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« C’est catastrophique, tout le monde se fait agresser » : des travailleuses du sexe témoignent d’une « situation totalement inédite »

Plus d'un mois après la mort de Vanesa Campos, tuée au bois de Boulogne, une autre travailleuse du sexe transgenre a été agressée à Paris. A quand une réelle prise en compte de ces violences ? Et surtout : à quand des mesures concrètes pour éviter un autre drame ? Plusieurs travailleuses.eurs du sexe interrogé.e.s par TÊTU, ainsi que des associations, sont unanimes : les agressions ont explosé depuis la pénalisation des clients, en 2016.

« Des mecs nous lancent des cailloux, des canettes de bières, des sacs qui contiennent de la pisse… On a droit à tout. » Sandra, travailleuse du sexe transgenre péruvienne, connaissait très bien Vanesa Campos, tuée à Paris dans la nuit du 16 au 17 août 2018. Elle habitait avec elle depuis trois mois, et travaille à quelques mètres des lieux du drame, au bois de Boulogne, depuis maintenant sept ans. Avec d’autres, elle témoigne auprès de TÊTU des violences qu’elle subit quasi-quotidiennement.

« On m’a frappé plusieurs fois, on a volé mon sac, mon portable… Un jour, un homme a pointé un pistolet sur mon crâne en criant ‘la plata, la plata !’, car il voulait de l’argent. Il m’a aspergée de gaz lacrymogène, a tiré dans le ciel puis m’a tout volé. Une autre fois, un mec m’a violée en me menaçant avec un couteau. »

« C’est catastrophique, tout le monde se fait agresser »

Un mois jour pour jour après le meurtre de Vanesa, une autre travailleuse du sexe trans’, également originaire du Pérou, a été agressée au bois de Boulogne. « En ce moment, ça fait peur là-bas. Vraiment peur », confie Sandra, qui a par ailleurs vu peu à peu les clients se raréfier, dans ce climat anxiogène et mortifère. « Aujourd’hui, ils ont peur avec toutes ces agressions, on n’a plus de travail. » Depuis trois ans, un véritable « climat de terreur » règne au bois, comme nous le rapportions dans cet article. « Les filles qui étaient avec Vanesa au moment de son assassinat ne peuvent plus y retourner, elles sont tétanisées », rapporte d’ailleurs Ramona, travailleuse du sexe trans brésilienne (TDS), également membre de l’association Acceptess-T.

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Mais ce sont toutes les prostitué.e.s qui sont impacté.e.s, depuis le passage de la loi « visant à renforcer la lutte contre le système prostitutionnel », en avril 2016. Les principales concernées, comme les associations rencontrées sont unanimes : la pénalisation des clients, permise par cette nouvelle législation, précarise et met gravement en danger les prostituées. « Ce n’est rien d’autre qu’une pénalisation indirecte des travailleuse du sexe », résume Mylène, membre du Strass, le Syndicat du travail sexuel. Et pas uniquement de celles qui exercent dans la rue : « Quand tu bosses en appart’, tu es a priori un peu moins exposée aux violences. Mais depuis le passage de la loi, c’est la débandade, alerte Pesha, également TDS. C’est catastrophique, tout le monde se fait agresser ».

Fuite des clients, baisse des prix, augmentation des agressions et des rapports à risques, isolement… Les conséquences néfastes de cette loi sont nombreuses et surtout criantes, dès lors que l'on interroge les premières concernées. Et en premier lieu les femmes transgenres.

Des clients qui négocient les tarifs et les prestations

En avril 2018, Médecins du monde révélait dans une importante enquête, menée avec une dizaine d’associations, un premier bilan « catastrophique » de la loi de 2016. Cinq mois plus tard, force est de constater que les constats dressés restent inchangés. Voire, selon les prostituées, se sont empirés.

Premier impact direct : la baisse du nombre de clients, qui risquent désormais jusqu’à 3.750 euros d’amende en cas de récidive. Ce qui conduit les TDS à accepter des relations sexuelles tarifées avec des hommes qu’elles auraient auparavant repoussés. « Les personnes qui nous contactent au Strass nous disent qu’avant, elles avaient le choix des clients et pouvaient les trier. Aujourd’hui, elle ne le peuvent plus », explique Marlène du Strass.

Nombreuses sont celles à confier à TÊTU avoir baissé leurs tarifs, et accepter régulièrement des rapports non protégés avec des clients qui se permettent désormais de négocier. « J’ai demandé à une fille au bois combien elle demandait aux clients. Elle m’a répondu : ‘Je prends ce qu’il a à donner. S’il a un euro, je sais que je peux au moins m’acheter une demi-baguette’ », rapporte Ramona d’Acceptess-T, écoeurée. Et d’ajouter, alarmée :

« On a vu des nénettes séronégatives qui ont contracté le VIH après la loi. Les contaminations ont explosé ! »

Les agressions aussi, alors que les TDS de rue sont désormais contraintes d’exercer dans des zones reculées pour rassurer les clients, au risque de s’exposer elles-mêmes par leur isolement.

