Gat, kazh, mimit', katu, ch'cat… Quand ces artistes drag appellent un chat un chat, elles le font dans la langue de leur région. Une manière d'affirmer leur héritage mais aussi un terrain de jeu parfait pour créer un lien singulier avec leur public.
La Croustade, reine d'Oc
Elle salue tout le monde en occitan, affiche la croix occitane dans son salon et a choisi pour nom de drag une spécialité culinaire du Sud-Ouest. Chez La Croustade, la langue d’Oc n’est jamais très loin. "Comme les autres langues qui ont été maltraitées, y’a degun qui la parle" ("il n'y a plus personne qui la parle"), regrette la queen, qui ne se sent pas encore assez à l’aise pour improviser en occitan sur scène. Sur Instagram, en revanche, elle s’exprime exclusivement dans cette langue, avec des sous-titres en français. Revendiquant un drag "absurde et surréaliste", elle incarne tour à tour une mère de famille ultra-tradi à la Manif pour tous, un “roi pois chiche” ou un Vin Diesel sans plomb 95.
La langue est au cœur de son univers, mais aussi de son engagement. La Croustade établit volontiers un parallèle entre les luttes LGBT+ et celles en faveur des langues régionales. "Il existe un mot occitan pour désigner la honte de sa propre langue : la vergonha. J’ai parfois l’impression qu’on retrouve une forme de honte similaire dans la communauté LGBT." À travers son drag, elle espère aussi dialoguer avec des publics que les milieux queers atteignent rarement, notamment les générations plus âgées ou parmi l'électorat du Rassemblement national. Une manière, dit-elle, de "jouer [s]on rôle dans la lutte contre le fascisme" en faisant de la langue un terrain de rencontre plutôt que de confrontation.
Sheitan, queen kwir
Repérée via Drag Race France pour ses perruques spectaculaires, Sheitan a grandi entre deux langues maternelles : le français et le créole réunionnais. Lorsqu’elle organise en métropole des soirées consacrées aux artistes réunionnais ou se produit sur l’île française de l'Océan indien, il lui tient à cœur de "s’exprimer exclusivement en créole". Dans les autres contextes, elle utilise le français mais sans se priver de certains emprunts au créole, comme zarlor ("trésor") ou l’insultant fé bour a ou ("va te faire voir"). Une façon de remettre au premier plan une langue que beaucoup de Réunionnais de sa génération ont appris à reléguer au second.
Son nom complet, Sheinara Tanjabi, renvoie à son héritage zarab, terme réunionnais désignant les descendants des populations musulmanes venues principalement d’Inde. Elle revendique aussi des origines yab, liées aux populations blanches créoles. Le drag devient alors le lieu où se rencontrent toutes ces appartenances. "Je représente mes identités multiples et j’amène les gens à se questionner", résume-t-elle. Le créole n’est donc pas un simple effet de style, mais le fil qui relie toutes ces identités, composante essentielle d’un personnage qui revendique toute la complexité de son histoire familiale et culturelle.
Britney Glam, fière ch'timi
Reine autoproclamée du peuple ch’timi, Britney Glam, spécialiste du lipsync et des performances farmériennes, compte plus de vingt ans de drag au compteur. Sur scène, son accent du Nord est aussi reconnaissable que ses chorégraphies spectaculaires. Dans les petites villes du Pas-de-Calais où elle se produit, parfois entourée d’une quinzaine de danseuses, elle conclut régulièrement ses numéros par quelques phrases en ch’ti. Face à un public pas nécessairement familier des scènes LGBT+, ce clin d’œil crée immédiatement une complicité. "Les gens ne s'attendent pas à entendre une drag queen parler ch’ti", sourit-elle.
Le drag lui offre ainsi une liberté qu’elle ne s’accorde pas toujours dans la vie quotidienne. "Quand je performe, je mets un costume, mais quand je l’enlève, j'ai toujours mon accent et je parle toujours de la même manière", souligne-t-elle. Par peur des moqueries hors de sa région natale, ou face à des inconnus, lui revient encore le réflexe de gommer cet accent qu’elle embrasse sur scène. hez Britney Glam, le drag n’efface pas l’identité locale : il lui donne un espace où l’afficher avec fierté, hein !
Anna Lingua, Bretonne polyglotte
Si Anna Lingua se produit principalement en français, parler breton lui tient à cœur. "C’est qui je suis. C’est mon héritage, ma culture. Ça fait partie de moi", résume-t-elle. En faisant résonner sa langue sur scène, elle s’offre un espace où transmettre cette tradition tout en s’amusant de ses codes, loin d’une Bretagne figée dans le folklore.
Pour elle, les langues régionales ne sont pas des reliques à préserver sous cloche, mais bien des langues vivantes qui peuvent aussi trouver leur place sur une scène queer. Et là voilà, sous sa coiffe traditionnelle, dans la peau d’une vieille Bretonne qui interpelle un public ravi de ce mélange des genres : "Tomm an amzer hiziv !" ("il fait chaud aujourd’hui !").
Ana d'Altxalili, papillon basque
Le collectif Altxalili, dont le nom signifie "papillon" en basque, est né d’un constat formulé par Ana : "Être queer au Pays basque, c’est compliqué." Elle se définit comme une créature drag inspirée des sorcières de la mythologie basque, qui peut aussi devenir drag king selon les jours. Au sein du collectif, l’euskara s’est imposé naturellement. Apprise "à la maison" dès l’enfance, la langue basque est au cœur de ses spectacles. En détournant les codes et les références locales, ses performances injectent du queer, du drag et de l’humour dans la culture rurale basque.
Les artistes d’Altxalili ont notamment imaginé un numéro autour du poème traditionnel Hegoak. Très populaire au Pays basque, notamment dans les stades de rugby, il est souvent chanté phonétiquement par des personnes qui n’en comprennent pas les paroles. Cette habitude jugée "peu respectueuse de la langue basque", le collectif a choisi de la tourner en dérision pour "en faire quelque chose de drôle" et "rire ensemble du ridicule de la situation". Les bascophones, raconte Ana, ont particulièrement apprécié le numéro. En plaçant l’euskara au centre de ses performances, Altxalili ne défend pas seulement une langue : le collectif affirme aussi que les identités queers ont toute leur place dans la culture basque, y compris loin des grandes villes.
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