Abo

histoireAu XVIIIe siècle, l'affaire Grandjean ou le procès de l'intersexuation

Par Tom Umbdenstock le 29/10/2026
affaire,procès,grandjean,anne,jean,baptiste,récit,fille,intersexuation

[Récit à retrouver dans le magazine de l'automne, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.] Assigné fille à la naissance, reconnu garçon à l’adolescence, Jean-Baptiste Grandjean est condamné en 1764 pour son mariage avec une femme. Son destin, qui a inspiré en 2023 le film Un jour fille, révèle les contradictions d’un ordre religieux, médical et judiciaire déterminé à catégoriser chaque personne dans l’un des deux sexes.

"Il faut croire que le sexe le plus apparent chez lui, au premier instant de son existence, fut le sexe féminin." En 1765, l’avocat François-Michel Vermeil défend Jean-Baptiste Grandjean, condamné pour avoir "abusé du sacrement de mariage" en épousant une femme alors qu’il avait lui-même été assigné femme à la naissance. L’affaire, que l’homme de droit a consignée dans un Mémoire pour Anne Grandjean, est l’un des cas d’intersexuation les mieux documentés de l’époque.

À lire aussi : Procès d'Oscar Wilde : l'appel du gouffre

Baptisé Anne à sa naissance en 1732, à Grenoble, Grandjean est d’abord vêtu et élevé comme telle. À l’adolescence, la découverte de son attirance pour les femmes vient toutefois troubler cette assignation. Son père consulte un confesseur qui, incapable de concevoir le désir homosexuel, en conclut que Grandjean doit "prendre le vêtement convenable au sexe dominant chez lui". En 1746, à l’âge de 14 ans, changement de genre : on l’habille et le traite désormais comme un garçon. Si bien que quand il s’unit, quinze ans plus tard, avec une certaine Françoise Lambert à Chambéry, les autorités ne trouvent rien à redire à ce mariage. Sa nouvelle identité sera même reconnue dans l’acte officiel qui entérine son émancipation de la puissance paternelle, où il est prénommé Jean-Baptiste.

Mais cette reconnaissance ne tient pas longtemps. Après la noce, le couple s’installe à Lyon, espérant trouver du travail dans le textile. Son quotidien bascule lorsque Françoise croise une dénommée Legrand, qui a été l’amante de son époux à Grenoble. Celle-ci s’étonne qu’elle ait pu "épouser Grandjean" et lui apprend, comme le rapporte en 1773 le bibliographe Nicolas-Toussaint Des Essarts dans un recueil de comptes-rendus de procès, que celui-ci est "hermaphrodite". C’est par ce terme que les sources de l’époque désignent les personnes intersexes.

Troublée par cette révélation, Françoise Lambert se hâte de consulter à son tour son confesseur, lequel lui recommande de s’éloigner de son mari. Me Vermeil souligne l’ironie de la situation : c’est un premier confesseur qui pousse Grandjean à vivre comme un homme, avant qu’un second n’incite Françoise Lambert à refuser ce statut. Face aux questions de son épouse, Grandjean projette d’aller rencontrer avec elle le grand vicaire de Lyon, afin qu’il formule un avis sur la légitimité de leur mariage. Mais la mécanique du scandale s’est déjà enclenchée. La rumeur se répand qu’une "femme hermaphrodite" en aurait épousé une autre et le procureur du roi se saisit de l’affaire. Grandjean est arrêté et envoyé au cachot.

Puisqu’il faut choisir

Pour statuer sur son "véritable sexe", des chirurgiens sont chargés de l’examiner. Le rapport médico-légal passe en revue sa pilosité, sa voix, la grosseur et l’aspect de ses "mamelons" ou même l’absence de sensibilité de sa gorge aux coups : "Il en a fait l’expérience devant nous." S’ensuit une minutieuse description de ses organes génitaux. "Les experts ont indiqué que ce que Grandjean pensait être un pénis était en réalité un long clitoris. Pour eux, il s’agit d’une femme possédant tous les attributs propres à porter un enfant", résume l’historien Mathieu Laflamme, auteur d’une thèse de maîtrise sur "l’hermaphrodisme devant la justice de la France d’Ancien Régime". Cette expertise signe la condamnation de Grandjean : pour la justice, il est une femme qui a "abusé du sacrement de mariage en épousant comme homme la nommée Françoise Lambert".

Prononcée le 20 octobre 1764, sa peine est décrite par l’historien René Favier dans un article universitaire publié en 2014 : "Attaché au carcan pendant trois jours sur la place publique avec l’écriteau 'Profanateur du sacrement de mariage', fouetté par la main du bourreau, il fut aussi condamné au bannissement à perpétuité." D’après les archives judiciaires de l’Ancien Régime, Grandjean doit en outre reconnaître "à haute et intelligible voix” son crime, une déclaration qui doit s’achever par une demande de pardon "à Dieu, au roi et à la justice". Refusant ce sort, Grandjean fait appel. Dans l’intervalle, il est maintenu en prison, à l’écart des autres. "On ne lui permet d’aller ni avec les hommes ni avec les femmes. C’est dans le secret de la prison la plus étroite et réduit à la plus affreuse solitude qu’il dévore sa douleur", écrit son avocat.

Lors du second procès, la question n’est plus seulement de déterminer son sexe, mais d’établir s’il pouvait, de bonne foi, se croire homme. C’est l’axe de défense choisi par Me Vermeil : comment accuser son client d’avoir trompé la justice si son propre corps l’a conduit à se croire homme ? Elle a un prix, puisque l’anatomie et la vie sexuelle de l’accusé sont exposées dans les moindres détails.

Le 10 janvier 1765, le Parlement de Paris annule la condamnation pour profanation du mariage. Grandjean échappe aux châtiments corporels et à l’humiliation publique. Mais son mariage est invalidé. La justice lui ordonne de reprendre des vêtements féminins et lui interdit de revoir Françoise Lambert. Après cet arrêt, les sources historiques perdent sa trace. Plus de deux siècles et demi plus tard, les associations continuent de dénoncer les opérations pratiquées sur certains enfants intersexes sans leur consentement, prolongement contemporain de cette volonté d’assigner coûte que coûte un sexe à chaque individu.

À lire aussi : Il faut redécouvrir la vie d'Alexina Barbin, première figure intersexe française

Crédits photo : KapFilms