[Article à retrouver tout l'été dans le magazine des 30 ans de têtu·, ou sur abonnement] En septembre 1995, le dramaturge mourait du sida. Trente ans plus tard, le théâtre de Jean-Luc Lagarce reste bien vivant, jusqu’à la fin du monde…
"Il y a trente ans que Jean-Luc est mort. C’est toujours difficile pour moi de parler de deuil.” Derrière sa pudeur souriante, l’éditeur François Berreur dissimule mal la gêne qu’il éprouve à évoquer sous un angle intime son ami, le dramaturge Jean-Luc Lagarce, mort du sida en septembre 1995. "Il n’y a pas un jour où je me dis : le deuil est fini, reprend-il. Et puis c’est un peu particulier parce qu’il est quand même très présent dans ma vie. Surtout en ce moment, par exemple : beaucoup de critiques parlent de sa pièce Juste la fin du monde. Elle n’a jamais eu autant d’éloges, alors que ça fait quinze ans qu’elle est jouée." La pièce a été montée en début d’année au théâtre de l’Atelier, à Paris, avec le comédien Vincent Dedienne, en même temps qu’une adaptation inédite et passionnante du journal du dramaturge franc-comtois, Il ne m’est rien arrivé.
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"Après que je sois morte, il se passera encore quelque chose ?" se demande une fillette en exergue de l’Apprentissage, l’un de ses rares récits. Toujours est-il que Jean-Luc Lagarce connaît depuis sa disparition un succès considérable, au point d’être l’un des auteurs français de théâtre contemporain les plus joués à travers le monde. En 2016, l’adaptation de Juste la fin du monde par Xavier Dolan, qui remporte avec ce film le Grand Prix du Festival de Cannes, l’a fait connaître du grand public. "Jean-Luc se voyait comme un auteur populaire, et drôle, ce qu’il était d’ailleurs dans la vie. Il cherchait la complicité du public et utilisait un vocabulaire basique compréhensible par tous, mais avec un style qui lui était propre", analyse l’actrice Mireille Herbstmeyer, qui débuta à ses côtés.
"Il faisait de l’autofiction avant l’heure"
Jean-Luc Lagarce disait souvent en plaisantant qu’il aurait plus de succès mort : il avait toutes les peines du monde à monter ses propres textes, dont la langue, appliquée jusqu’à l’obsession à trouver le mot juste, à dire le vrai d’une manière ou d’une autre, par répétitions et reformulations, est alors jugée trop littéraire. "Quand je vois comment les jeunes s’en emparent aujourd’hui, je me dis qu’il était beaucoup trop en avance sur son temps, dans son style, mais aussi dans tout ce qu’il a écrit sur la famille, reprend Mireille Herbstmeyer. Il faisait de l’autofiction avant l’heure." En raison de cette reconnaissance tardive, et du sida qui l’a fauché avant sa quarantième année, peu d’enregistrements existent de lui et de ses mises en scène. C’est donc avant tout de ses pièces, de ses textes et de ses proches qu’il faut s’approcher pour tenter de tirer le portrait de ce jeune homme gay travaillé par son rapport à la famille et au déracinement.
Né en 1957 de parents ouvriers chez Peugeot, son enfance se déroule dans une petite ville du Doubs, Valentigney, proche de Montbéliard. Il rejoint Besançon à 18 ans pour y étudier la philosophie, se lance dans le théâtre et crée en 1977 la compagnie La Roulotte avec Mireille Herbstmeyer, rencontrée sur les bancs du conservatoire, et François Berreur, de quelques années leur cadet. C’est à leurs côtés qu’il développe ses thèmes de prédilection, très personnels, que sont l’impossibilité de se dire, de se faire comprendre, de rompre la solitude.
Mais si le réel et le biographique hantent le théâtre de Lagarce, ils y sont constamment remis en jeu, modifiés, travaillés. C’est notamment le cas dans Derniers remords avant l’oubli, J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne, et évidemment Juste la fin du monde (1990) qui raconte la visite que rend un fils, malade, aux siens, sans parvenir à leur annoncer sa mort prochaine. Dans son théâtre, les mères, comme la sienne, parlent sans discontinuer, et les fils, comme lui, portent leur secret. Les mondes coexistent sans se rencontrer, tandis que les mots dissimulent des vérités indicibles, éloignent au lieu de rapprocher.
Vagues souvenirs des années de peste
Ce qui n’est pas le cas dans son journal, qui s’étend de 1977 à 1995, et dont les dernières lignes ont été écrites quelques jours seulement avant sa mort. L’auteur y raconte, sous forme de notes très courtes, les divers événements de sa vie de théâtre, mais aussi de sa vie d’homme. Car ce qu’il entreprend ici, sans fioritures ni pathos, c’est de dire quelque chose de lui, de rendre compte de sa personne avec le plus de justesse possible. Alors il ne dissimule rien, du moins en a-t-il l’air, de ses amours déçues, de ses frustrations, de ses espoirs, de son sentiment terrible de solitude, mais aussi de son intimité et de sa vie de pédé. Celle-ci se partage d’abord entre une boîte gay située près de l’Alsace et les "coins sombres" de Besançon, avant qu’il ne découvre les quais et les établissements dédiés de la capitale, où il s’installe à la fin des années 1980.
