dandysme, c’est aussi un goût pour le vêtement. C’est essentiel pour la scène ?
Pierre de Maere : De mon point de vue, le dandy est avant tout un gentleman. Quelqu’un qui soigne son apparence non par vanité, mais comme une manière de se présenter au monde. Il est presque impossible pour moi de monter sur scène sans costume ; c’est une forme de carapace et de respect pour le public. Plus je me sens élégant, mieux je suis sur scène et plus je chante librement. Le costume dessine mon corps, guide mes mouvements. Sans lui, je ne sais plus quoi faire de mes bras.
Pierre Lapointe : Quand mon corps est structuré, mon esprit l’est aussi. La première fois que j’ai porté des talons Balenciaga dessinés par Demna, j’ai découvert qu’ils m’obligeaient littéralement à marcher autrement. Aujourd’hui, j’aime porter des vêtements qui ont une personnalité plus forte que la mienne : ils m’emmènent quelque part.
Vous évoquez beaucoup, tous les deux, des histoires d’amour inachevées. Le romantisme est nécessairement torturé à vos yeux ?
Pierre de Maere : Les moments les plus douloureux sont aussi souvent ceux où l’on se sent le plus vivant. Quand une histoire me bouleverse, je la raconte à mes proches jusqu’à ce qu’elle perde son pouvoir sur moi. Une sorte d’exorcisme, finalement. Les chansons remplissent exactement cette fonction, et les écrire me permet de réparer plein de traumatismes. Parfois, elles sont aussi une manière d’envoyer un message à quelqu’un sans jamais prononcer son nom…
Pierre Lapointe : Pendant longtemps, j’ai cru que l’amour devait être un combat. Puis j’ai rencontré mon compagnon, il y a bientôt dix ans, avec qui tout était simple. J’ai d’abord pensé que je n’étais pas amoureux, justement parce que je ne souffrais pas ! J’ai compris plus tard que le calme pouvait être aussi profond que la tempête. C’est vrai en amour comme dans la création : on peut écrire de grandes chansons sans être en train de s’effondrer.
Nous avons le français en partage, mais vous êtes de cultures belge et québécoise. Quel regard portez-vous sur les débats politiques français, notamment autour des questions LGBT ?
Pierre de Maere : J’ai toujours trouvé la France plus extrême que la Belgique. Chez nous, avec nos différences régionales, les compromis sont presque une nécessité politique. Je n’avais que 11 ans lors de La Manif pour tous, qui ne m’a pas marqué directement ; mais je connais des Français de mon âge qui n’ont toujours pas fait leur coming out à cause du climat dans lequel ils ont grandi. Cette période a laissé des traces. En Belgique, même si l’homophobie existe, je trouve qu’on peut vivre son homosexualité de manière assez tranquille et ouverte, notamment à Bruxelles. Sans doute plus qu’en France, si j’en crois le quotidien de mes amis Français.
Pierre Lapointe : Avec mon compagnon, nous avons un jour expliqué à un ami français qu’à Paris, nous n’étions pas à l’aise pour nous tenir la main. Et cet ami, qui avait pourtant fondé une famille avec son mari sans jamais rencontrer d’obstacle, nous a confié que lui non plus ne l’avait jamais fait en public. J’ai parfois le sentiment qu’en France, beaucoup de personnes homosexuelles ont appris, presque inconsciemment, à se rendre discrètes. En revanche, à chaque fois que je viens ici, je suis frappé par l’intensité des débats ! Les Français aiment argumenter, même lorsqu’ils sont d’accord avec vous.