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interviewClémence Guetté : "L'amitié mérite aussi son Pacs"

Par Nicolas Scheffer le 21/09/2026
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[Entretien à retrouver dans le magazine de l'automne, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.] Députée LFI du Val-de-Marne et vice-présidente de l'Assemblée nationale, Clémence Guetté publie Pour une politique de l'amitié (éditions La Découverte), un sujet nourri de littérature queer.

Interview par Nicolas Scheffer & Thomas Vampouille

À quoi peut ressembler une politique de l’amitié ?

Je propose d’ouvrir de nouveaux droits aux amitiés, face au modèle dominant de la famille traditionnelle. Prenons l’exemple d’un ami malade. Aujourd’hui, vous ne pouvez pas poser de jours de congé pour l’accompagner. Pourquoi n’aurait-on pas le droit ? J’ai d’abord essayé, dans mon livre, de prévenir certaines objections qui me paraissent pertinentes dès qu’on parle de légiférer sur ce sujet, comme le fait qu’on chérisse nos amitiés pour la souplesse de ce lien particulier. Je me suis donc interrogée sur comment, en tant que parlementaire qui écrit la loi, ne pas lester l’amitié de tout le poids que fait aujourd’hui reposer le code civil sur le couple et la famille.

Dans une autre veine iconoclaste en politique, François Ruffin avait proposé dans têtu· un “service public des cœurs brisés” pour répondre au “risque familial” de la séparation. Ça vous parle ?

Je trouve cette formulation un peu absurde. Les familles monoparentales ne sont pas composées que de cœurs brisés ! Une femme peut décider d’avoir un enfant seule, et puis la séparation peut aussi être un soulagement. Le problème qui est posé n’est pas celui de l’absence de conjugalité, c’est celui de l’isolement et de ses conséquences sur la santé mentale. En réalité, c’est celui du modèle de société qu’on veut. Pourquoi les gens sont-ils en situation d’isolement ? J’en fais une lecture matérialiste : les conditions matérielles d’existence que le neolibéralisme impose aux gens, basées sur la compétition, sont atomisantes et individualisantes. Comment organise-t-on la solidarité ainsi empêchée ? La réponse, c’est évidemment par un service public, qu’on peut appeler comme on veut.

Vous mettez l’accent sur la solitude croissante des jeunes, en particulier depuis la période Covid. Comment expliquez-vous une telle épidémie ?

Il y a d’abord la précarisation des jeunes, qui doivent avoir un job le soir, le week-end et pendant leurs vacances pour poursuivre des études. La surexploitation de la jeunesse est liée à la pression consumériste sur les amitiés. Ainsi, lorsque j’étais étudiante, j’ai de très nets souvenirs de manquer des occasions de sociabilité faute d’argent. Il faut encourager des lieux collectifs davantage basés sur la gratuité.

Le tissu associatif offre ce type de cadre, comment le préserver ?

Les associations sont fragilisées par le manque de subventions, mais aussi par le manque de temps des bénévoles, les 35 heures n’étant pas une réalité pour beaucoup de gens de ce pays. C’est pour reconquérir du temps que le camp progressiste doit revendiquer la semaine de 32 heures, la sixième semaine de congés payés et se mobiliser pour protéger les retraites, c’est-à-dire un moment de la vie où de nombreuses personnes s’engagent dans des associations.

On lit également peu de propositions sur les colonies de vacances, dont le financement par les entreprises a été un combat repris par la gauche sous Mitterrand…

C’est un oubli dans le livre que je regrette, car des travaux très intéressants montrent le caractère transclasse des amitiés au plus jeune âge. Les colonies de vacances ont longtemps permis de faire cohabiter les enfants de cadres avec ceux d’ouvriers. Or, cette mixité s’efface ensuite au fur et à mesure de la vie. À l’Assemblée, nous avons déposé des propositions de loi afin d’accompagner les entreprises pour les développer.

Vous citez notamment les travaux du philosophe Geoffroy de Lagasnerie. Vous reprenez à votre compte sa remise en cause d’une politique familialiste ?

Geoffroy de Lagasnerie théorise le remplacement de toutes les politiques familialistes par des politiques sociales. C’est un parti pris tentant et une philosophie que je comprends parfaitement, mais qui, comme parlementaire, ne me semble pas être l’exercice le plus intéressant. Cela reviendrait quasiment à réécrire l’ensemble du Code civil. Or, comme responsable politique, je dois coller aux préoccupations populaires et cheminer pas à pas dans une société marquée par une grosse dose de conservatisme social.

À vos yeux, l’amitié est un concept qui heurterait les conservateurs ?

Pour la droite et l’extrême droite, le travail, la production, l’accumulation de capital sont des valeurs cardinales qui se placent bien au-dessus de nos liens, de nos solidarités, de nos affections. Derrière le vernis progressiste de la macronie, son adhésion à la doctrine économique libérale prend le dessus dès qu’il s’agit d’octroyer des droits nouveaux aux individus et aux collectifs.

Concrètement, comment circonscrire ces nouveaux droits afin d’éviter les abus ?

Déjà, je suis sûre que les gens n’en abuseront pas. Cette accusation découle justement la suspicion néolibérale. Mais je prévois un partenariat social qui peut répondre à cet écueil-là. Il s’agit de choisir quelqu’un dans son existence pour lui affirmer une forme de solidarité. C’est le Pacs, mais sans nécessité de conjugalité ou de cohabitation, pour décider de cheminer ensemble dans l’existence en induisant une solidarité matérielle. Cela ouvre des formes de solidarité similaires à celles du mariage. Si l’un est endetté, par exemple, l’autre est solidaire. L’ambition philosophique devient alors très pragmatique.

Développer une politique de l’amitié, c’est aussi faire confiance aux citoyens ?

De manière générale, l’infantilisation des citoyens par les responsables politiques est extrêmement problématique. Mais il me semble que quand on est de gauche, la confiance est un présupposé : les citoyens doivent être traités en adultes.

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Crédit photo : Xose Bouzas / Hans Lucas