[Article à retrouver dans le magazine de l'automne, chez votre marchand de journaux ou sur abonnement.] De la petite dernière d’une famille modeste de Charlemagne à la superstar mondiale, de la chanteuse longtemps jugée ringarde à la diva incontestée, Céline Dion n’a cessé de déjouer le destin.
C'était inespéré, mais impossible n’est pas Céline. Atteinte du syndrome de la personne raide, la chanteuse québécoise avait disparu de la scène médiatique pour mieux revenir. D’abord en 2024, lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris, où elle interprétait "Hymne à l’amour", d’Édith Piaf, depuis le premier étage de la tour Eiffel. Aujourd’hui, une série de 26 concerts en France, à la Plenitude Arena de Nanterre entre cet automne et le printemps 2027, concrétise ce retour événement, à la hauteur de l’affection que lui porte le public.
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Longtemps jugée trop populaire, trop sage, parfois ringarde, elle n’avait rien de la pop star naturellement adoubée par la culture gay, contrairement à certaines de ses contemporaines comme Madonna ou Janet Jackson. Chez têtu·, en trente ans d’existence, aucun article n’avait d’ailleurs été écrit sur Céline Dion. Ce qui ne l’empêche pas d’être devenue une icône queer, presque par évidence. Il faut dire que son histoire a tout d’un destin hors norme.
Née le 30 mars 1968 à Charlemagne, dans la banlieue de Montréal, au Québec, Céline Marie Claudette Dion est la dernière des quatorze enfants d’une famille modeste et passionnée de musique. Jeune fille chétive et harcelée à l’école, elle ne parle pas un mot d’anglais mais se rêve déjà en chanteuse. Elle n’a que 12 ans lorsque sa voix exceptionnelle attire l’attention de René Angélil, de vingt-six ans son aîné, qui deviendra son agent puis son mari. Tout bascule. Après sa victoire à l’Eurovision en 1988, où elle représente la Suisse, elle se lance à la conquête des États-Unis avec un premier album en anglais, Unison, en 1990. Un défi qui passe aussi par une transformation de son image : blouson en cuir, t-shirt blanc et jean délavé, Céline Dion adopte les codes de l’industrie américaine.
Dès 1991, deux chansons de l’album Dion chante Plamondon contribuent à nouer un lien avec le public gay. "L’amour existe encore", écrite par Luc Plamondon, évoque une passion confrontée à l’épidémie du sida. Tirée de Starmania, "Un garçon pas comme les autres (Ziggy)" décrit les sentiments d’une jeune femme follement amoureuse de son ami homo. Le clip, avec ses apollons nus s’ébattant au vestiaire, suscitera bien des éveils gays. "C’était encore rare, pour ne pas dire nouveau, de voir cette nudité et cet homoérotisme explicite sur les écrans de télévision, analyse Jérémy Parayre, journaliste et auteur du livre Céline Dion, album par album (éditions Gründ). Elle n’a pas eu peur des conséquences et je n’ai pas le souvenir que cela ait créé le moindre problème."
En 1995 arrive le grand classique de sa carrière, fruit d’une collaboration avec Jean-Jacques Goldman : D’eux, l’album francophone le plus vendu de tous les temps. À rebours de l’époque, Céline Dion y joue la carte de la vulnérabilité et de l’hyper-romantisme avec le tube "Pour que tu m’aimes encore", hymne d’écorchée vive qui scelle, aujourd’hui encore, bien des amitiés autour d’un karaoké improvisé. Deux ans plus tard, la diva du Canada assoit son statut de superstar mondiale grâce au raz-de-marée Titanic. "My Heart Will Go On", l’un des singles les plus vendus de tous les temps, achève de la propulser au sommet : Céline Dion remplit désormais les stades du monde entier.
Pour ses jeunes fans, Céline devient le symbole d’une émancipation possible. "Quand tu as 11 ans et que tu grandis dans une famille homophobe de province, voir cette jeune femme, issue d’un milieu pauvre, se produire devant 90 000 personnes au Stade de France, ça te donne de la force, se souvient Tanguy, infirmier avignonnais membre depuis 2010 des Red Heads, le plus grand fan-club consacré à la chanteuse. Elle a réussi, alors pourquoi je n’arriverais pas moi aussi à m’extraire de ma condition ?"