De nouvelles formes de violences depuis 2016

« On a reçu beaucoup plus de témoignages de filles victimes de violences depuis le passage de la loi. Une augmentation significative. Les migrantes ont pris de plein fouet les conséquences dans la gueule, et là c’est en train de s’étendre à toute la communauté », témoigne Pesha, par ailleurs adhérente du Strass.

Sarah-Marie Maffesoli, membre de Médecins du monde abonde : « Toutes les violences sont en augmentation depuis la loi, mais certaines sont nouvelles. Il y a notamment beaucoup de braquages commis par des hommes se faisant passer pour des clients ». Marilou, 72 ans, nous livre son témoignage déchirant : « Il m’arrive souvent que des clients me frappent. Il y en a beaucoup moins et je me fait beaucoup plus agressée en ce moment », confie-t-elle. Travailleuse du sexe depuis 20 ans, elle a été violée il y a quatre mois, par un client qui insistait pour rentrer dans sa camionnette.

Ramona confirme par ailleurs la tendance observée au bois de Boulogne, où le groupe d’hommes qui a tué Vanesa rode régulièrement pour détrousser les clients, d'après plusieurs témoignages concordants : « Les violences ont toujours existé, mais maintenant elles sont quotidiennes, et proviennent de véritables bandes organisées ». Elles deviennent également de plus en plus barbares, selon elle. Surtout vis-à-vis des femmes trans’. « Elles sont nécessairement plus exposées aux violences, car elles multiplient les facteurs de vulnérabilité », confirme Sarah-Marie Maffesoli.

Lors des permanences syndicales, Thierry Schaffauser , membre du Strass, observe également que les femmes trans migrantes sont les principales victimes d’agressions physiques.

Les hommes TDS gays, aussi victimes

En tant qu’homme TDS gay, Thierry Schaffauser confie avoir affaire, depuis 2016, à « davantage de 'gratteurs' qui veulent baisser les tarifs, ou obtenir plus pour moins cher, et avoir un rapport sans capote ». Il a déjà été agressé, menacé avec un objet en fer. Mais un phénomène est véritablement nouveau, à ses yeux :

« Les clients qui arrivent en voulant fixer leurs conditions et décider du prix de la passe, je n’avais jamais vu ça. »

Les autres hommes TDS qui ont également été victimes de violences l’ont, pour la grande majorité, gardé pour eux : « On est moins nombreux et on n’en parle pas, on se défend nous-mêmes, mais du coup ça crée une invisibilité », confie Thierry Schaffauser. Les agressions font pourtant aussi partie de leur quotidien : « Quand je travaillais dans la rue, l’homophobie était clairement un facteur aggravant. A porte Dauphine, les vendredis et samedis soirs, des mecs passaient pour nous jeter des canettes et nous traiter de pédés ».

Une résignation face au dépôt de plainte

Si elles sont plus visibles, notamment à causes des récents drames dont de nombreux médias se sont faits le relais, et pas toujours de la meilleure façon, les TDS trans’ ont également, bien souvent, intériorisé ces violences. « Il y a une telle banalisation qu’elles n’en parlent même pas entre elles, ou uniquement quand elles sont extrêmes », commente Sarah-Marie Maffesoli.

Confrontées à la transphobie, à laquelle s’ajoutent d’autres stigmates ou peurs, rares sont celles qui se déplacent dans un commissariat ou une gendarmerie. Blessée au genou suite à une agression en 2010, Ramona n’a pas porté plainte, car sans papiers. Très en colère contre les forces de l’ordre, elle se souvient de l’époque où le racolage était encore un délit : « Quand ils m’ont mise en garde à vue, ils ont trouvé un interprète tout de suite, alors que je parlais français. Mais aujourd’hui, en 2018, dans une capitale touristique, on peut toujours attendre quand on a besoin d’un interprète pour se défendre ! ».

Sandra est également blasée : « Je ne veux pas déposer une plainte parce qu’après, ça va être pire. La personne va venir pour se venger. Alors qu’est-ce qu’on peut y faire ? Rien… » Elle a bien tenté, un jour, de parler à un policier suite à une agression. « Le flic m’a dit : ‘La seule chose que je peux faire, c’est t’emmener travailler plus loin en voiture. Si tu as peur, prends un taxi. Arrête de perdre ton temps à vouloir porter plainte’ », rapporte-t-elle à TÊTU.

