Muriel Douru : Dessinatrice, lesbienne, végétarienne, féministe… et fière d’être tout ça
Culture

Muriel Douru : Dessinatrice, lesbienne, végétarienne, féministe… et fière d’être tout ça


… Et l’on pourrait même ajouter maman, artiste, amoureuse. Car Muriel Douru assume tout, et tout haut. Ou plutôt, avec ses dessins, qui sont ses porte-voix. Que ce soit en livres, ou en blog, elle milite, s’engage, s’indigne, propose, réfléchit et renouvelle sans cesse son appel à plus de compassion, de solidarité, de liberté et de conscience.

Elle avait commencé par les livres pour enfants (Cristelle et Crioline, l’Arc en ciel des familles), à narrer son expérience de maman lesbienne ayant eu un enfant par PMA (dans Deux mamans et un bébé), puis chroniqué son coming out dans le livre illustré (pour adultes) Beyond The lipstick. Entre autres… Si elle perdure – et avec succès – dans l’illustration textile, elle n’en oublie pas de « D-logguer », de faire son blog dessiné, repris sur le HuffingtonPost. C’est une éditorialiste qui croque notre société paradoxale, à la fois en quête d’éthique et hyper-consommatrice, solidaire et égoïste, uniformisée et friande des différences.

Dans Chroniques d’une citoyenne engagée, son nouveau livre, Muriel Douru propose un panaché de ses engagements, en histoires dessinées. Une réflexion globale sur ses engagements humanistes, et le lien entre toutes ses facettes. Inspirant !

TÊTU : Quand et pourquoi avoir commencé un blog à la première personne ?

Muriel Douru : Ça fait des années que je blogue. Il y a onze ans, j’avais commencé anonymement pour relater notre long parcours, à ma compagne et à moi, pour avoir un enfant grâce à des inséminations aux Pays-Bas. Les échecs se succédant et avec cette sensation constante d’être comme une voleuse en France (du fait de devoir se rendre à l’étranger), j’avais ressenti le besoin de partager mes émotions. Un éditeur m’a proposé de transformer ce blog en livre et comme j’avais déjà publié des livres pour enfants qui parlaient d’homoparentalité, ça me semblait aller de soi. Mon premier blog est devenu Deux mamans et un bébé, et je l’ai fermé à la sortie du livre car je perdais mon anonymat. Plus tard, j’ai senti que je devenais de plus en plus sensible aux aléas du monde et quand j’ai découvert le post de l’illustratrice Pénélope Bagieu condamnant la pêche en eaux profondes ça a été une vraie révélation parce qu’elle m’a fait comprendre que je pouvais exprimer les choses que je ressentais en ajoutant les dessins aux mots. J’ai rouvert un blog (Août à Paris)  mais illustré cette fois, à ce moment-là, pour aborder les thématiques qui me sont chères (l’homophobie, l’écologie, la protection des animaux, la politique…)

 

Quel lien faites-vous entre vos différents combats : féminisme, végétarisme, écologie, lutte contre l’homophobie ?

À mes yeux, chaque cause mérite d’être défendue, il n’y a pas « d’échelle de valeur de la souffrance ». Le racisme, la misogynie, l’homophobie, l’antisémitisme, la grossophobie, etc… ont un même socle : le rejet de l’autre dans sa différence. C’est incompréhensible qu’on en soit encore là. On oppose bien souvent les humains à la nature et aux animaux, comme si nous étions les seuls sur Terre à mériter la compassion et le respect. Or en oubliant ce qui nous fait vivre (la nature) et ceux qui sont les autres locataires – et pas propriétaires – de celle-ci (les animaux), nous scions consciencieusement mais sûrement la branche sur laquelle nous sommes tous perchés.

Comment vivez-vous les commentaires parfois très acerbes sur les réseaux sociaux ?

Pas très bien mais je me suis habituée. J’ai compris qu’on était souvent mal interprété et qu’on ne faisait jamais l’unanimité. Avant, je m’épuisais à répondre à tout le monde, à tenter d’expliquer ou d’approfondir ma pensée pour être mieux comprise mais maintenant j’ai plus de recul. Quand on a été traitée de lesbophobe alors qu’on lutte contre l’homophobie depuis 20 ans, on se dit que c’est peine perdue parfois ! Sans compter que l’anonymat d’internet permet à certains de se déchaîner sans aucun scrupule. J’ai déjà reçu des menaces de mort (au moment des Manif pour tous) et des gens, parfois d’anciens copains, m’ont fait comprendre que je les emmerdais à dire tout haut ce que je ressentais, en particulier sur les questions politiques. Mais ce n’est pas grave parce qu’en vieillissant, je découvre que l’amitié, la vraie, surmonte toutes les épreuves. Les relations qui s’interrompent sont celles qui ne sont pas nourries par de réels sentiments et c’est d’autant plus vrai dans une société aussi hypocrite et superficielle que la nôtre.

 

Le fait d’avoir été ouvertement lesbienne vous a-t-il fait du tort professionnellement ?

C’est une question que je me suis souvent posé. Pendant longtemps, je séparais autant que possible mes deux activités : mon travail d’un côté (l’illustration pour l’industrie textile et l’édition) et la militance de l’autre. Mais quand j’ai découvert que mes clients lisaient mon blog, j’ai compris qu’ils étaient moins bêtes que moi ! J’avais eu peur qu’ils me délaissent en apprenant que j’étais lesbienne et que je militais pour la PMA ou le végétarisme, alors qu’en fait, ça ne change en rien leurs regards sur mon travail et ma personne, bien au contraire puisque désormais, des entreprises me proposent des collaborations clairement en rapport avec mes idées.

