Abo

Nos viesPolyamour, trouple : toi + moi, plus celleux qui le veulent

Par Tabi Stone le 22/07/2025

[Article à lire dans le magazine têtu· de l'été, ou sur abonnement] En attendant la prochaine révolution sexuelle, les adeptes du polyamour essaient de trouver leur place dans notre société monogame. Et tant qu'à refuser les duos exclusifs, pourquoi ne pas entrer dans la danse du trouple ?

Photographie : Léo d'Oriano

Chaque matin, Alex, 35 ans, prépare trois tasses de café : une pour lui et les deux autres pour ses compagnons. Depuis quatre ans, il vit en trouple avec deux mecs à Paris. Auparavant, il avait bien essayé la voie classique : le couple. Mais définitivement, ce n'est pas pour lui : "Je me sentais étouffé et limité. Souvent, on finissait en couple ouvert. Sur le papier c'était idéal, mais ça ne fonctionnait pas. J'avais toujours besoin de plus d'amour." Car Alex a une soif d'affection qui ne s'étanche pas en quelques plans cul : Alex est polyamoureux. Mais dans nos sociétés étriquées, peut-on réellement espérer conjuguer amours multiples et relation stable ?

À lire aussi : Génération décloisonnée : "L'hétérosexualité n'est plus la normalité"

Jérémy, 31 ans, rêve de vivre un jour pleinement son identité polyamoureuse et pansexuelle de façon moins éphémère. "Quand j'étais enfant, j'avais des crushs sur plusieurs garçons et filles en même temps, se souvient-il. Je n'arrivais pas à choisir, alors que tout le monde autour de moi semblait n'avoir qu'un seul béguin à la fois." Et ça ne s'est pas arrêté après la cour de récréation : ado, adulte, il continue d'avoir des coups de cœur à répétition, et refuse de se limiter par convention. Au Québec, on dit : "On ne peut pas empêcher un cœur d'aimer." En France, ça donne : "Quand on aime, on ne compte pas."

Voulez-vous coucher avec nous, ce soir ?

Les polyamoureux ne cherchent pas plus de sexe – pour ça, il y a le cruising et le couple ouvert, les plus beaux cadeaux de la tradition gay à l'humanité –, mais sont juste amoureux de plusieurs personnes en même temps. Pendant sa vingtaine, Alex a cru trouver la solution magique : le "célibat"… tout en voyant beaucoup de garçons. Il leur ouvrait son cœur, couchait avec eux, leur écrivait, les revoyait, les aimait… mais sans jamais être en couple et en étant toujours clair dès le départ. Il faut mesurer ce que cela implique en termes de logistique : avec lequel fête-t-on la Saint-Valentin ? lequel présente-t-on à ses amis ? À force de courir mille lièvres à la fois, Alex a fini par faire un burn-out amoureux.

Le trentenaire a dû faire une pause, prendre du recul – quelques plans cul, mais sans amour. Puis, il a rencontré deux hommes qui ont à nouveau tout bouleversé. Paul Arthur et Ricardo, un peu plus âgés qu'Alex, étaient déjà en couple depuis seize ans. Ça aurait pu n'être qu'une histoire de fesses. D'ailleurs, c'est ainsi que ça a commencé, mais, en quelques mois, sans attentes ni projections, le trouple est né. Pour la première fois, Alex a eu l'impression d'avoir trouvé une réponse à ses besoins polyamoureux qui ne le mène pas au bord de la folie, une solution parfaite : le trouple.

"Je suis tellement amoureux d'eux que mon rapport aux autres a changé, analyse-t-il. J'ai emménagé avec eux, on dort tous les trois ensemble… D'ailleurs on s'est acheté le plus grand lit possible ! Désormais, il n'y a plus qu'eux dans ma vie." Il tient quand même à préciser : "Tous les autres mecs que je vois, c'est purement sexuel." Alors, le trouple est-il la clé d'une vie (poly)amoureuse équilibrée, sans surcharge émotionnelle et dispersion des liens romantiques ? En relation ouverte depuis trois ans, Léa, jeune femme trans de 22 ans, n'arrivait pas à répondre aux attentes sociales habituelles du couple, comme dormir ensemble toutes les nuits : "J'ai peu d'énergie sociale. Avec l'aide de mon psy, je suis devenue plus indulgente avec moi-même et j'ai déconstruit peu à peu la notion même de couple." Depuis cinq mois, elle est en trouple, et tout va pour le mieux ! "Le plus grand avantage, c'est que dans les moments de stress, j'ai plus de chances de trouver du soutien émotionnel : si l'une de mes partenaires n'est pas disponible, l'autre l'est sûrement", observe-t-elle.

