[Cet édito ouvre le magazine têtu· du printemps, disponible chez vos marchands de journaux ou sur abonnement.] "Elle n'est pas une Insoumise, mais elle le mériterait", disait d'elle Jean-Luc Mélenchon il y a à peine 18 mois. Adoubée par le Nouveau Front populaire, Lucie Castets s'engage aujourd'hui pour la primaire unitaire annoncée pour le 11 octobre. Une initiative qui place les leaders de feu le NFP face à leurs responsabilités : la gauche ira-t-elle à l'élection présidentielle de 2027 aussi désunie qu'en 2002 ?
Photographie : Odieux Boby pour têtu·
"Mais c’est qui, Lucie Castets ?" Quand son nom sort du chapeau du Nouveau Front populaire (NFP), à la suite des élections législatives anticipées de l’été 2024, la haute fonctionnaire est inconnue du public comme des journalistes. Elle occupe alors le poste discret de directrice financière de la Ville de Paris. Mais le simple fait que les leaders du NFP aient fini, au terme de semaines d’intenses tractations, par s’accorder pour exiger qu’Emmanuel Macron la nomme à Matignon dit la rareté de son profil.
Il faut prendre la mesure de l’événement. Arrivée en tête du second tour de ces législatives provoquées par la dissolution de l’Assemblée nationale, la gauche en est la première surprise. Un mois plus tôt, le Rassemblement national faisait deux fois son score aux élections européennes, poussant Emmanuel Macron à dissoudre. Toute la classe politique est sonnée par ce coup de poker insensé : pour sauver sa majorité en difficulté, le président prend le risque d’offrir une majorité à l’extrême droite, et Matignon par la même occasion.
Voyant le mur arriver, la gauche parvient à remiser ses dissensions qui, depuis les événements du 7 octobre 2023, ont viré à la guerre fratricide. À la hâte, elle bricole une union de circonstances pour limiter les dégâts. C’est François Ruffin qui en trouve le nom, au soir de l’annonce de la dissolution, appelant au rassemblement d’une "gauche unie" dans un "Front populaire" afin d’empêcher la victoire annoncée du parti de Marine Le Pen. Jordan Bardella, lui, change de tailleur pour se donner une allure de Premier ministrable.
Lucie Castets choisie par le NFP
Nouveau coup de théâtre : ce NFP improvisé, sur un programme commun tout de même, sort en tête du second tour des législatives. Personne n’avait prévu cela, ni donc de candidat pour Matignon. Mais qui, alors ? Il faut, là encore, prendre la mesure du processus qui s’enclenche : les représentants du Parti socialiste, des Écologistes, de La France insoumise, du Parti communiste et du mouvement de Raphaël Glucksmann s’enferment jour après jour dans des salles de réunion, à l’abri des caméras qui font de cette séquence interminable un cirque médiatique.
Durant ces séances, tous les noms sont mis sur la table. Une à une, toutes les personnalités susceptibles de diriger un gouvernement de gauche sont évoquées, puis éliminées. Soit qu’elles n’ont pas la foi d’endosser une telle responsabilité dans ce contexte, soit qu’une main s’est levée autour de la table pour leur opposer un veto. Autrement dit : au cours de ce synode, toutes les personnalités qui s’alignent aujourd’hui en vue de la prochaine présidentielle ont été écartées. En un mot comme en cent : Lucie Castets est le seul nom capable de susciter un accord du PS à LFI, de François Ruffin à Raphaël Glucksmann. Et au vu de la tournure que prend déjà la précampagne présidentielle à gauche, on peut facilement se risquer à prédire que vous n'y verrez plus passer de tel consensus d’ici à 2027.
En trente ans d’existence, têtu· n’est jamais sorti de sa réserve partisane pour soutenir quiconque à une présidentielle. En avril 2002, à la veille du séisme politique qui gravera la date du 21 avril dans notre histoire, la rédaction publie les interviews de Jacques Chirac et de Lionel Jospin, respectivement président de la République et Premier ministre, qui forment l’affiche annoncée du second tour à venir. Trois ans après le vote du Pacs sous le gouvernement du socialiste, le directeur de la rédaction écrit : "Pour têtu·, il ne s’agit bien évidemment en aucun cas de prendre le parti de tel ou tel candidat." Il ne sait pas encore que Jean-Marie Le Pen lui fera regretter une telle pondération.
La primaire plébiscitée par la gauche
Cette fois-ci, nous savons. Nous savons que la dispersion condamne. Nous savons que la pureté idéologique peut s’avérer une coquetterie mortelle. Nous savons surtout que l’époque n’offre plus le luxe des egos. Face à une extrême droite qui avance méthodiquement, qui travaille son image, qui élabore des stratégies de conquête, la gauche ne peut plus se permettre le théâtre permanent de ses divisions.
C’est précisément là que le profil de Lucie Castets prend sens. Elle n’est pas une incarnation providentielle. Elle n’est pas une figure essorée de notre paysage politique. Elle n’est pas non plus un totem militant. Elle est un point d’équilibre. Une garantie. Un visage qui ne menace personne autour de la table, à telle enseigne que la voilà rappelée comme “tiers de confiance” par la gauche unitaire qui organise une primaire, fixée au 11 octobre, ambitionnant d'éviter la désunion qui a mené au désastre il y a vingt-cinq ans.
Une primaire n’est pas un gadget procédural, ni un aveu de faiblesse. C’est un test démocratique. Elle oblige à confronter des projets, à accepter une règle du jeu, à reconnaître un vainqueur. Refuser ce cadre, c’est considérer que son propre destin prévaut sur tout. L’histoire devrait pourtant avoir vacciné quiconque contre ce calcul.
Si la catastrophe annoncée se produit, les egos de la gauche qui auront refusé de se plier à ce processus démocratique seront responsables devant les électeurs. De Jean-Luc Mélenchon, qui feint d’ignorer que son nom n’est plus en mesure de susciter un front républicain en face de l’extrême droite, à Raphaël Glucksmann, qui prétend incarner son antithèse tout en adoptant la même méthode isolationniste. Tous les sondages l’indiquent, les sympathisants de gauche, en premier lieu les Insoumis, sont une écrasante majorité à réclamer une primaire. Le peuple, lui, a de la mémoire. Il sait que la gauche ne gagne que lorsqu’elle avance unie. Et donc plurielle.
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