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Yohann Roszéwitch : "S'engager à SOS homophobie est une tâche intense"

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Rencontre avec Yohann Roszéwitch qui arrive à la fin de son mandat à la tête de SOS homophobie.

 
Yohann Roszéwitch est un peu ému quand nous nous rejoignons ce vendredi soir. Un mélange de soulagement et d’excitation, comme quand on arrive à la fin d’une époque sans trop savoir ce qui va se passer après. Il n’est plus président de SOS homophobie que pour une nuit et un jour, avant le conseil d'administration du samedi 26 mars.
Retour avec lui sur des années charnière pour l’association, que la Manif pour tous aura paradoxalement aidée à prendre de l’ampleur et donc à rendre plus visible l’homophobie, de la plus ordinaire à la plus violente.
 
Comment vous sentez-vous au moment de clore ces deux années à la tête de l’association ?
Je ressens beaucoup d’émotions, après deux années aussi riches tant sur le plan personnel que par la variété des activités que j’ai été amené à exercer. J’ai fait des rencontres inoubliables, notamment parmi les personnes qui faisaient partie de mon bureau. S’engager à SOS homophobie est une tâche intense, bénévole, et par conséquent très prenante sur la vie personnelle. Le président est en outre porte-parole de l’association. C’est donc beaucoup de nuits blanches : on se lève le matin en sachant qu’il va se passer beaucoup de choses, sans savoir quoi. On passe de la gestion d’un conflit interne à une interview, d’un rendez-vous ministériel à une réunion de commission… tout en essayant de mener à côté sa vie professionnelle et personnelle. Pour le président comme pour les bénévoles, ça veut dire travailler essentiellement le soir, le week-end et la nuit.
 
SOS Homophobie a pris beaucoup d’ampleur sans toutefois changer l’organisation du bureau. Comment expliquer cette « professionnalisation » de l’association ?
L’association a énormément changé. Pendant quinze ans, SOS homophobie a été une association parisienne, centrée sur sa mission d’écoute et de soutien aux victimes. Il y a encore quelques années, elle comptait trois-cents membres et soixante bénévoles, alors que nous sommes mille-trois-cents membres et quatre-cent-cinquante bénévoles aujourd’hui. Et nous ne sommes plus uniquement Parisiens, avec dix-huit délégations régionales, chacune ayant ses problématiques propres. La multiplication de nos activités nous a fait acquérir une grande légitimité auprès des autres associations, des médias et des institutions. Mais un même nombre de personnes se retrouve donc à gérer beaucoup plus de tâches.  En vingt ans, les témoignages n’ont cessé d’augmenter. Cette augmentation n’est pas due à une hausse de l’homophobie, mais à une hausse de notre visibilité. Si SOS Homophobie était présente partout sur le territoire, nous aurions encore beaucoup plus de témoignages. L’association s’est donc « professionnalisée » d’une part avec cette volonté de couvrir l’ensemble du territoire et d’autre part avec la Manif pour tous. En un an, les adhésions ont explosé. Nous avons eu de nombreux nouveaux membres, qui souhaitaient notamment faire du militantisme pour l’égalité des droits. On s’est rendu compte, pendant les débats du mariage pour tous, qu’une nouvelle catégorie apparaissait : celle des LGBT qui exprimaient un ras-le-bol profond face à l’ambiance délétère. Des personnes qui n’auraient pas pensé à militer avant nous ont ainsi contactés.
 
La Manif pour tous aurait donc contribué au bien-être de SOS homophobie ?
On peut dire ça comme ça… on a eu un record de dons en 2013. Les quêtes ont continué dans les mariages – car souvent les personnes qui se mariaient étaient plus âgées, et faisaient don de leurs cadeaux à SOS Homophobie. Mais je pense que le même phénomène a existé à l’époque du PACS. Dès que les droits des homosexuels sont dans la lumière, notre activité augmente.
 
Quelle est la chose dont vous êtes le plus fier à l’issue de ces deux années ?
En interne, la physionomie de SOS homophobie a changé au moment des Manif pour tous. De nouveaux militants sont venus, les délégations régionales ont été renforcées. Il a fallu prendre en compte ces changements. Par ailleurs, alors que nous étions essentiellement centrés sur la ligne d’écoute, les interventions en milieu scolaire sont devenues l’activité qui agrège le plus de bénévoles. Une de mes fiertés, c’est d’avoir tenté de donner sa place à toutes les activités qu’une telle association peut proposer.
 
Sans laisser la ligne d’écoute de côté ?
L’association s’est construite en 1994 sur la ligne d’écoute, qui représentait à l’époque une vraie urgence. Aujourd’hui il y a aussi un tchat et un formulaire en ligne. Le fixe sonne moins. La méthode est moins adaptée, les victimes d’homophobie ont la possibilité de trouver du soutien autrement. Mais la ligne d’écoute demeure le pilier de notre association. Le rapport annuel est construit sur ce service.
 
Est-ce que des idées ont germé pour moderniser le contact ?
Oui, on pourrait faire évoluer le service de tchat-écoute qui est beaucoup plus adapté aux jeunes. Les bénévoles peuvent le faire de chez eux, alors que pour répondre au téléphone il faut être à l’association, avec en moyenne deux appels par soir.
 
