La correspondance amoureuse rare de deux soldats pendant la guerre
Culture

La correspondance amoureuse rare de deux soldats pendant la guerre


Ces courriers suivent les échanges de Gordon et Gilbert, deux soldats britanniques amants durant la Seconde Guerre mondiale alors que le Code pénal et la Cour martiale l’interdisaient.

Tout démarre avec un conservateur curieux, Mark Hignett, en charge du musée d’Oswestry, et qui eut l’envie de réunir des éléments d’archive sur cette petite ville à l’architecture médiévale jouxtant le Pays de Galles. Sur eBay, l’homme de 62 ans tombe sur une correspondance couvrant la période 39-45, découverte dans une habitation de Brighton et vendue par un service spécialisé dans le courrier militaire. Mark Hignett achète d’abord trois des précieuses lettres puis plusieurs centaines, pour un total de 1.000 £ ; celles-ci parlent vie conjugale et évoquent un avenir meilleur sous le soleil de Californie. Le conservateur imagine déjà une fiancée écrivant à l’encre bleue les centaines de lettres tracées sur du papier blanc parfois estampillé « Grand Hotel Bristol », et adressées à un certain Gilbert Bradley. Mais au fil des pages, lui et son équipe découvrent que le signataire est en réalité un homme : Gordon Bowsher.

« Ces lettres sont extrêmement rares car elles sont incriminantes. À l’époque, les hommes homosexuels risquaient des années d’emprisonnement voire de travaux forcés. Et les soldats gays pouvaient même être fusillés », analyse Mark Hignett qui se félicite de ces archives à la valeur historique « inestimable ». Reconstituant les pièces de ce puzzle épistolaire, l’équipe du musée d’Oswestry a retracé l’amour des deux hommes gardé secret sous la menace des sanctions militaires et de la désapprobation sociale; la BBC a réuni ces informations.

Amour et projets au milieu des offensives

Gilbert Bradley et Gordon Bowsher étaient tous deux engagés sous les drapeaux britanniques. Le premier aurait tenté d’échapper à l’uniforme en simulant l’épilepsie, mais fut finalement stationné à Oswestry pour être formé au poste d’artilleur anti-aérien. Gordon Bowsher, issu d’une bonne famille dirigeant compagnie maritime et plantation de thé, aurait quant à lui été envoyé comme fantassin à travers tout le pays.

Les deux hommes se seraient rencontrés à l’aube du conflit mondial, en 1938, alors qu’ils passaient tous les deux leurs vacances sur un bateau au large de Devon, et que Gordon entretenait une relation avec le neveu de Gilbert.

Le 24 janvier 1939, une fois la guerre déclarée, Gordon écrit à Gibert :

Mon chéri,

Je reste éveillé toute la nuit à attendre le passage du facteur en début de matinée. Et quand il ne m’apporte rien venant de toi, je ne suis plus qu’un paquet de nerfs…

Tout mon amour pour toujours,

G.

seconde guerre mondiale correspondance oswerty
©oswestrytownmuseum.co.uk

 

Puis un an plus tard :

12 février 1940

Mon bien aimé, Il n’y a rien que je désire plus dans la vie que d’être constamment à tes côtés.

Je vois déjà, ou j’imagine déjà, comment ta mère et ton père réagiraient… Le reste du monde n’a aucune idée de ce qu’est notre amour – ils ne savent pas ce qu’est de l’amour.

Dans l’une de ces lettres, Gordon exhorte malgré tout son amant à détruire ses écrits par peur que leur liaison ne soit découverte; mais la suite de l’histoire prouve que Gilbert n’a eu que faire de cet avertissement.

1er févier 1941

Mon chéri,

Pendant des années j’ai combattu en mois l’idée que l’amour puisse durer toute une vie… Je veux me plonger dans ton esprit et y regarder l’avenir. Imagine que la guerre soit finie et que l’on puisse vivre ensemble. (…)

Ton G.

seconde guerre mondiale correspondance oswerty
©oswestrytownmuseum.co.uk

« Le monde entier pourrait voir à quel point nous nous aimions »

Donnant à voir la vie quotidienne d’un couple amoureux en dépit de l’homophobie d’État, cette correspondance ouvre un pan inédit de l’histoire de l’homosexualité avant sa dépénalisation (1967 en Angleterre), déchargée des scandales et des procès qui la bousculent. Gilbert et Gordon ont traversé le conflit mondial et continué leur vie, l’un en Angleterre et l’autre entraînant des chevaux en Californie; leur correspondance s’interrompt à la fin du conflit, en 1945. Lacunaire, la correspondance ne lève cependant pas le voile sur la raison de leur rupture…

Aujourd’hui exposée dans le musée de la ville d’Oswestry aux côtés d’un portrait de Gilbert découvert dans une enveloppe (voir l’article de Metro.co.uk), la correspondance servira de trame à Mark Hignett pour la rédaction d’un ouvrage sur l’histoire des deux hommes. Comme l’accomplissement d’une prophétie énoncée soixante-dix ans plus tôt :

Ne serait-ce pas merveilleux si toutes nos lettres pouvaient être publiée à l’avenir, dans des temps plus éclairés. Alors le monde entier pourrait voir à quel point nous nous aimions.

Ton G.

 

Couverture : Accolade des lieutenants William Robertson et Alexander Sylvashko symbolisant la rencontre des armées russes et américaines en 1945 – © The U.S. National Archives and Records Administration

  • Bizette Loic

    C’est vraiment très romantique, très tendre comme lettres.
    ça ne devrait pas être tabou comme correspondance.

  • Hiroki Tsutsui

    *vas pleurer toutes les larmes de son corps devant tant de tendresse*

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