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Ian Brossat : « Face aux actes et aux propos homophobes, il faut pratiquer la tolérance zéro »

Adjoint à la maire de Paris en charge du logement, Ian Brossat a été désigné chef de file du Parti communiste pour les élections européennes, qui auront lieu en mai 2019. Il est également l'un des trop rares hommes politiques de gauche à être ouvertement homosexuel. TÊTU a voulu le rencontrer pour mieux connaitre l'élu et ses positions, dans un climat marqué par des débats virulents sur la PMA pour toutes et une multiplications des violences homophobes, notamment à Paris. Interview.

TÊTU : Nous assistons, ces dernières semaines, à une multiplication des agressions LGBTphobes, notamment à Paris. Que proposez-vous pour lutter contre ces actes de haine et améliorer la vie des personnes LGBT+ dans la capitale ?

Ian Brossat : Je suis très préoccupé par ce climat. Et pour tout dire effaré. Il ne se passe pas un jour sans que nous ne soyons alertés sur une nouvelle agression homophobe. La maire de Paris a annoncé une réunion large avec la préfecture de police, la Dilcrah et les associations, afin de travailler à de nouvelles mesures visant à lutter contre ces agressions homophobes. Je pense surtout qu’il est nécessaire que l’Etat, et en particulier la police et la justice, se mobilisent pour sanctionner très lourdement les auteurs de ces actes. Face aux actes et aux propos homophobes, il faut pratiquer la tolérance zéro. A chaque fois qu’il y a une agression, il faut une réaction des pouvoirs publics extrêmement ferme. Si l’on accepte que ces actes se multiplient sans réaction, le sentiment d’impunité de ceux qui les commettent va grandir. Il s’agit moins aujourd’hui de changer le cadre législatif que de faire en sorte que les auteurs de ces actes soient identifiés et que les sanctions soient prononcées.

Je viens d’ailleurs de déposer plainte suite à un tweet d'un responsable du Rassemblement national qui était clairement homophobe. À chaque fois que je porte plainte, je le fais non pas en pensant à moi, mais à ceux qui n’ont pas les moyens de se défendre. Je pense qu’on ne peut pas laisser ce type de propos sans réactions, sinon on banalise l’homophobie, et l’on permet du même coup à ces propos de se répandre. Or on le sait très bien : quand on répand l’homophobie en mots, on finit par faciliter le passage à l’acte.

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Quelles mesures concrètes faudrait-il prendre selon vous ?

L'une des clés pour mieux sanctionner, c'est la formation des policiers. Je propose qu'il y ait dans chaque commissariat un référent sur ces sujets. Parce que c’est quand même comme ça qu’on facilitera l’identification des auteurs. Par ailleurs, il faut poursuivre les efforts dès l'école pour transmettre une éducation non sexiste, qui promeuve l'égalité et habitue les enfants à l'idée qu'il n'y a pas de couple plus « légitime » qu'un autre.

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Comment éviter, avec le débat sur PMA (procréation médicalement assistée) pour toutes, les mêmes violences que celles subies pendant les débats sur le mariage pour tous ?

Précisément, en sanctionnant très vite ceux qui se livrent à ces actes. Je ne fais pas partie de ceux qui considèrent qu’on devrait se cacher sous prétexte que certains profitent de ces débats pour se déchaîner. On a moins besoin d’un débat sur la PMA que de légiférer sur le sujet. On a quand même eu une multiplication d’avis qui doivent maintenant nous inciter à agir.

A l’échelle européenne, quelles politiques destinées aux personnes LGBT+ souhaiteriez-vous mettre en place ?

L’Europe n’a de sens à mes yeux qu’à condition de nous tirer vers le haut. Ça vaut en matière sociale, mais ça vaut aussi pour les droits humains. Et de la même manière que je suis favorable à une harmonisation par le haut des droits des femmes en Europe, je pense qu’il faudrait faire la même chose sur la question des droits des personnes LGBT. Je rêve par exemple du jour où il y aura le mariage pour tous dans l’ensemble des pays de l’Union européenne.

