[Article à retrouver dans le magazine de l'automne, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.]C’est la rentrée. Les slips de bain ont assez monopolisé nos pensées : place aux chemises amidonnées, aux cravates trop serrées et aux regards appuyés devant la machine à café. Le travail rivalise difficilement avec une plage estivale, mais il peut au moins nourrir quelques fantasmes, pour peu qu’on laisse vagabonder son imagination.
Article par Maurine Charrier, Laure Dasinieres, Tessa Laney et Florian Ques
Dix pour cent, agente provocatrice
Mis en ligne sur Netflix le 10 septembre, le film Dix pour cent vient clore les aventures de l’équipe de l’agence ASK, aussi brillante qu’incapable de respecter la moindre limite professionnelle. Après quelques années loin de nos écrans, c’est donc la rentrée de la classe : Camille Cottin retrouve Andréa Martel et Nicolas Maury son inénarrable Hervé, aux côtés de Laure Calamy (Noémie), Grégory Montel (Gabriel) ou encore Stéfi Celma (Sofia). En coulisses, Fanny Herrero, la showrunneuse des trois premières saisons, est aussi de retour. De quoi raviver notre attachement pour cette joyeuse bande névrosée qui aura fait du cinéma français un formidable terrain de jeu. La série a d’ailleurs été adaptée dans une palanquée de pays, du Québec à l’Indonésie… Andréa Martel, agente autoritaire, ambitieuse et un poil terrifiante, nous donne envie de courber l’échine sans même demander le montant de la prime. Avec elle, le management vertical prend soudain tout son sens. Bourreau de travail et des cœurs, l’héroïne lesbienne traite ses conquêtes comme sa clientèle : avec passion, intensité… et très peu de créneaux disponibles. Pendant quatre saisons, on l’a vue aimer, mentir, séduire et foncer dans le mur avec la même énergie qu’elle met à sauver la carrière de ses stars.
Industry, sexe à la City
Les traders en herbe d’Industry ont vu le loup, et pas seulement celui de Wall Street. Dans la série HBO, tout est affaire de transaction : l’argent, le pouvoir, les amitiés, le sexe. Ses créateurs, Mickey Down et Konrad Kay, savent de quoi ils parlent. Tous deux sont passés par la banque avant de bifurquer vers l’écriture. Costumes bien coupés et bureaux rutilants pourraient donner à cette jeunesse de la City londonienne des airs de respectabilité. L’illusion tient environ six minutes. Leur libido est un marché qui échappe à la régulation. La finance n’avait pas été aussi indécente depuis la crise de 2008.
Fellow Travelers, liaison d’État
Ça chauffe au gouvernement américain, dans cette série disponible sur Paramount+. Timothy (Jonathan Bailey), jeune diplômé qui fait ses débuts au Congrès, tombe sous le charme de Hawkins (Matt Bomer), haut fonctionnaire du département d’État dont les chemises semblent systématiquement une taille trop petite. Dans l’Amérique homophobe des années 1950, les deux hommes doivent cacher leur liaison. Derrière les portes closes, le protocole est nettement plus libre et leur relation prend une tournure autrement moins officielle…
The L Word, cadre très supérieure
Pendant les six saisons de The L Word, aujourd’hui disponibles sur Prime Video, Bette Porter (Jennifer Beals) incarne l’archétype de la lesbienne carriériste qui fait passer ses ambitions avant sa vie conjugale. Chemise cintrée, brushing impeccable et regard capable de transformer une réunion budgétaire en interrogatoire, elle dirige un musée d’art moderne avant de se lancer en politique avec la même autorité. Si sa gestion des priorités est tout à fait discutable, on lui reconnaît un indéniable sens du tailleur. De quoi nous motiver à envisager les heures supplémentaires.
How to Get Away with Murder, avocat domi d’office
Charismatique, insolent et beaucoup trop sûr de lui, Connor Walsh (Jack Falahee) est le genre de garçon qu’on prétend détester tout en vérifiant s’il ne nous a pas envoyé un message. Étudiant en droit aussi brillant qu’ambitieux, costume ajusté et sourire de prédateur, il maîtrise l’art de faire tomber les défenses, au tribunal comme ailleurs. Dans la série portée par Viola Davis (en ce moment proposée sur M6+), sa romance avec Oliver, informaticien geek plus réservé, possède tous les ingrédients d’une fanfiction écrite à 3 heures du matin : des secrets, du désir et des garçons qui prennent systématiquement les décisions les moins raisonnables.
Mad Men, mâle de bureau
Don Draper (Jon Hamm) a été conçu pour faire tomber les spectateurs de la série (disponible sur Disney+) comme des mouches dans un cendrier. Nœud de cravate au cordeau, cigarette au bec et regard de mâle dominant : daté mais efficace. Certes, il est égoïste, lâche, autodestructeur et, circonstance aggravante, hétérosexuel. Mais face à ce prince de la publicité des années 1960, notre discernement démissionne. Peu importe ce qu’il vend, on signe le bon de commande.
P.R2B, le burn-out allumeur
"Presque punk", mais totalement à bout. Cravatée et en pleine crise de nerfs, P.R2B chante l’aliénation professionnelle et le burn-out avec un sex-appeal que la médecine du travail avait omis de documenter. Face caméra, la chanteuse malmène la paperasse, hurle dans un open space aseptisé et tente de briser les chaînes du salariat. Une employée modèle à deux agrafes de faire sauter tout l’étage. On devrait écouter le message, mais cette chemise nous déconcentre.
The Good Fight, classe action
Tirée à quatre épingles, le brushing aussi maîtrisé que ses plaidoiries, Diane Lockhart, incarnée par Christine Baranski, est dans la série The Good Fight une avocate brillante à l’élégance absolue. Démocrate pro-LGBT, elle voit ses certitudes vaciller face à l’Amérique trumpiste. Pour tenir le choc, Diane se met aux champignons microdosés et évacue sa colère dans un club de lancer de hache. Une gestion du stress que LinkedIn recommande encore trop rarement. On adore la voir perdre pied sans jamais perdre de sa superbe. Même en plein effondrement démocratique, certaines savent rester présentables.
Jehnny Beth, rupture conventionnelle
Dans le clip de "Broken Rib", Jehnny Beth ressemble à une cadre supérieure convoquée à 9 heures pour annoncer un plan social. À coups de growl, ce chant guttural emprunté au metal, elle hurle la nécessité de continuer à vivre malgré un cœur brisé. Son allure ultra corporate rend cette rage encore plus spectaculaire. Plus le décor semble vouloir contenir les émotions, plus celles-ci débordent. Cheveux plaqués en arrière, elle fait de tailleur-jupe gris une armure. Jeanne d’Arc qui pointe à La Défense. Les syndicats réclament une procédure de préservation de notre sang-froid.
Crédits photo : Lionsgate Entertainment, Inc.