Amandine Gay :
Culture

Amandine Gay : "Il y a toujours cette idée selon laquelle l'homosexualité serait un truc de Blancs"


Amandine Gay a réalisé Ouvrir la voix, un film documentaire qui donne la parole aux femmes noires de France. Out d’or 2017 de la création artistique, il donne notamment la parole à des lesbiennes noires sur les questions de genre, de discrimination et d’homophobie.

Avec Ouvrir la voix, sorti en salles obscures le 11 octobre 2017 et Out d’or 2017 de la création artistique, la réalisatrice Amandine Gay propose un bouillonnement de paroles trop rares. Face au « privilège de l’innocence de sa couleur de peau », 24 femmes noires françaises exposent la diversité de leurs réflexions sur les oppressions, l’éducation, l’intégration, la transmission, l’identité sexuelle ou le genre. Deux heures durant, ces femmes se réapproprient leurs histoires. Au croisement de plusieurs identités (femme, noire, lesbienne…), se dessine l’intersectionnalité des discriminations (le fait de faire face simultanément à plusieurs formes de discriminations).

Financer un tel film n’a pas été une mince affaire. Retoqué par le CNC (Centre national du cinéma et de l’image animée), comme l’avait déjà été l’un de ses projets de programme court qui devait mettre en scène une femme noire, lesbienne et sommelière, Amandine Gay a donc autofinancé Ouvrir la voix. Après une campagne de financement participatif et une série d’avant-premières l’hiver dernier, la réalisatrice a lancé sa société de production et de distribution Bras de fer. Un nom qui en dit long sur la difficulté d’exister dans le cinéma français en tant que réalisatrice noire qui parle des femmes noires. Rencontre avec Amandine Gay, quelques jours après la sortie de son film en salles et avant qu’il n’arrive en Suisse le 1er novembre et en Belgique le 29. Au programme : prise de conscience de sa couleur de peau, nécessité d’avoir des modèles, représentations des lesbiennes noires, homophobie et « décolonialisme queer »…

 

Quel a été le point de départ de ce film documentaire ?

Amandine Gay : Le premier titre du film était Nous sommes la somme de nos différences. La réalisation du film a été motivée par le fait que j’en avais justement marre de la vision monolithique ou duolitihique des femmes noires qui existe en France. Autrement dit, soit la vision de la migration misérabiliste, soit celle de la banlieue délinquante. Et, en général, cela finit mal. J’avais donc envie de remettre un peu de complexité là-dedans. Je voulais faire entendre des sujets sur lesquels elles ne sont pas exactement d’accord. Je voulais m’éloigner d’une vision homogène. Sur le sujet de l’identité par exemple. Certaines se définissent afro-descendantes, d’autres afropéennes et d’autres afro tout court. On ne se définit pas toutes de la même manière et je ne voulais pas lisser cela.

Le film est construit en plusieurs parties, chapitrées par thématique (l’éducation, la transmission, la religion, l’identité sexuelle, la dépression…) mais il y a surtout deux mouvements qui semblent illustrer deux identités : celle de Noire puis celle de femme….

Dans le film, il y a en effet plusieurs mouvements. Le film démarre sur le moment où elles prennent conscience de leur couleur de peau et se finit sur la question de savoir si elles souhaitent rester en France ou partir. C’est le mouvement qui interroge ce que c’est de ne pas appartenir à la norme, ce que c’est d’être une femme noire dans un contexte minoritaire. Et puis il y a un autre mouvement qui s’interroge sur comment être une femme noire dans les communautés noires.

 

« Ces filles ont du recul sur leur vie, elles sont leurs propres expertes »

 

Vous posez la question aux 24 femmes du film, et vous, quand avez-vous pris conscience que vous étiez Noire ?

Le jour où je suis devenue Noire c’est le jour où j’ai changé d’école en grande section de maternelle. En arrivant dans cette nouvelle école, quelqu’un m’a dit : « Je ne te tiens pas la main, t’es Noire ». Ce qui m’intéresse c’est donc de montrer que la norme ne se voit pas et ne se nomme pas. Quand nous sommes construites comme Noires, les autres enfants blancs ne sont pas construits comme Blancs. C’est le « privilège de l’innocence de sa couleur », qui nous est dénié plus ou moins tôt dans la vie.

Comment expliquez-vous cela à celles et ceux qui n’ont jamais eu conscience de ce privilège ?