"Ai vu passer un nombre incalculable de corps, plus ou moins beaux, plus ou moins agréables. Ai oublié les erreurs et ne me souviens que des miracles", écrit-il en 1985 dans son journal. On y découvre un jeune homme romantique hanté par le suicide, dont la laideur physique qu’il se prête – il est toujours extrêmement surpris du succès qu’il rencontre – revient comme un leitmotiv. En 1988, le couperet tombe : "Je suis séropositif mais il est probable que vous le savez déjà", adresse-t-il au futur lecteur de son journal. Alors que le VIH n’apparaît pas dans l’œuvre du dramaturge, c’est dans ces pages qu’il raconte son quotidien avec la maladie. La première occurrence du sida date de 1986, à la mort d’une connaissance. S’enchaînent ensuite les annonces de décès, pour la plupart célèbres : le photographe Robert Mapplethorpe, le cinéaste Jacques Demy (dont le grand public ignorera la cause de la mort jusqu’en 2008), l’écrivain Hervé Guibert, le dramaturge Bernard-Marie Koltès – "Cela me bouleversa totalement et me laissa sur le flanc toute la journée", note alors Lagarce. Sa relation la plus suivie, Gary, un mannequin américain, cesse de lui répondre alors que son état empire – sans nouvelles, Jean-Luc Lagarce l’estime mort.
"Je suis juste en train de mourir et je n’ai pas d’amour vers qui me tourner."
"Nous étions quatre, François, Pascale Vurpillot – l’administratrice de la Roulotte – et moi, dans un petit bureau. Jean-Luc nous a dit : "Voilà, je vous annonce que je suis séropositif, donc je vous laisse une heure pour vous déterminer. Est-ce que vous voulez qu’on continue ou pas ? Sachant que moi, je ne sais pas pour combien de temps j’en ai", relate Mireille Herbstmeyer, que nous avons rencontrée non loin du cimetière du Père-Lachaise, où reposent les cendres de Lagarce. On lui a dit qu’on le suivrait jusqu’au bout. Je pense qu’il a été surpris : j’ai vu dans son œil qu’il s’est dit "ah, mais j’ai été important pour eux". En vingt ans, lui et moi on ne s’était jamais parlé de nos vies. On plaisantait, travaillait ensemble, mais on n’abordait pas le personnel. Il avait un côté réservé, protestant [la religion de ses parents, NDLR]. J’ai découvert beaucoup de choses en lisant son journal, et je pense que François aussi."
Tandis que le premier tome couvre quinze ans, le second, approximativement du même nombre de pages, débute en 1990 et ne porte que sur cinq années, les dernières de sa vie. À cette époque, Lagarce, souvent fiévreux, affaibli et régulièrement perfusé, trouve plus de temps pour écrire. "Ces carnets tiennent désormais une très grande place, un grand rôle, bien ou mal (plutôt bien) et jouent la partition de ma vie probablement d’une manière plus importante, plus "utile". (…) Ils m’aident à vivre, écrit-il en juin 1994. Un travail à long terme sans véritable échéance qui m’évite le sentiment douloureux de l’étape à franchir. Un travail auquel je puisse revenir avec des forces très limitées, bloqué chez moi, dans un lit d’hôpital…" L’humeur n’est alors plus aux "garçons comme s’il en pleuvait", "guerriers" ou "petits frères" cherchant une épaule où se reposer, mais plutôt à s’endormir en se serrant dans ses propres bras, pour reprendre l’une de ses expressions. "Je suis juste en train de mourir et je n’ai pas d’amour vers qui me tourner", constate-t-il en juin 1993.
Erreur de construction
François Berreur a toujours occupé aux côtés de Jean-Luc Lagarce une place de premier plan, professionnelle et personnelle : aujourd’hui encore, il est à la tête des Solitaires intempestifs, la maison d’édition de théâtre qu’il a cofondée avec lui en 1992. Il nous conduit au 3, cité Falguière, dans le 15e arrondissement de Paris, devant la fenêtre de l’appartement du rez-de-chaussée où son ami vivait, et dont il tirait le store noir pour se soustraire à la vue des passants lorsqu’il écrivait à son bureau. "Jean-Luc était une personnalité très attachante. Il était aussi extrêmement drôle et, durant les quinze ans que j’ai passés à ses côtés, je savais que c’était un être exceptionnel, confie l’éditeur. Je le savais, sans avoir conscience que c’était un si grand auteur. Sinon j’aurais enregistré, pris des notes, j’aurais filmé beaucoup de choses, retranscrit les conversations extraordinaires qu’on a eues. J’aurais fait comme vous faites en ce moment."