Diva du peuple et de la commu
Au fil des années, Céline Dion se métamorphose en bête de scène, imposant un langage corporel reconnaissable entre mille : jambes écartées bien ancrées au sol, gestes de chef d’orchestre, célèbre coup de poing sur la poitrine. Ce caractère de showgirl prend toute son ampleur à Las Vegas, où elle impose, à partir de 2003, deux résidences au Colosseum du Caesars Palace. Au cœur d’un théâtre construit spécialement pour elle, crinière au vent et mini robe dorée, la pop star devient un personnage iconique, source d’inspiration de bien des drag queens et autres artistes queers. Depuis trente ans, Sébastien Costic en a même fait son métier. "La Céline que j’imite sur scène, c’est celle des années Vegas, précise-t-il. C’est celle qui m’a plu, avec son brushing, ses mèches blondes, américaine jusqu’au bout des talons !"
Dans la galerie des divas, Céline Dion est sans doute celle qui suscite le plus la sympathie du public. Sa sincérité, son humour loufoque, mais aussi une forme de simplicité y sont pour beaucoup. Contrairement à d’autres superstars, elle n’a jamais vraiment cultivé la distance ni cherché à paraître cool. Ses gestes emphatiques ou son goût pour le spectaculaire et le sentimental lui ont longtemps valu d’être moquée, avant de devenir précisément ce que ses fans aiment en allant la voir. Chez Céline, le premier degré semble avoir fini par triompher du cynisme.
Ce statut à part se confirme à la mort de René Angélil, en 2016, à l’âge de 73 ans. À l’enterrement retransmis sur les chaînes canadiennes, le monde entier découvre les images d’une Céline Dion entourée, mais terriblement seule. "Les gens se sont rendu compte à quel point ils l’aimaient, pour sa personnalité au moins autant que pour sa musique", analyse Jérémy Parayre. Cette disparition ouvre aussi une nouvelle période. Pour la première fois depuis ses débuts, la chanteuse avance sans celui qui avait été à la fois son agent, son mari et l’architecte de sa carrière.
Une nouvelle Céline émerge, plus affirmée et plus libre. Elle devient une figure de mode, se réapproprie sa place dans la pop culture et embrasse désormais pleinement son statut d’alliée LGBT+. "Soyez forts, soyez fiers, soyez unis", déclare-t-elle dans un message à la Pride 2016 de Montréal en brandissant le drapeau arc-en-ciel. Pour la sortie de son album en anglais Courage, trois ans plus tard, elle s’entoure de drag queens de Las Vegas – qui l’imitent, bien sûr – dans le cadre d’une vidéo promotionnelle et se produit dans un club gay à New York.
Le jour de son 58e anniversaire, cette année, Céline Dion officialise une série de concerts à Paris. Les premiers depuis son diagnostic du syndrome de la personne raide, maladie neurologique auto-immune rare dont l’évolution peut être progressive. L’annonce, diffusée sur les réseaux sociaux et même sur France 2, a des airs d’allocution présidentielle. Les retrouvailles prennent aussitôt des proportions démesurées. Neuf millions de fans tentent leur chance lors de la vente des billets, organisée par tirage au sort, et les déçus se comptent forcément par millions.
Derrière l’enthousiasme affleure aussi la crainte de manquer un moment qui ne se reproduira peut-être pas. Le public français en a déjà fait l’expérience : ses concerts prévus au Stade de France en 2021 avaient finalement été annulés. C’est peut-être aussi pour cela que son retour touche autant. Céline Dion semble une nouvelle fois déjouer ce que le destin avait prévu pour elle. Plus de quarante ans après sa rencontre avec le public français, elle n’a en tout cas plus besoin de marabouts pour que nous l’aimions encore.
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Crédits photo : George BODNAR - iconicpix/DALLE