Quelles sont les autres grandes mesures que vous défendez dans le cadre de ces élections ?

Je dirais deux questions, qui à mes yeux sont essentielles et que je porte conjointement. D’abord, la question sociale. Aujourd’hui, l’Europe est d’abord une Europe comptable qui ne raisonne qu’à partir de contraintes budgétaires. C’est au nom de l’Union européenne que l’on nous explique depuis des années qu’il faut réduire le coût du travail, la place du service public, mettre en concurrence les salariés entre eux... Résultat, c'est la concurrence partout et la justice sociale nulle part. C’est parce que cette Europe-là conduit aujourd’hui à la régression sociale qu’elle pousse à la montée de l'extrême-droite.

Et la deuxième question qui à mes yeux est essentielle, c’est celle de la lutte contre le racisme, l’homophobie, le sexisme, qui montent en Europe. Je suis favorable à des sanctions contre les pays qui foulent les droits de l’homme aux pieds tous les jours, notamment un certain nombre de pays d’ex-Europe de l’est. D’ailleurs, nos parlementaires se sont beaucoup battus pour que des sanctions soient prises contre la Hongrie et la Pologne. L'Europe doit être un espace de civilisation, de valeurs communes. Dès lors, on ne peut pas accepter qu’un certain nombre de pays mettent en place en leur sein des politiques discriminatoires. On pourrait parler de la même manière de la façon dont un certain nombres de pays de l’Union européenne traitent les réfugiés.

Selon de nombreuses associations, la loi asile et immigration risque de compliquer l’accueil des migrants LGBT. Quelle est votre position sur ce sujet ?

C’est une honte absolue et c’est, entre autre, ce qui fait que les parlementaires communistes se sont battus contre la loi asile et immigration. Mais enfin, que la France ne puisse pas accorder l’asile à des gens qui sont poursuivis dans leur pays parce qu’ils risquent la mort en raison de leur orientation sexuelle... mais où va-t-on ? J’ai eu l’occasion de rencontrer récemment, à Nancy, des jeunes lesbiennes qui venaient de Sierra Leone, qui étaient encore en Cada (centre d'accueil pour demandeurs d'asile, ndlr), qui avaient fait une demande d’asile et attendaient avec inquiétude la réponse… Bien sûr qu’il faut le leur accorder !

Vous êtes gay, juif, descendant de déporté… C’est une première pour un candidat aux européennes. C’est symbolique important, selon vous ?

Ça a évidemment une valeur symbolique, même si je n’ai pas été choisi par mon parti pour cette raison-là. C’est un fait et je le porte avec moi, non pas comme une contrainte, mais comme une réalité. J’ai toujours fait le choix d’assumer ce que je suis. Cela m’a en tout cas formé au combat très tôt. Parce que j’ai été moi-même confronté à l’homophobie ou aux discriminations, je sais ce que ça représente pour des gens qui n’ont peut-être pas la même capacité à se défendre. Et je souhaite que les responsabilités que j’ai aujourd’hui, celles que j’aurai demain, me permettent de porter ces combats. J’ai la conviction qu’il est utile d’avoir des candidats, et plus largement d’ailleurs des personnalités publiques, qui assument leur homosexualité. Parce que l’assumer, c’est la banaliser, et c’est de cette manière faire reculer l’homophobie. D’ailleurs je ne souhaite pas rester le seul jusqu’au 26 mai prochain ! Je ne réclame pas l’exclusivité ! (rires)

En août dernier, vous avez posé avec votre mari dans Paris Match. Le secrétaire d’État au numérique, Mounir Mahjoubi, l’a fait peu auparavant. A chaque fois, les photos paraissent très pudiques comparées à celles de couples hétérosexuels. Quand vous verra-t-on embrasser votre mari en Une d’un magazine ?