Ce que je dis souvent quand les gens ne comprennent pas le concept de race en tant que construction sociale c’est que moi je suis Noire en France, Négropolitaine quand je vais dans les Caraïbes et Française, voire Blanche, quand je vais au Cameroun. La racialisation c’est aussi cela, ce sont les catégories qui vous sont imposées. Je peux en effet décider que je suis un être humain avant tout mais, pendant la journée, il y aura forcément des rappels constants à la norme. Même si parfois j’oublie que je suis Noire, il suffit que j’aille à la pharmacie pour entendre : « Ah, vous venez d’où ? Moi j’étais en vacances au Kenya ! ». Parler de race comme construction sociale est donc essentiel car cela permet d’expliquer nos expériences. C’est parce que nous faisons cette expérience, quasi quotidienne, de la catégorisation liée à notre appartenance raciale, réelle ou supposée, qu’il nous arrive des choses différentes de ce qui arrive au groupe majoritaire. Si nous n’avons pas le concept de race comme construction sociale, comment expliquer notre expérience ? Comment j’explique que le pharmacien me dise qu’il a été en vacances en Kenya alors qu’il me dit cela uniquement parce que je suis Noire ?

Ce genre de réflexion est souvent pensée comme bienveillante…

C’est bien là le problème. À la limite, si quelqu’un me dit « sale Noire », je peux lui dire : « Vous voyez que c’est un comportement problématique ». Mais lorsque quelqu’un me dit des choses comme « j’adore le couscous » et que je réponds : « Ton propos est problématique », ou pire, « ton propos est raciste », la personne entend « tu es raciste » et répond « je ne suis pas raciste ». Et là, nous entrons dans une bataille d’égo, il n’y a plus d’empathie, plus de conversation possible.

« Tout le monde ne peut pas être Beyoncé ou Christiane Taubira »

 

Comment réussir à rétablir cette conversation ?

Le cinéma est hyper puissant. Le medium cinéma permet d’expliquer et de montrer en quoi ces comportements sont problématiques. Je n’avais d’ailleurs jamais vu, ni dans mon parcours universitaire, ni dans mon parcours militant, ce discours passer aussi bien qu’avec le film. C’est sûrement le cas parce que le propos se tient dans le cadre d’un récit de vie. À la fin de plusieurs séances, j’ai entendu des personnes blanches dire « je me rends compte que moi aussi j’ai touché des cheveux de femmes noires sans demander la permission ». Je n’avais jamais entendu des personnes blanches admettre cela auparavant.

Donner la parole aux principales intéressées, est-ce la clef ?

Oui, c’est pour ça qu’il n’y a pas de voix off, pas de paroles d’experts. Nous sommes à un moment où nous en avons tellement marre d’être les populations parlées que ça vaut le coup de se mettre en danger et de prendre la parole publiquement sur certains enjeux. L’objectif est de montrer que ces filles là, si on leur pose les bonnes questions, ont du recul sur leur vie, elles sont leurs propres expertes.

 

L’enjeu est aussi celui des modèles. Même s’ils sont encore peu nombreux, il y a de plus en plus de modèles de femmes noires qui ont « réussi »….

Justement, les modèles que l’on nous propose sont souvent inatteignables. Tout le monde ne peut pas être Beyoncé ou Christiane Taubira. Dans le film il y a des personnes qui font des choses bien différentes, mais l’idée c’était aussi de montrer qu’il y a différents types d’accomplissement. Nous ne pouvons pas juste célébrer l’excellence. Nous avons le droit de faire des trucs banals. Nous ne pourrons pas toutes être entrepreneuses ni Beyoncé.

À propos de modèles, il y a très peu de modèles de femmes noires lesbiennes en France. Or, il y a plusieurs lesbiennes qui témoignent dans votre film. C’était essentiel pour vous de proposer ces représentations ?

C’était important d’une part car il n’y a pas d’image de femme noire non-hétéro, sauf l’humoriste Shirley Souagnon mais c’est récent et, en plus, il y a toujours cette idée selon laquelle l’homosexualité serait un truc de Blancs. Quand je fais des projections-débats avec des collégiens, cela me plaît de me retrouver avec des gamins de cinquième qui voient des lesbiennes noires pour la première fois de leur vie. Je suis sûre qu’à chacune des projections, il y a une fille dans la salle qui n’est pas hétéro mais qui ne le sait peut-être pas encore. Elle aura vu ça une fois dans sa vie. Il y a cette volonté que des jeunes filles noires qui sortent du film puissent se dire que ce ne sera peut-être pas facile mais que c’est possible, que ça existe. Que ça peut effectivement se passer mal comme se passer bien avec l’entourage. Et que si ça se passe mal, cela ne veut pas dire qu’elles n’auront pas droit à l’amour. Les films restent dans un coin de notre tête. Si l’une de ces filles dans la salle se rend compte dans quelques années qu’elle préfère les filles, elle aura ces représentations dans la tête.

