Nos vies"J'ai compris que j'étais bi devant ma télé" : quand la pop culture éveille des coming-in

Par Marion Olité le 23/09/2025
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Que ce soit grâce à un personnage de rock-star androgyne ou à un triangle amoureux, nombre d'entre nous relient leur coming-in bi à un film, une série ou un clip. De quoi rappeler, à l’occasion de la Journée internationale de la visibilité de la bisexualité, l'importance des représentations.

Dans la première saison de la série Heartstopper, le personnage de Nick éprouve un sentiment nouveau devant le film Pirates des Caraïbes. Une scène entre Orlando Bloom et Keira Knightley le chamboule… sans qu’il sache très bien lequel des deux personnages l'émoustille le plus. L’adolescent vient de faire l’expérience d’un éveil bi (“bi awakening”), ce moment où une personne prend conscience qu’elle est attirée par plus d’un genre. Alors que la bisexualité souffre encore d’un manque de représentations, il n’est pas rare que des figures artistiques ou de fiction jouent un rôle central dans cette prise de conscience.

Troubles dans le genre

Pour beaucoup de bébés bi, c’est l’attraction pour une star androgyne qui agit comme un déclic. Je pourrais moi-même vous parler pendant des heures de ma passion adolescente pour Brian Molko, le leader ouvertement bi du groupe Placebo. Un trait de khôl autour des yeux, une coupe au carré noir corbeau, des looks goth qui défient la binarité de genre et une voix éthérée envoûtante… Si, à la fin des années 90, la bisexualité n’existait pas dans la petite ville où j’ai grandi, mon désir naissant était bien fluide.

C’est aussi le trouble dans le genre qui a participé à l’éveil bi de Sandra. À 14 ans, elle découvre une scène du film Morocco (1930), dans laquelle Marlène Dietrich se produit dans un cabaret vêtue d’un tuxedo et embrasse une femme. “J'ai été troublée par sa performance de genre. Elle est à la fois féminine et ‘virile’ dans cette scène, je voulais à la fois être elle et être embrassée par elle.”

Un film, deux possibilités

D’autres ont vécu une expérience similaire à celle de Nick en se surprenant à éprouver du désir aussi bien pour des personnages masculins que féminins d’un même film. Tino raconte ce qu’il a éprouvé à 13 ans devant Les Quatre Fantastiques : “Entre Jessica Alba et Chris Evans, je ne savais pas trop où regarder ! Ça a éveillé quelque chose en moi.” Dans une famille où l’homosexualité était tabou, Tino a pris le parti de déguiser en admiration virile son attirance envers Chris Evans, “genre body goal", plaisante aujourd'hui le trentenaire.

C’est devant la comédie American Girls que Camille a eu une révélation à l’âge de 10 ans. Une scène de ce film, centré sur l’amitié entre deux adolescentes sur fond de cheerleading, retient son attention. Missy (Eliza Dushku) surprend Torrance (Kirsten Dunst) en train d’espionner son frère, Cliff. “Il y a une sorte de tiraillement assez excitant entre les personnages”, se souvient-elle. Entre Missy avec “son énorme vibe lesbienne” et Cliff, “un emo à la masculinité un peu alternative”, son jeune cœur balance. Alors que son adolescence a ensuite été marquée par l’injonction à l’hétérosexualité, elle explique : “J'adore revoir ce film. Il me permet de renouer avec l’enfant presque ‘out’ que j'étais”. 

Une première attirance homo

La prise de conscience bi peut aussi se faire face à des œuvres qui font émerger une attirance pour des protagonistes du même genre. Alexandre, 32 ans, a connu une trajectoire bisexuelle “ressentie pendant l'enfance, refoulée à l'adolescence et acceptée tardivement”. Enfant, il doit ses premiers émois à la BD Alix, de Jacques Martin, qui narre les péripéties d’un esclave gaulois et de son ami Enak.

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“Souvent, les personnages étaient capturés, ligotés à moitié nus, parfois l'un contre l'autre. Je rêvais secrètement d'être attaché ainsi contre mon meilleur ami. Une graine pour la bisexualité, l'autre pour le shibari !” résume-t-il. Ado, il se passionne pour la série Skins, qui le confirme bi plutôt que gay : “Mon attirance se partageait entre Effy et Tony. Je n’arrivais pas à démêler le désir de la fascination pour le personnage.” 

Comme nombre de lesbiennes et de bi, Maurine, 27 ans, se souvient avec émotion du clip mouillé d’“All the things she said” (2002), du groupe t.A.T.u., visionné avec sa sœur sur M6 : “C’était la première fois que je voyais deux filles s’embrasser. Je savais déjà que j’aimais les garçons, mais c’est à ce moment précis que j’ai compris que j’avais aussi une attirance pour les filles.” Du haut de ses sept ans, elle demande à sa mère de lui acheter le CD : “Je m'imaginais sous la pluie avec l'une des chanteuses, Lena Katina…”

Érotisme queer

Des films des années 1990/2000, ont aussi provoqué bien des émois bi des scènes érotiques lesbiennes. Au début de sa vingtaine, Lily découvre ainsi Mulholland Drive au cinéma. La scène de sexe lesbien entre Naomi Watts et Laura Harring la met dans tous ses états : “J’ai ressenti une sorte de désir confus et de la panique car j’étais avec une amie. Je me suis limite retenue de respirer ! J’avais peur de laisser transparaître la moindre réaction.” Rétrospectivement, elle juge la scène “un peu gênante car teintée de male gaze”. 

Hélas, bien des films qui ont provoqué ce genre d'éveil ne passent guère l’épreuve du temps. À 15 ans, ma libido s’éveille devant le sulfureux plan à trois du thriller Sexcrimes (1998), entre Denise Richards, Matt Dillon et Neve Campbell. Avec du recul, j'estime qu'à bien des égards ce film, qui a contribué à la construction de mon désir (bi)sexuel, pose sur les femmes un regard profondément hétérocentré et patriarcal.

Représentations bi-positives

Les nouvelles générations, elles, ont pu grandir avec de véritables représentations bisexuelles, autrement plus positives. Lucie, 19 ans, a eu pour modèle Maya Bishop (Danielle Savre) dans la série Station 19 : “Je me suis identifiée à Maya lors de son aventure avec Jack, puis quand elle a entamé une relation avec Carina Deluca. C'était comme si j'avais enfin trouvé une des pièces du puzzle qui me constitue.” 

Gaël, alors âgé de 16 ans, termine en une nuit le jeu vidéo Life is strange. Il s’identifie à la fois à Max, l’héroïne bi à la personnalité introvertie, et à Chloé, “punk, lesbienne, qui a vécu des traumas”. Le joueur peut justement choisir si Max va avoir une romance avec Chloé ou un personnage masculin… “Ce jeu m'a fait m'interroger sur qui j'étais, retrace-t-il. À quoi bon cacher sa vraie nature ? La vie est trop courte pour ça.” Plaisirs coupables ou assumés, ces œuvres et figures pop gardent une place singulière dans nos cœurs queers, ayant participé à nos cheminements bi.

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