 

Vous intervenez régulièrement dans les écoles, et récemment dans un collège à la demande d’une prof, et avez proposé un atelier sur l’arbre généalogique. Comment cela est-il arrivé et pourquoi cet angle d’approche ?

D’abord j’échange avec les enfants ou les ados sur les questions d’homophobie et de la famille « au sens large » parce qu’aujourd’hui, on ne peut plus continuer de faire croire que tout le monde vit sous le mode « papa/maman/enfants » alors qu’il y a tant de compositions familiales différentes. On ne peut plus non plus laisser l’homophobie s’exprimer à l’école, ne serait-ce qu’avec les « pédé » qui fleurissent pendant les récrés. Quand je me pointe devant les gamins et que je leur dis, le plus naturellement du monde, « Bonjour, je m’appelle Muriel, je suis dessinatrice, je suis mariée à une femme et nous avons une fille de dix ans », d’abord ils ouvrent des yeux ronds puis les langues se délient : « Oh M’dame, c’est comme ma cousine Estelle ! »,  « Et moi M’dame, je suis bientôt le témoin de mariage de ma demie-sœur qui va épouser sa chérie, je suis trop contente ! », etc. J’ai aussi reçu des confidences de petits dont l’un des parents avait quitté l’autre pour vivre avec quelqu’un du même sexe. Ces rencontres sont toujours très émouvantes. Après la discussion, je leur propose un atelier de dessins sur le thème « Dessine ta propre famille » dans une liberté totale par rapport à l’arbre généalogique que nous connaissons tous parce que bien souvent, les enfants ont besoin de plus de deux branches à partir du tronc ! Les résultats sont toujours incroyablement riches et variés. Aucun enfant n’a la même famille que son copain de classe ! Et de le constater de visu leur permet d’ouvrir le dialogue entre eux et d’apporter de la tolérance à l’école.

Vous avez publié de nombreux livres sur les familles homoparentales, avez-vous envie de travailler sur ce sujet-là (contre certains clichés par exemple), notamment pour les enfants ?

C’était mon but dés le départ. Mais au moment de la création de mon premier livre pour enfants (Dis, mamans en 2003), j’étais très naïve, sans expérience, et j’avais proposé mon ouvrage aux éditeurs de jeunesse traditionnels, pensant que ça passerait tout seul ! Je crois que ma prise de conscience de l’homophobie date de cette époque parce qu’avec les lettres de refus que j’ai reçues, j’ai réalisé que nous étions considéré.es, pour encore beaucoup, comme des pestiféré.e.s sans enfant. Depuis les choses ont évolué mais pas tant que ça concernant la représentation de nos couples et de nos familles : nous sommes encore invisibles dans la littérature jeunesse et encore plus dans les dessins animés. C’est forcément un problème parce que continuer à faire croire aux enfants que nous n’existons pas (alors même que tous ont un homosexuel dans la famille !) perpétue l’idée que l’homosexualité est illégitime.

 

Déplorez-vous parfois le manque d’engagement de certaines personnes, notamment LGBT ?

Je déplore le manque d’engagement tout court ! J’ai du mal à comprendre qu’on ne se sente pas concerné par la société dans laquelle on vit, qu’on n’ait pas envie de changer ce qui ne va pas. La pauvreté des uns devrait concerner la richesse des autres, la violence que vivent certaines femmes du fait de leurs maris devrait concerner tous les hommes, le racisme devrait choquer ceux qui subissent l’homophobie et inversement. Je comprends le manque d’engagement quand on vit dans la précarité parce que chaque jour est une lutte et qu’il n’y a pas la place pour autre chose que la survie, mais je ne le comprends pas quand les besoins fondamentaux sont satisfaits parce que c’est loin d’être le cas pour la majorité d’entre nous sur cette planète.

 

Comment votre entourage vit-il votre engagement ?

Il faudrait leur demander mais mes parents ont toujours été très engagés dans la vie sociale, ils manifestent encore aujourd’hui – alors qu’ils sont retraités – quand quelque chose les révolte (la loi travail imposée par ordonnance par exemple… suivez mon regard !) et ma moitié est thérapeute donc d’une certaine façon, engagée dans le mieux vivre ensemble mais dans un contexte intime. C’est de famille, en somme !

 

Quelle sont vous clés pour ne pas désespérer ?

C’est vrai que je suis perturbée par ce qui se passe et je n’ai aucun problème à dire que je suis très inquiète pour l’avenir, même si c’est mal vu de ne pas être dans l’optimisme à tout crin. Les prophètes du libéralisme qui nous assurent que tout ira pour le mieux me font rire, alors même que leur système économique détruit la Terre à toute vitesse depuis soixante ans ! Je pense que nous allons vers des drames, ne serait-ce que parce que le changement climatique va créer des déplacements gigantesques vu la densité de la population humaine. Comment espérer maintenir la paix dans un monde de plus en plus inégalitaire ? Mais je vois aussi ceux qui agissent pour inventer le monde d’après, ceux qui s’unissent parce qu’ils ont compris que notre mode de vie n’en avait plus pour très longtemps, et ça me donne plein d’envies de réinventer le monde et donc, de continuer à lutter pour qu’il soit meilleur. C’est peut-être la clé que j’ai trouvée pour ne pas désespérer : continuer de gueuler haut et fort !

 

À LIRE

 

 

A LIRE AUSSI

Pénélope Bagieu : “Le soft power est indispensable contre un pouvoir de plus en plus misogyne et homophobe”

« Vieille peau » : La BD gay caustique sur les affres de l’âge

Un livre de coloriage rempli d’icônes queers méconnues

 

ads