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« On parle d’une situation totalement inédite ! »

« Les recours sont assez limités, ce qui explique à la fois la colère en cas d’événements dramatiques, mais aussi plus généralement, la résignation au quotidien. Et il y en a beaucoup » regrette Sarah-Marie Maffesoli. Si l'on additionne l'ensemble des ces facteurs, la précarité des TDS n’a jamais été aussi élevée, alerte-t-elle :

« Plusieurs associations font remonter que, maintenant, elles accompagnent les TDS aux Restos du coeur ou à la Banque alimentaire, ce qu’elles ne faisaient jamais auparavant. On parle d’une situation totalement inédite ! »

Pire, selon Anaïs, une travailleuse du sexe membre de Médecins du monde : cette loi, censée lutter contre les réseaux de proxénétisme, en crée de nouveaux. « Certaines TDS sont obligées de quitter la rue pour travailler sur internet alors qu’elles ne maîtrisent pas la langue ni l’outil informatique. Elles ont dû passer par des intermédiaires, qui s’occupent de prendre les rendez-vous à leur place, ou alors elles se retrouvent à aller travailler dans des salons. »

Un programme pour lutter contre ces violences

Dans ce contexte, certaines prostituées s’organisent comme elles peuvent. Essaient de travailler au même endroit pour se défendre mutuellement en cas de problème et imposer leurs prix. « Certaines personnes agressées ne vont plus travailler sans chien à leurs côtés. Moi, j’ai mis un oeilleton à la porte, que je n’avais pas avant. On est aussi plusieurs à avoir acheté des bombes lacrymogène », confie Axelle, qui travaille en appartement.

D’autres apprennent à se défendre d’elles-mêmes, grâce à des cours d’autodéfense féministe mis en place dans le cadre du programme « Jasmine », pour « combattre les violences faites aux travailleuses du sexe », coordonné par Sarah-Marie Maffesoli, de Médecins du monde. « Jasmine », tout un symbole : un nom en hommage à Jasmine Petite, travailleuse du sexe suédoise, assassinée par le père de ses deux enfants de 32 coups de couteau en 2013. Jasmine, qui a justement subi de plein fouet la politique anti-prostitution de son pays, qui pénalise les clients, et à laquelle la réalisatrice Ovidie a consacré un documentaire bouleversant, “Les putains n’existent pas”, pré-sélectionné pour le prix Albert Londres 2018.

Pesha, qui est chargée de ces cours d’autodéfense, a formé une centaine de TDS depuis 2015. Il a fallu s’adapter au contexte : « C’est très difficile pour les TDS de prendre deux heures pour venir quand, en fait, pendant une demi journée ou même deux heures, tu prends peut-être le risque de rater le seul client de ta journée, et t’as besoin de bouffer, de payer le loyer. Donc on s’est retrouvées avec des personnes qui rentrent, qui sortent. C’est très important de pouvoir laisser son téléphone allumé si des clients appellent, donc on sort complètement du cadre habituel d’un stage d’autodéfense où tu arrives à l’heure et tu restes la journée avec un programme bien calé ». Mais les retours sont positifs : « Des techniques bossées en atelier ont pu être utilisées. Certaines ont réussi à décider de comment ça allait se terminer, et ça c’est très important », décrit-elle.

Outre l’autodéfense, le programme « Jasmine », mis en place en collaboration avec le Strass et l’association Les amis du bus des femmes, veut garantir l’accès au droit des victimes, favoriser l’accès aux soins, ou encore mettre en place un système d’alerte qui permettra aux travailleuses du sexe de signaler les agresseurs. Il donne également lieu à des formations  d'associations ou de personnes accompagnant les victimes, avec un réseau de psychologues et d’avocats.

A quand une évaluation de la loi ?

Le 29 août, Sarah-Marie Maffesoli, Therry Shaffauser et Giovanna Rincon, directrice de l'association Acceptess-T, ont été reçus par le député LREM Raphaël Gérard, qui avait fait son coming-out médiatique sur TÊTU en juin dernier. Celui-ci a adressé un courrier à Marlène Schiappa, secrétaire d’Etat à l’Egalité femmes-hommes, réclamant « une évaluation précise » de l’application de la loi de 2016. Le 20 septembre, il a cette fois adressé une lettre au ministre de l’Intérieur Gérard Collomb, lui demandant quelles étaient les mesures prises pour lutter contre les violences faites aux travailleuses du sexe transgenres.

Mais ces mesures, tout comme l’évaluation de la loi, se font attendre, alors que les drames se multiplient. A défaut d’obtenir l’abrogation de la pénalisation des clients, certaines travailleuses du sexe du bois de Boulogne réclament pour l'instant une micro-mesure, qui leur permettrait de sortir, ne serait-ce qu'un peu, de l’obscurité dans laquelle elles sont plongées depuis des années : le retour de l’éclairage public. Un minimum de lumière, qui leur aurait permis de constater que leur amie Vanesa Campos, qu’elles cherchaient désespérément à travers les branchages sombres cette fameuse nuit du 16 août après l'avoir entendue crier, était en fait à quelques mètres à peine. Nue et le corps ensanglanté.

Une marche blanche pour Vanesa Campos était organisée ce samedi 22 septembre à Paris depuis la place de la République.

Crédit photo : Rozenn Le Carboulec.


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