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interviewCamille Cottin en cover de têtu· : "Franchement, bravo, les lesbiennes"

Par Tessa Lanney le 15/12/2025

[Rencontre et images du shooting à retrouver dans le magazine de têtu· de l'hiver, chez vos marchands de journaux ou sur abonnement.] À l'affiche du nouveau film de Nathan Ambrosioni, Les Enfants vont bien, Camille Cottin a cette aura bien à elle qui lui attache la fidélité d’un large public, et l’affection particulière de ses fans queers. Rencontre avec la cover star du magazine cet hiver.

Photographie : Tanguy Sergheraert pour têtu·

Camille Cottin a ce talent d’entrer dans une pièce comme une héroïne de cinéma, et de s’y installer comme une vieille amie. Quand elle nous rejoint dans l’arrière-salle feutrée d’un café parisien, place des Vosges, elle commande un thé et se cale au fond de la banquette avec une chaleur tranquille qui met immédiatement à l’aise. À l’instar de Jeanne, son personnage dans Les enfants vont bien, le nouveau film de Nathan Ambrosioni, l’actrice de 47 ans a le chic pour renvoyer une image de femme sûre d’elle. Un rôle qui s’intègre parfaitement dans la galerie de personnages de femmes au caractère bien trempé que l’actrice a construite au cours de sa carrière. Depuis l’ouragan insolent de Connasse à Andréa, l’agente féroce et vulnérable de la série Dix pour cent (dont elle vient de tourner le film à venir), en passant par la mère en recomposition de Toni, en famille (le précédent Ambrosioni), jusqu’à Hollywood, où elle a donné la réplique à Lady Gaga dans House of Gucci, Camille Cottin peut être toutes les femmes de nos vies. Des femmes qu’on croit connaître, jusqu’au moment où elles révèlent un nerf, un humour, une faille…

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  • Alors, qu’est-ce que ça te fait d’être en cover de têtu· ?

J’en suis très heureuse ! C’est un magazine emblématique, qui dégage quelque chose d’à la fois engagé et de doux que j’aime beaucoup. J’ai l’impression d’être invitée, et ça me fait plaisir.

  • Dans Les enfants vont bien, tu incarnes une lesbienne célibataire qui accueille, du jour au lendemain, les deux enfants de sa sœur. Qu’est-ce qui t’a parlé dans cette histoire ?

En réalité, l’idée de retravailler avec Nathan Ambrosioni m’enthousiasmait avant même de lire le scénario. On est vraiment liés artistiquement, tous les deux. Il est venu me chercher, et son désir de collaboration m’a profondément touchée et épanouie. Il a pratiquement la moitié de mon âge, donc j’aurais pu être pour lui une sorte de mentor, et pourtant il m’a déjà offert deux rôles qui comptent parmi les plus beaux que j’ai interprétés : celui de Jeanne, ­aujourd’hui, mais aussi celui d’Antonia, dans Toni, en famille. Il n’est encore qu’au début de son parcours dans le cinéma, mais il est déjà très inspiré, et il m’apprend énormément. J’accorde beaucoup d’importance à la relation du réalisateur à son film, parce que je sais que je vais me nourrir de cette énergie.

  • Et qu’est-ce qui t’attache à ce nouveau personnage de Jeanne ?

Elle assume des responsabilités qui ne sont pas les siennes, et le fait avec dignité. Son parcours relève de la tragédie grecque, une tragédie qu’elle transforme en quelque chose de lumineux par sa loyauté et son humanité. Ce n’est pas une héroïne, c’est une femme courageuse, sans bruit et sans posture. Elle a d’abord du mal à admettre qu’elle ne veut pas des enfants. Dans l’inconscient collectif, il y a encore ­là‑dedans quelque chose de presque honteux, surtout quand on est une femme : on attend d’elle qu’elle les accueille presque sans réfléchir, quelles que soient les conséquences sur sa vie personnelle. C’est aussi un personnage très humain, à la tendresse enfouie, mais qui ne triche pas. Cela peut passer par une forme de sécheresse, de rugosité, mais c’est souvent une marque de sincérité. Ce que j’aime dans le cinéma de Nathan, c’est sa tendresse pour les personnages ambivalents. J’aime les personnages ambivalents, et lui, cherche à les comprendre plutôt qu’à les juger.

  • Dans la vie, tu es en couple avec un homme et mère de deux enfants. C’est donc un rôle de composition !

Cela fait vingt ans que je suis avec Benjamin, le père de mes enfants. Pour aborder ce rôle, je suis partie de ce que traverse le personnage : cette certitude de ne pas vouloir d’enfants, puis ce bouleversement quand la réalité la rattrape. Ce que j’aime dans le cinéma, c’est qu’il permet d’explorer des faces de soi qui ne se révèlent pas forcément dans la vie, parce qu’on a pris un autre chemin, mais qui font néanmoins partie de nous. Jouer ce personnage, c’était aller chercher cette humanité-là.

  • Comment choisis-tu les films que tu as envie de porter ?

Mon moteur, c’est de me demander si le projet me touche sincèrement. Je ne suis pas à l’aise pour m’exprimer publiquement ou sur les réseaux. Mais à travers les films, je peux défendre des causes qui comptent pour moi. Nathan tient à représenter des personnages queers dans des récits souvent réservés aux hétéros, et c’est fondamental. Je suis heureuse de pouvoir participer à ce combat, qui est l’essence même de la liberté. Quand on s’attaque aux libertés, les premiers visés sont toujours les queers. Je trouve essentiel que des personnages queers existent dans des récits où leur identité sexuelle n’est pas le sujet central. La façon dont Nathan a choisi d’aborder la famille me touche particulièrement. C’est un concept que l’extrême droite récupère, alors qu’il mérite d’être repensé : la maternité, l’éducation, ce qu'élever un enfant signifie… Ces questions dépassent le film.

