[Article à lire dans le magazine têtu· de l'été, ou sur abonnement] Les villages de France regorgent de talents : la preuve avec six drag queens de nos terroirs. Jean-Pierre Pernaut serait si fier.
On adore Drag Race France. Mais une fois la saison "All Stars" finie cet été, on en voudra encore ! Ça tombe bien, la saison se prête à un tour de France de nos queens, qui apportent leur écot à l'effort national de décentralisation. Jouant allègrement avec le folklore et les stéréotypes associés à leur coin de France, elles portent haut les couleurs de leurs régions.
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- Eva Porée, draguette saucisse (photo d'illustration)
Rennes a sa reine : Eva Porée. Mais cette dernière préfère les titres ronflants et auto-attribués d'Archiduchesse analgésique de Bretagne, de Daronne de Rennes, et de "milf" (et non "mother") de la House of Vilaine. À elle seule, elle représente toute la sous-culture rennaise : "Un pied au salon de thé, un pied au bar punk, j'ai donc le cul sur la lutte des classes." Magnétique et "un peu vamp", portant des cuissardes ou des robes Louis XIV, elle tient du surnaturel avec sa voix chaude et ténébreuse : "Quand les gens me voient arriver, ils pensent que je vais leur lire l'avenir…"
- Fürsy von Colmar, knack queen
Robe kougelhopf (cette délicieuse brioche que l'on consomme dans l'Est), coiffe nœud papillon, une choucroute toujours sous la main… Fürsy von Colmar sait d'où elle vient. Son spectacle de cabaret Knack fatale, actuellement en tournée, raconte sa triste histoire : diva déchue, accusée d'avoir couché avec un Allemand en 1940, avant de sombrer dans un profond coma. La queen fait la part belle à l'autodérision, comme lorsqu'elle traverse un rideau de saucisses "à la manière de Britney dans « Circus »". Et son humour fait fureur : quand elle se produit sur les petites scènes alsaciennes, le public, "à la moyenne d'âge d'environ 65 ans" et peu habitué aux shows drags, est aux anges. Car en plus d'être drôle, l'artiste valorise la culture régionale : Fürsy est un ancien prénom germanique. Mixte, il signifie indifféremment "prince" ou "princesse".
- Clarabelle Fonds de Bouteille, reine du Nord
"Je m'appelle Kévin, ma mère est Lilloise, mon père du bassin minier de Lens et ma grand-mère parle ch'timi, résume Clarabelle Fonds de Bouteille, membre de la bien nommée House of Jambon-Beurre. La fierté est forte dans le Nord, malgré les clichés qui pèsent sur nous." La drag joue donc de ces stéréotypes : fêtarde, outrancière et un peu trash, elle s'habille avec des "robes de mémères" et des "attributs de kékés", le tout dans une explosion de couleurs criardes. Et bien sûr, elle picole, Clarabelle Fonds de Bouteille ; elle reprend d'ailleurs avec son délicieux accent ch'ti à couper au couteau "Les Crêpes aux champignons" d'Olivia Ruiz, qu'elle agrémente de bière. Derrière ce personnage kitsch transparaît une grande tendresse : en clin d'œil à son père, grand aficionado du RC Lens, elle a pour projet de confectionner une robe avec des écharpes du club. Sang et or, la queen !
- Coco Ricard, ode aux cagoles
Traîne à froufrous, paillettes bleues et jaunes rappelant le Pastis en bord de mer, Coco Ricard est "la cagole la plus drag queen" de France. Elle veut ainsi rendre hommage à ces femmes "perçues comme bébêtes mais qui sont en fait très courageuses". Jeune, quand elle rêvassait dans le salon de coiffure de sa mère, loin de l'ambiance "kéké masculiniste" environnante, Coco les admirait déjà : "Elles sont exubérantes, colorées et n'ont pas peur de s'assumer." Incarner Coco, c'est aussi renouer avec cette identité dont elle a eu honte à son arrivée à Paris. "Ce qui m'attirait dans le drag, c'est l'antithèse de la femme parisienne, froide, chic, en petite robe noire, souligne la comedy queen. Ce qui est important en tant que cagole, c'est d'assortir ses ongles à son string." Provoc, affriolante, "too much" et tellement attachante, Coco Ricard se veut une ambassadrice de ce Sud (niçois) qu'elle aime tant, jusque dans sa garde-robe : tailleurs "façon bourgeoise monégasque" et robes ras-la-touffe sont de rigueur.
- Vanus, déesse du cul du Périgord
Pur produit du terroir périgourdin, "fraîchement sortie de son trou", Vanus est une performeuse de nuit et une fille de la campagne dordognaise, "un personnage glamour qui n'a pas peur du ridicule". Mais cette pin-up n'est pas qu'un physique, c'est aussi une créatrice hors pair dont les doigts de fée fabriquent de vertigineuses perruques et d'improbables accessoires. Avis aux gourmands, lorsque la miss s'effeuille lors de la préparation d'un bouillon, c'est elle qui en constitue l'ingrédient principal ! Mais revenons à nos moutons : "J'ai aussi un show où je performe en vache sur « Étienne » de Guesh Patti, et où j'essaie de séduire le fermier avec mes mamelles !" Nous voilà rassurés. En attendant que la scène drag se développe dans sa région, Vanus fait la tournée des bars des petits villages, et se prépare à faire celle des Prides : Excideuil, Périgueux (elle en était marraine en 2024), Angoulême ou encore Bergerac, "si elle a lieu". Mais plus qu'une star de nos terroirs, Vanus se voit comme "un gros poisson dans la mare".
- Athéna Brest, Breizh crew
La déesse guerrière Athéna protégeait l'actuelle capitale grecque, Athéna Brest veille sur celle du Finistère. Principale animatrice de la scène locale au sein des collectifs Glory All et Cour des chimères, elle met à profit ses huit ans de danse bretonne : "Rares sont les spectateurs qui n'ont jamais fait de festnoz !" Trans et lesbienne, elle se veut l'égérie d'un drapeau "gayton", c'est-à-dire le Gwenn ha Du (le drapeau breton aux fameuses mouchetures d'hermine noires sur fond blanc) mis aux couleurs de l'arc-en-ciel. Récemment, à Nantes – en "Bretagne historique", tient-elle à préciser –, c'est la tête haute qu'elle a porté une truculente coiffe de bigouden aux couleurs du drapeau trans. Après avoir distribué des galettes au public, elle a interprété le Karantez vro, un chant traditionnel sur une femme tiraillée entre ses deux amants, allégorie du destin breton – et, souvent, gay.
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Crédit photo d'illustration : caterinafranci