Dans Ma Frère, film de Lise Akoka et Romane Gueret au cinéma ce 7 janvier, Amel Bent est Sabrina, une directrice de colonie de vacances du quartier populaire de la place des Fêtes, dans le 19e arrondissement de Paris. À l'occasion d'une avant-première au Festival du film d'Arras, têtu· a rencontré la chanteuse et comédienne pour évoquer le film et son lien avec la commu LGBT depuis ses débuts il y a déjà plus de 20 ans dans Nouvelle Star.
Te voilà devant la caméra ! Quels sont tes goûts en matière de cinéma ?
Amel Bent : Je suis très cinéphile et j'aime vraiment tout ce qui est très sombre, mais pas gore : les films de Fincher, comme Seven, ou encore Le Silence des agneaux de Jonathan Demme. Je suis très fan aussi des cinémas coréen et nordique. J'aime tout ce qui est très cru, pas édulcoré. C'est marrant parce que je suis quelqu'un de plutôt solaire, mais je crois qu'il y a une petite noirceur en moi que j'ai besoin d'assouvir. Et le cinéma fait bien ça. Mais même dans la musique, ce que j'écoute est plutôt sombre.
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Comment as-tu réagi à la proposition de Lise Akoka et Romane Gueret pour faire ce film, Ma Frère ?
J'ai d'abord lu le scénario et j'ai compris que c'était une proposition exceptionnelle. J'avais vu Les Pires, leur premier film, mais pas leur série Tu préfères, qui a inspiré Ma Frère. Donc je l'ai regardée et je me suis tout de suite dit que j’avais très envie de le faire ! Quand je les ai rencontrées, elles m'ont expliqué pourquoi elles voulaient que ce soit moi, ce qu'elles voyaient en moi… Pour elles, ce n'était pas prendre Amel Bent la chanteuse, elles venaient chercher ce que je suis quand je ne suis pas chanteuse. En fait, Sabrina me ressemble plus qu'Amel Bent, la chanteuse.
Amel Bent la chanteuse, c'est déjà un personnage ?
Ce n'est un personnage mais c'est un mood, une projection. C'est une tenue, un maquillage, une coiffure… C'est quelqu'un d'ancré, de fort, qui porte des messages, et qui en retour est applaudi et voit de l'amour dans le regard des gens. Alors que ce personnage de Sabrina, c'est juste une personne normale dans la vie normale, et c'est moi dans la vie. C'est moi quand je suis avec mes enfants, en daronne cool ! Je l'ai d'ailleurs dit aux réalisatrices : "Vous m'offrez l'occasion d'être moi-même."
C'était compliqué d'être l’adulte du groupe ?
Je suis effectivement plus âgée que les réalisatrices, donc j'étais naturellement une figure d'autorité dans ce projet, j'étais vraiment la directrice de mes monos. C'est moi qui calmais tout le monde, et à qui on venait demander des conseils de carrière comme "tu avais 18 ans quand tu as commencé, comment tu as fait pour gérer ?" Ils me posaient plein de questions par rapport à la notoriété ou à la gestion de l'argent.
C'est vrai que ça paraît complexe, une carrière de chanteuse...
Ce qui est complexe, c'est que c'est un métier assez extraordinaire, et donc marginal. On ne peut pas facilement trouver des conseils parce que tout le monde ne sait pas, il faut être dedans pour comprendre exactement les tenants et les aboutissants. Quand on est quelqu'un de très ancré dans la vie, qu'on n'a pas forcément envie de courir les soirées mondaines et de ne fréquenter que des gens connus, on a vite fait de s'isoler.
Tu avais déjà tourné un peu au cinéma et à la télévision…
C'est comme ça que Leïla Bekhti est devenue mon amie : on avait tourné ensemble dans Contes de la frustration, un très beau film musical réalise par Akhenaton pour France 2. C'était tout au début de la carrière de Leïla, et un peu au début de la mienne. J'ai tourné aussi dans la série Les Sandales blanches, projet pour lequel j'avais d'ailleurs demandé conseil à Leïla. Mais là, pour Ma Frère, je crois que je n'en ai parlé à personne. Quand la proposition est arrivée, je n'étais pas dans la plus belle période de ma vie, ma mamie était en fin de vie… Alors, quand je suis arrivée sur le tournage, l'été dans la Drôme, je n'étais pas bien, je n'avais pas envie. Et en fait, c'est le tournage du film, l'humanité que j'y ai trouvée, l'authenticité et la vivacité des gamins, leur intelligence, l'espoir qu’ils suscitent sans le vouloir, qui m'ont redonné vie. Je suis allée en studio deux jours après être rentrée du tournage ! Il y a au moins trois ou quatre chansons de mon dernier album qui sont directement inspirées de ce que je venais de vivre.
Parmi les monos de la colo dans le film, il y a le personnage non-binaire de Naël, interprété par Yuming Hey. Sa relation avec les enfants donne beaucoup d'espoir en termes d’inclusion…
Au départ, tu peux te dire que les questions qu'on lui pose sont un peu violentes : tu vas avec des filles ou des garçons, tu aimes quoi, etc. Et en fin de compte, tu te rends compte qu'il a la même place que les autres. Tout ce qui compte, c'est que ces gamins l'aiment. J'aime bien l'idée de pas censurer les questionnements des enfants, parce que quand tu ne les censures pas, tu comprends qu'ils sont naturellement dans l'inclusion. C'est ce que je trouvais beau. Les enfants ont finalement la vraie intelligence du vivre-ensemble. Une vérité, un amour des autres, un regard sur les autres qui donne l'exemple. On se rend compte à quel point plus on avance dans l'âge adulte, plus on devient tous fous !
Est-ce que tu es consciente que tu as un public LGBT qui te suit activement ? Comment l'expliques-tu ?
Depuis le début, en plus ! La différence, le rejet et la solitude sont des sujets qui me bouleversent et que je chante beaucoup, c'est quelque chose qui est très présent chez moi pour d'autres raisons que ma sexualité. Ce besoin de dire : "J'ai le droit de vivre, d'être qui je suis, j'ai le droit d'espérer avoir une place dans cette société sans me masquer, sans faire semblant d'être quelqu'un d'autre…" Je reçois beaucoup de messages de la communauté LGBT, et ça me touche énormément. Tu sais, en arabe mon prénom veut dire "espoir". Je crois que sans le vouloir, en me nommant comme ça, ma mère m’a donné une mission. J'ai besoin de partager cette lumière. Quand j'ai en face de moi, dans mon public, des gens qui souffrent, qui traversent quelque chose de difficile, je le vois dans leurs yeux. Et selon les chansons, j'arrive à imaginer ce qu'ils peuvent être en train de traverser. Ça me fait plaisir qu'une chanson, ou qu'un moment passé dans une salle de concert, puisse parfois donner un second souffle à des gens qui ne se sentent pas aimés ou qui sont rejetés.
Crédit photo : Studiocanal