hommageStéphane Bouquet, mort d'un poète du mouvement

Par Thibault Lucia le 27/08/2025
Le poète Stéphane Bouquet est mort à l'âge de 57 ans.

Les lettres françaises pleurent la mort de Stéphane Bouquet, poète discret et protéiforme, critique de cinéma et compagnon de route artistique de Sébastien Lifshitz, qui nous laisse une œuvre traversée d'éclats de désir, de vulnérabilité et d'élan vital.

Danseur et poète, cela vous pose un homme. C'était Stéphane Bouquet, également critique de cinéma, scénariste et traducteur, qui est mort ce dimanche 24 août à l’âge de 57 ans, des suites d’un cancer du poumon. Celui qui se décrivait comme “l'ancien jeune homme” dans son ultime recueil – Tout se tient, paru en avril chez P.O.L – aura passé sa vie à explorer de différentes manières l’incertitude des sentiments et du monde, face à laquelle son travail propose une esthétique du mouvement qui perçait dès le titre dans son précédent ouvrage : Le Fait de vivre (éd. Champ Vallon).

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Après des études en économie et en sociologie, Stéphane Bouquet se destine rapidement à l'écriture, et trouve dans la critique son premier espace d'expression. Il collabore à partir des années 1990 pour diverses revues comme Trafic et Les Cahiers du Cinéma, et contribue à la rédaction de plusieurs études autour des films de Gus Van Sant (co-écrite avec Jean-Marc Lalanne, éd. Cahiers du cinéma, 2009), Sergueï Eisenstein (éd. Cahiers du cinéma, 2008), Clint Eastwood (éd. Capricci, 2012) ou encore à propos de L'Évangile selon Saint Matthieu réalisé par Pier Paolo Pasolini (éd. Cahiers du cinéma, 2003).

Le cinéma et Sébastien Lifshitz

Stéphane Bouquet analyse la filmographie de ces cinéastes avec une attention constante portée au mouvement. Un sujet qu'il a lui-même investi en tant que danseur, notamment dans le cadre de la création en 2002 au théâtre de Gennevilliers de Déroutes, une chorégraphie de Mathilde Monnier à partir de la nouvelle inachevée Lenz écrite par Georg Büchner en 1835. À la même époque, toujours à l'intersection du langage et de la danse, il anime, aux côtés de Laurent Goumarre, l'émission Studio Danse sur France Culture, tout en étant critique littéraire pour Libération.

À l'orée des années 2000, Stéphane Bouquet participe aux scénarios des premiers films de Sébastien Lifshitz : Les Corps ouverts (1997) puis Presque Rien (2000). Ce dernier, drame sentimental porté par le duo magnétique Jérémie Elkaïm-Stéphane Rideau, raconte l’éveil au désir de deux adolescents au bord de la mer, explorant avec délicatesse la complexité des premières expériences amoureuses. Ce compagnonnage avec le réalisateur de Plein Sud (2009) s’avère prolifique et durable, apportant au cinéma une sensibilité juste dans la représentation du désir homosexuel.

"Le poème, c'est la capacité de se tenir au milieu des gens."

En 2001, Stéphane Bouquet met à nouveau son corps en jeu en passant devant la caméra de Sébastien Lifshitz pour un rôle autobiographique dans La Traversée, documentaire qui le suit sur les traces, aux États-Unis, d’un père vétéran de guerre qu’il n’a jamais connu. “Il faut que le réel prenne la place du rêve”, confie la voix off de ce road movie introspectif sur l’absence.

Le poète ne lâche pas le rêve pour le réel : à partir de 2006, il s’attelle à l'exercice ardu de la traduction poétique, permettant de faire entendre en France des voix encore méconnues, essentiellement américaines, du milieu du XXe siècle : Robert Creeley (Le Sortilège, éd. Nous), James Schuyler (Il est douze heures plus tard, éd. Joca Seria), Peter Gizzi (Chansons du seuil, éd. Corti) ou encore Paul Blackburn (Villes suivi de Journaux, éd. Corti). Au fil de ce travail, Stéphane Bouquet établit une résonance sa propre conception de la poésie, complétant notre paysage poétique en confirmant son intuition : traduire, c’est avant tout prolonger un langage, en faisant vibrer les sentiments au-delà des frontières et de la langue.

Le cœur crucial de la poésie, c’est cette façon de faire tourner quelque chose entre nous, et non pas de faire avancer le langage sur lui-même”, confiait-il ainsi à Johan Faerber dans un entretien accordé en 2018 à Diacritik, à l'occasion de la parution de La Cité de paroles (éd. José Corti). Ce recueil d'articles critiques s'organise en une “triade esthétique-érotique-politique” où se révèle la cohérence profonde de sa démarche. Il travaille sa poésie tantôt sous forme de poèmes versifiés, exprimant autant l'amour que le désir, tantôt sous forme d'essais en prose. Ce qui fait l'étreinte de sa poésie réside précisément dans cette manière de (ré)écrire le monde et les corps, en assumant pleinement une filiation avec ses grandes figures tutélaires : Walt Whitman, Federico García Lorca, Pier Paolo Pasolini (encore et toujours).

Sans jamais se cantonner à une discipline, Stéphane Bouquet a fait de “l'incomplétude du monde” son territoire poétique. Mais la question qui le préoccupait avant tout était : comment tisser un peu plus de communauté ? Car, pour lui, le langage n’était pas une fin en soi mais un instrument destiné à déplacer le monde. Le mot émotion ne vient-il du latin “movere”, qui signifie “mettre en mouvement” ? “Le poème, c’est la capacité de se tenir au milieu des gens”, confiait-il dans un portrait que lui avait consacré Le Monde en mai dernier. Tout se tient, en effet, dans ce parcours et dans son œuvre qui continuera de nous aider à habiter le monde avec plus de justesse et de lumière.

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