L’un des seuls plans du film sans témoignage montre justement un couple de femmes s’aimer dans les rues de Montréal. C’était une nouvelle fois important pour vous de montrer l’amour lesbien entre deux femmes noires ?

Je pense que c’est la première représentation de lesbiennes noires dans le cinéma français. J’espère que nous pourrons en voir d’autres, dans la fiction notamment. Quand on parle du black love, on ne pense jamais à un couple de lesbiennes. Du coup l’idée c’était que le film se termine sur une image de black love et il se trouve que ce sont deux femmes. Le but c’est justement que ce soit banal.

 

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Vous abordez donc le sujet de l’orientation sexuelle avec vos interlocutrices. Pourquoi cette thématique était-elle essentielle à votre démarche ?

Je m’inscris dans les courants afro-féministes et dans l’intersectionnalité. Or, à l’origine la plupart des black feminists sont des lesbiennes et des bies. Au départ, le manifeste du Combahee River Collective (organisation féministe lesbienne radicale) propose justement de lutter à partir d’une position de lesbienne noire. Cela fait partie de l’articulation. Maintenant il y a la Paris Black Pride qui articule ces questions. À Montréal ça fait belle lurette qu’il y a Arc-en-ciel d’Afrique. Il faut arriver à faire entendre les voix les plus minoritaires dans la communauté LGBT. Cela progresse mais il y en a que nous n’entendons toujours pas. J’aurais adoré qu’il y ait des femmes trans dans le film mais les rares avec qui j’ai pu en discuter me font dire qu’en France nous n’en sommes pas au stade où des femmes noires trans peuvent apparaître à visage découvert dans un documentaire. Je ne voulais pas qu’elles soient floutées, cela les aurait ostracisées. Surtout que le visage découvert est important puisque le film veut montrer qu’il est possible de prendre la parole. Pour les femmes noires trans ce n’est pas encore possible, elles sont encore trop précaires, c’est encore trop dangereux pour elles.

 

« La colonisation est à l’origine de la normativité sexuelle »

 

Vous abordez également la question de l’homophobie.

C’était essentiel. Il y a plein de conversations que nous devons avoir dans les communautés afro. Mais ces conversations nous devons les avoir entre nous pour ne pas que cela devienne des instruments pour stigmatiser nos communautés. Parce que le patriarcat noir et arabe est souvent présenté comme pire que le patriarcat blanc; que l’homophobie chez les Noirs ou les Arabes serait pire que chez les Blancs… Ce à quoi je réponds : est-ce-que c’est nous qui avons fait la Manif pour tous ? Non, les communautés noires et arabes ne sont pas descendues dans la rue. Personne n’a d’ailleurs abordé la Manif pour tous sous l’angle identitaire et conservateur en disant « regardez cette vieille France catholique ultra conservatrice ». C’est un exemple d’homophobie bien de chez nous, pas besoin d’aller chez les barbares pour la trouver.

 

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Vous défendez une approche « queer décoloniale » de ces questions, que recouvre ce terme ?

Ce que dit très bien l’avocate camerounaise Alice Nkom, c’est que la colonisation est à l’origine de la normativité sexuelle et de genre. Les lois anti-sodomie ont été amenées par le gouvernement français, en particulier sous Pétain. C’est la normativité qui a été amenée, pas la pratique. La non-binarité du genre, ce ne sont pas les Blancs qui l’ont inventée. Au moment des premières colonisations catholiques, l’enjeu a été notamment de diaboliser les femmes. Chez les autochtones d’Amérique du Nord, les sociétés étaient très égalitaires, les femmes étaient en charge du commerce et cheffes de guerre. La colonisation a imposé le patriarcat à l’occidentale. Pour ce faire, ils se sont adjoints la complicité des hommes locaux en leur donnant du pouvoir sur les femmes et en imposant le catholicisme.

Selon vous, la décolonialisation passe donc par la remise en cause de ce système patriarcal ?

Nous devons apprendre à connaître nos histoires, à nous les réapproprier. Nous ne serons peut-être véritablement décolonisés uniquement quand nous aurons abandonné les notions patriarcales occidentales. S’il s’agit de revenir à nos origines, alors revenons-y vraiment. À nos origines, il y a la non-binarité du genre.

 

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