Exécuteur testamentaire de l’auteur, dont il a publié les œuvres complètes, l’éditeur bisontin est l’un des personnages principaux du journal. "Nous n’arrivons pas à être amis, parce que j’attends de lui des choses qu’il ne peut me donner", écrit Lagarce en 1981 sur cet hétérosexuel qu’il considère comme "l’homme de sa vie". Dix ans plus tard, il révise quelque peu son jugement, une fois le désir assoupi : "Cet affreux gamin est en train de devenir un homme comme peu de gens ont la chance d’en avoir pour ami." Car tous deux grandissent côte à côte, partagent la même passion, lisent les mêmes livres, François ayant la primauté sur nombre de ses textes. Il est d’ailleurs l’un des seuls à avoir aimé en 1990 Juste la fin du monde, l’unique pièce du dramaturge qui ne fut pas montée de son vivant, ni même lue sur France Culture comme cela arrivait régulièrement à ses autres œuvres. La déception est telle que Lagarce cesse d’écrire durant deux ans, se consacrant aux mises en scène (Le Malade imaginaire de Molière, La Cantatrice chauve d’Eugène Ionesco), qui firent son succès. Car c’est avant tout comme metteur en scène que le monde du théâtre salue à l’époque le Franc-Comtois, qui souffre de ne pas être reconnu pour son écriture. "Je ne serai jamais un écrivain", se désole-t-il dans son journal en 1991.
"C’est cette vie de théâtre qui lui plaisait le plus. Il l’a profondément aimée, et ça l’a tenu en vie tant que possible."
Le 29 septembre 1995, comme le raconte le journaliste Jean-Pierre Thibaudat dans la biographie qu’il lui a consacrée, Lagarce est en relâche. Lui que le travail porte depuis des semaines, et qui malgré la maladie participe à toutes les tournées, souffre ce jour-là atrocement. Et c’est évidemment François qu’il appelle, lequel ne tarde pas à le rejoindre et à alerter les pompiers. Alors que sa détermination et ses rêves lui ont permis de rester debout le plus longtemps possible, il est conduit aux urgences de l’hôpital Cochin, où il meurt le lendemain soir, à 38 ans, des suites du sida. Jean-Luc Lagarce s’éteint, comme tant d’autres en cette année noire de l’épidémie, avant celle de l’arrivée des premières trithérapies, le corps rongé par les différents traitements dont il aura subi l’expérimentation sans broncher. Sa dernière pièce, Le Pays lointain, fut terminée deux semaines avant sa mort. "C’est sa pièce testamentaire, dans laquelle finalement il ne parle que d’échec, observe Mireille Herbstmeyer. C’est d’ailleurs pour cela que certaines scènes semblent "mal écrites", c’est à dessein. La plupart des metteurs en scène coupent le texte, qui est long, mais c’est une terrible erreur. Cette pièce va beaucoup plus loin que Juste la fin du monde, puisqu’on y trouve la famille que sont les amis, les amants… même les morts. Pour moi, c’est son plus beau texte."
Si ses pièces ont été longtemps boudées, Jean-Luc Lagarce a gardé sa passion intacte par amour des mots, et notamment des classiques qu’il a montés, mais aussi et surtout par amour de la vie de théâtre, avec ses joies, ses peines et ses sacrifices. Histoire d’amour, en 1983, qui met en scène deux hommes et une femme, est directement inspirée de son amitié avec Mireille et François, et de leur passion commune. Music-hall, en 1988, met en scène une actrice épuisée d’être constamment sur les routes, condamnée à rejouer chaque soir la même scène ; Nous, les héros, en 1993, dépeint les coulisses de la vie d’acteur, épuisante et solitaire. Autant d’avatars du dramaturge qui connaît le prix à payer pour vivre de la scène. "Ce qu’il aimait dans le théâtre, c’est rencontrer des gens, témoigne François Berreur. C’est cette vie de théâtre qui lui plaisait le plus. Il l’a profondément aimée, et ça l’a tenu en vie tant que possible." En 1994, dans un texte que l’on retrouve dans le recueil d’éditoriaux Du luxe et de l’impuissance, il évoque son amour des tournées, lui qui n’aime rien tant que "prendre des autocars dans la brume, et dans le froid, l’Arbalète en provenance de Zurich, se disputer pour être dans le camion, écouter la voix de Radio Nevers s’éteindre doucement sur l’autoroute, faire un petit détour par Semur [-en-Auxois], pas de théâtre mais bien joli tout de même et finir un soir dans la tempête en Bretagne…"
En 1993, Lagarce met en scène Le Malade imaginaire. Lui qui se sait condamné ne peut ignorer le destin de cette pièce, la dernière que son auteur, Molière, joua avant de mourir. "Il y a une scène magnifique entre Argan, le malade imaginaire, et son frère, Béralde, dont on comprend, dans la mise en scène de Jean-Luc, qu’il est malade, raconte Mireille Herbstmeyer. Argan lui demande : "Mais, enfin, venons au fait. Que faire donc quand on est malade ?" Et là, grand silence, puis la réponse du frère : "Rien." À l’époque, contre le VIH, on ne pouvait rien faire non plus. En revanche, quand on lui demandait s’il était le malade imaginaire, Jean-Luc répondait qu’il était Angélique. C’est le personnage amoureux de la pièce. Ce que lui voulait avant tout, c’était l’amour."
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Crédit photo : collection privée Denis Bonnot