Il faudra trouver quelqu’un d’autre alors (rires) ! Parce que je suis comme ça. Je suis un garçon pudique, donc je ne suis pas un bon client pour des photos qui le seraient moins. Puis j’estime que j’ai pris ma part. J’ai fait mon coming-out en 2010, je suis l’un des rares responsables politiques à avoir posé avec mon mari, bien avant de le faire pour Paris Match d’ailleurs. Je l’avais fait au moment de notre mariage. Et j’estime donc avoir fait ma part du job.

Est-ce qu’il ne faut pas aller plus loin aujourd’hui ?

Peut-être, mais je pense surtout qu’il faudrait qu’on soit plus nombreux, parmi les responsables politiques, à faire notre coming-out. J’ai accepté de poser en couple parce que ça renvoie à mon expérience personnelle. Quand j’étais ado et que je me savais gay, que je ne l’assumais pas encore, j’avais besoin de m’identifier à des couples gays. Mais il y en a très peu qui s’affichent. J’estimais donc qu’il était utile que je le fasse dès lors que j’en aurais la possibilité. Ça supposait que mon mari soit d’accord alors qu’il n’est pas un personnage public et ne souhaite pas l’être. Mais en l'occurrence, il a accepté de le faire. C’était déjà pour lui un sacrifice important de le faire dans ce cadre-là, et je ne suis pas persuadé qu’il soit prêt à aller plus loin que ce qu’il a fait. Il a déjà fait beaucoup d'effort à l’occasion de cette photo et je ne lui en demanderai pas davantage.

Vous dites être pudique. Sur votre compte Instagram, vous publiez pourtant des photos de vous torse nu ou en maillot de bain. Mais très peu, voire aucune, de l’intimité de votre couple. Pourquoi ?

Oui, c’est peut-être paradoxal. Mais en tout cas, je sais que mon mari dirait non. Et j’ai déjà dû négocier trois semaines pour qu’il accepte de faire cette photo-là, donc je ne lui en demanderai pas davantage, sinon ce sera le divorce et ce n’est pas au programme (rires).

Pourquoi autant de politiques restent-ils dans le placard selon vous ?

Parce que beaucoup pensent que cela leur nuirait politiquement. Il y a évidemment des calculs politiques de la part de certains d’entre eux, et il y en a, d’autre part, qui ont peut-être moins de facilités à l’assumer, y compris vis-à-vis de leur propre famille. Il ne me revient pas à moi de les juger, chacun a son histoire, son parcours et ses difficultés. Je n’ai pas de difficultés avec ma famille, j’ai assumé mon homosexualité très tôt. Il m’a donc sans doute été plus facile à moi qu’à eux de l’assumer et de le dire publiquement. Personne n’est tombé de l’armoire le jour où je l’ai annoncé.

Je pense malgré tout que c’est important. Il est essentiel de banaliser l’homosexualité. Et à chaque fois qu’un personnage public, élu ou pas d’ailleurs, fait son coming-out, je pense qu’il fait du bien aux homos, aux personnes trans’, bi.e.s, aux lesbiennes… A l’époque où Bertrand Delanoë l’a fait, j’avais 20 ans et cela m’a fait du bien. C’est à mes yeux un exemple à suivre. En tout cas, dans ce domaine-là, il a été un exemple pour moi.

Puis il y a quand même un problème. Il ne peut pas y avoir d’un côté une hétérosexualité qui relèverait de la vie publique et une homosexualité qui serait confinée à la vie privée. N’importe quel homme politique hétérosexuel écrit sur son affiche de campagne « marié, deux enfants », et personne ne lui en fait reproche et ne lui dit qu’il ferait mieux de se taire sur cette question-là.

J’ai été élevé dans l’idée qu’il faut pouvoir assumer ce qu’on est. Donc j’ai assumé, même si j’ai en réalité fait mon coming-out le jour où la question m’a été posée. Je ne l’ai pas provoquée. Mais j’aurais eu honte si j’avais dit autre chose que la vérité. Donc je pense qu’il faut le faire dès lors qu'on peut le faire. C’est mieux pour tout le monde.

Crédit photo : Antonin Ménagé.


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