  • Tu crois au pouvoir du cinéma pour changer les esprits ?

Je crois beaucoup au pouvoir de la fiction. Avec des films comme Les enfants vont bien ou des personnages comme celui d’Andréa dans Dix pour cent, on fait ­entrer des représentations queers dans tous les foyers, même là où la culture reste plus difficile ­d’accès. Plus il y aura de représentations, plus on pourra ouvrir des espaces d’identification et de liberté. Aujourd’hui, on commence enfin à voir des lesbiennes plurielles au cinéma, que ce soit dans Des preuves d’amour, d’Alice Douard, dans l’adaptation par Hafsia Herzi du roman de Fatima Daas, La Petite Dernière, ou ­encore dans Love Me Tender, d’Anna Cazenave Cambet, qui s’inspire du roman de Constance Debré. Ce n’est plus seulement "la camionneuse" ou "la féminine", mais toute une palette de vécus qui sont mis en lumière. C’est une forme de cadeau collectif. La fiction façonne le réel, et le réel finit par façonner le regard. Franchement, bravo, les lesbiennes !

  • Comment reçois-tu le débat sur la légitimité des interprètes hétéros dans des rôles queers ? Tu penses qu’on peut tout jouer ?

Je ne sais pas si je pourrais tout jouer, mais je crois que ce serait plutôt une question d’aptitude, de technique, de tempérament. Par exemple, je ne suis pas quelqu’un qui pleure beaucoup dans la vie, donc quand je dois pleurer au cinéma, ça me demande un effort conséquent. L’identité sexuelle, je ne l’aborde pas comme un critère de jeu. Ce serait plus difficile pour moi d’interpréter quelqu’un qui me ressemble sur le papier, mais dont la sensibilité m’est étrangère, que de jouer une personne au vécu différent, mais dont le tempérament me parle. Je comprends le débat lié au besoin de représentations : par exemple, si on continue à confier des rôles trans à des acteurs non trans, alors qu’il y a des acteurs et des actrices trans disponibles, on ne sortira jamais de la caricature. C’est une question d’engagement et de visibilité.

  • Pour quelles raisons pourrais-tu être amenée à refuser un rôle ?

Je pense qu’il faut se demander quel message nos rôles véhiculent. Par exemple, je devais prêter ma voix pour un livre audio Harry Potter. La veille de l’enregistrement, j’ai appris que J. K. Rowling venait de publier un tweet transphobe. Je ne pouvais pas cautionner ça, être un maillon dans la machine à cash de quelqu’un qui investit cet argent contre les personnes trans.

  • Tu as été longtemps perçue comme queer. Selon toi, c’est une projection des fans liée à ta personnalité ou juste à tes rôles, en particulier cette fameuse Andréa dans Dix pour cent ?

Je crois qu’il y a quelque chose en moi qui échappe aux normes, mais c’est difficile à définir sans s’enfermer. Le fait que j’ai souvent joué des rôles où l’amour n’était pas au centre, des femmes qui n’existaient pas pour plaire aux hommes, a peut-être contribué à ouvrir cet espace de projection… Je me sens proche de la culture queer, parce que c’est une échappée, un courant d’air dans à une société normée, compartimentée, écrasante. C’est important pour moi : je vais à la Pride avec mon mec et mes enfants, et, cette année, j’ai été très touchée d’avoir été invitée à y lire un texte, avant la minute de silence, sur les morts du sida et du chemsex.

  • Puisque tu y étais, tu as vu les pancartes “Cottinquillard”, qui font référence à une rumeur sur une histoire avec Marion Cotillard ?

Carrément, des pancartes ? [Rires.] Je ne savais pas, mais c’est drôle. Si quelque part, ça peut servir la cause queer, tant mieux !

  • Tu as eu l’occasion de jouer aux côtés de Lady Gaga dans House of Gucci. Qu’est-ce que ça fait de partager l’écran avec la Mother Monster en personne ?

J’étais déjà super fan, et je le suis devenue encore plus après ! Je chante “Million Reasons” et “Die With a Smile” à tue-tête avec ma fille. Sur le plateau, elle était très concentrée, dans une démarche de method acting. Sauf que, dans le film, on était rivales : je jouais Paola Franchi, la nouvelle compagne de Maurizio Gucci après sa séparation d’avec Patrizia Reggiani, le personnage de Lady Gaga. Elle m’a prévenue dès le début : "Je suis désolée, on sera copines à la fin du film, mais pour l’instant, c’est impossible." À la fin, elle est venue me voir, adorable, pour s’excuser. J’ai été touchée ; mais, franchement, je me suis sentie honorée par le simple fait qu’elle m’adresse la parole !

  • Tu vas présider la prochaine cérémonie des César. Qu’est-ce que cela représente pour toi, d’endosser ce rôle ?

Je suis très touchée que l’on m’ait proposé ce rôle de présidente. Nous avons la chance d’avoir, en France, un cinéma d’une grande richesse et d’une grande diversité, et un public profondément cinéphile, qui continue à se passionner aussi bien pour le cinéma d’auteur que pour des films plus populaires. Chaque année, des œuvres remarquables trouvent leur public, parfois réalisées avec très peu de moyens, mais beaucoup de talent. Et je suis très heureuse de participer à cette célébration du cinéma !

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