Quel rôle avez-vous joué dans l’entrée de la lutte contre l’homophobie dans les programmes scolaires ?
On a beaucoup participé aux campagnes de communication sur l’homophobie à l’école. Une des fiertés, c’est d’avoir réussi à faire entrer la lutte contre l’homophobie dans les programmes scolaires dans le contexte extrêmement difficile de 2013 : scandale dès qu’un film comme Tomboy est diffusé, polémiques incessantes sur le mot « genre », etc.
 
Comment cela se manifeste-t-il ?
La lutte contre l’homophobie apparaît dans une nouvelle matière : enseignement moral et civique. Mais elle peut se diffuser dans différentes matières, en histoire, en littérature. Encore faut-il que les profs veuillent et sachent en parler. On aimerait mettre en place des formations pour les enseignants. Dans les ministères, on a observé une peur affichée de la Manif pour tous et d’un retour de leur mobilisation dans le domaine de l’école. La lutte contre l’homophobie est donc inscrite dans les programmes scolaires, mais si un prof ne sait pas en parler, ça ne sert à rien. Il faut que le ministère fournisse des outils. On a proposé un « kit cartable », un outil à destination du personnel éducatif pour faire le point, avec des définitions de termes, des fiches sur les lois, des modules pour apprendre à aborder le sujet, à gérer des situations d’homophobie dans sa classe, etc.
 
Est-ce qu’une histoire, une rencontre vous a particulièrement marqué pendant ce mandat ?
Les témoignages de victimes qui nous ont dit à quel point on était important. Ce qui me rend particulièrement fier, c’est la visibilité accrue des personnes trans. Beaucoup de trans nous ont remercié de ne plus les passer sous silence. On sait aujourd’hui que l’urgence, c’est le changement d’état civil libre et gratuit pour les personnes trans. Il ne s’agit pas d’égalité des droits mais de vie.
 
Comment fait-on pour gérer ses émotions quand quelqu’un raconte son histoire en dehors des moments de l’association ?
Pour être écoutant, il faut six mois de formation. C’est une formation lourde. On ne sait jamais sur quels cas on peut tomber : mal-être, agressions physiques terrifiantes, parfois des personnes suicidaires… il faut garder la distance, mais les appels peuvent être très longs. On va au-delà de l’enregistrement d’un témoignage. Les écoutants ne sont pas des psys ni des juristes mais ont les bases. Quand quelqu’un appelle, en creusant, on peut voir remonter des choses très profondes. Il faut beaucoup de bon sens dans les réponses. Mais il ne faut en effet pas mettre trop d’affect. C’est la même chose dans les interventions en milieu scolaire : parfois les jeunes, qui ne mâchent pas leurs mots, renvoient l’insulte vers les intervenants.
 
N’avez-vous jamais eu le sentiment d’être impuissant ?
Si, bien sûr. Notamment avec les victimes qui nous contactent de l’étranger. Elles nous écrivent des pays francophones, d’Afrique du Nord. Souvent, ce sont des cas très graves : des personnes suicidaires, qui ont subi des violences physiques. C’est pour ça que j’ai poussé à la création d’un groupe international. Cette idée a trouvé de fortes réticences dans l’association. Mais il nous permettra d’aider les personnes qui nous sollicitent à créer des lignes d’écoute dans leurs pays.
 
Avez-vous déjà une idée des chiffres du prochain rapport, qui sera publié le 17 mai 2016 ?
Il y aura une baisse des témoignages. Première hypothèse : on a eu une explosion des témoignages en 2013. Ils ont un peu baissé en 2014. Nous en avions déduit l’installation de l’homophobie dans la société. Est-ce que 2015 signe un retour à la normale ? Ou, seconde hypothèse, est-ce le signal que nos outils ne sont plus tous adaptés ?
 
Vous luttez pour la PMA et les droits des trans. Comment envisagez-vous les choses si la droite revient au pouvoir en 2017 ?
Un constat : on sent dans les associations, et notamment à SOS homophobie, une grande colère des femmes, des lesbiennes, sur ce renoncement à la PMA. On essaye de sensibiliser la droite, évidemment, car SOS homophobie est une association non-partisane. On rencontre tout le monde, sauf l’extrême-droite, en tout cas je ne l’ai pas souhaité. En tout cas sur la PMA et les droits des trans, on sent encore plus de réticences à droite, aucun candidat à la primaire nous dit qu’il va y aller.
 
Allez-vous continuer de militer à SOS homophobie ?
Oui, après quelques vacances. Mais je ne serai pas écoutant. Il est essentiel de soutenir les victimes, mais avant de les soutenir, éviter qu’il y en ait. Pour moi, les interventions en milieu scolaire peuvent prévenir l’homophobie.
 
Quel conseil donneriez-vous à nos lecteurs s’ils voulaient s’investir dans l’association ?
On peut devenir membre, adhérent, c’est notre principale source de recette avec les dons. On peut aussi devenir membre actif, c’est-à-dire bénévole. Il y aura par exemple une réunion de recrutement le 5 avril à Paris au centre LGBT. Une adresse mail : nousrejoindre@sos-homophobie.org. Quelqu’un pourra expliquer toutes les activités de notre association, il n’y a pas que de l’écoute et du soutien juridique. Il y a une cellule de veille sur internet, des personnes qui organisent des événements, des graphistes, des gens qui ont des affinités avec la trésorerie, on peut participer à la rédaction du rapport publié le 17 mai de chaque année. Il faut simplement savoir que pour être écoutant et intervenir en milieu scolaire, il y a des formations.


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