Et Dieu créa Adam, Steve et Lilian

Le trouple, c'est aussi une dynamique particulière dans la gestion des conflits. Un hétéro a dit un jour : "Un couple, c'est un duo ou un duel." Alors que s'il y a un trouble dans le trouple, les équilibres sont différents : il est rare que tous les membres se confrontent en même temps, et l'un peut donc servir de médiateur entre les deux autres. "J'ai tendance à faire la gueule pendant des heures, avoue Alex. Avoir quelqu'un qui joue l'arbitre rend la tâche bien plus ardue. C'est vraiment un avantage !" Et ce n'est pas le seul… Soyons pragmatique : à plusieurs, les tâches ménagères sont plus partagées, par exemple. Et le loyer, vous y avez pensé ? Appartement plus grand, quittance divisée par trois : la recette du bonheur ! Même si l'administration fiscale ne reconnaît pas encore le trouple dans le calcul de l'impôt…

De manière générale, rien n'est prévu pour les polyamoureux : pas de lit à trois places, pas de pacte civil de solidarité à trois… D'ailleurs, le polyamour est souvent regardé d'un œil moqueur. "Il y en a bien un que tu préfères, non ?" s'entend régulièrement demander Alex. Comme si aimer deux personnes de la même manière relevait de l'impossible, voire de l'imposture. La question est indiscrète, mais pas forcément malveillante : l'asymétrie de départ est d'ailleurs l'un des plus grands défis d'un trouple. Contrairement aux relations monogames où deux personnes se choisissent en même temps, lui naît souvent d'un couple déjà formé qui accueille un troisième partenaire. Cette configuration peut provoquer des déséquilibres ou des sentiments de hiérarchie. En rejoignant un couple qui existait depuis seize ans, Alex a ainsi dû trouver sa place dans une relation déjà établie. Ses deux partenaires avaient partagé une vie avant lui, et étaient même pacsés. "Il faut se concentrer sur la création de nouveaux souvenirs", souligne-t-il.

"Un trouple, ça demande beaucoup de communication, surtout pour les personnes qui manquent de confiance en elles."

Malheureusement, de l'amour naît bien souvent la jalousie. En couple, on est jaloux des autres, mais en trouple, ce sentiment peut s'immiscer au sein même de la cellule… Au début, lorsqu'elle a ressenti des sentiments pour une deuxième personne, Léa s'est questionnée : cela signifiait-il que son couple initial ne fonctionnait plus ? Aujourd'hui, lorsqu'elle voit ses deux partenaires sortir ensemble sans elle, une autre angoisse peut surgir : "Est-ce qu'elles ne m'aiment plus ? Est-ce que l'une d'elles m'en veut ? Est-ce qu'elles m'en veulent toutes les deux ?" La jeune femme le reconnaît : "J'ai plein d'insécurités. Un trouple, ça demande beaucoup de communication, surtout pour les personnes qui manquent de confiance en elles."

Pour que cela fonctionne, il faut donc être capable de mettre de côté son ego et d'exprimer ses doutes avant qu'ils ne provoquent des tensions insurmontables. Comme on le ferait avec son binôme, sauf qu'en face il y a deux personnes. "Pour être honnête, à cause de la jalousie, je n'ai jamais réussi à vivre une relation polyamoureuse épanouie, témoigne Jérémy. J'avais rencontré deux mecs en couple ouvert et j'ai commencé à voir l'un d'eux régulièrement. Petit à petit, une dynamique polyamoureuse s'est mise en place. Mais son copain est immédiatement devenu fou de jalousie quand l'autre lui a proposé un trouple… et ils ont rompu." Résultat ? Pas de trouple, pas de couple, rien du tout. Le polyamour n'est pas une solution miracle : en amour, il n'y en a pas.

À lire aussi : Qui garde le chat ou le chien en cas de rupture amoureuse ?

Nos vies | témoignages | amour | polyamour | magazine