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Chantal Jouanno : « Je ne souhaite pas, à titre personnel, que le mariage pour tous revienne dans le débat »

Interrogée le lundi 7 janvier sur Europe 1, Chantal Jouanno a affirmé que les citoyens étaient "libres" de rouvrir un débat sur le mariage pour tous, dans le cadre de la consultation lancée en France pour répondre aux revendications des gilets jaunes. Des propos inquiétants de la part de la présidente de la Commission nationale du débat public (CNDP), qui sera en charge de ces débats, et qui méritaient quelques éclaircissements. Interview.

Comprenez-vous les critiques formulées par les personnes LGBT à l’écoute de votre interview, ce lundi 7 janvier, sur Europe 1 ?

Oui, si les gens ont compris que je disais que l’on pouvait revenir sur la loi Taubira, et que je cautionnais cette idée, je comprends évidemment que cela entraîne des réactions et je le regrette. Cette polémique m’a pas mal heurtée compte-tenu du passé. J’ai un souvenir très personnel des débats qui ont eu lieu sur le mariage pour tous. A l'époque, j'ai même reçu plusieurs menaces de mort quand j’étais sénatrice et que je défendais cette loi. Ça a été très loin, puisque j’ai même eu une protection policière. Donc je comprends que ça heurte, surtout que ça a été des moments de grande violence. Mais le but de cette interview, ce n’était pas de dire cela. C’était d'affirmer que, dès lors que ces débats vont être auto-portés par des personnes, on ne peut pas censurer les sujets que ces dernières vont mettre sur la table.

Souhaitez-vous, à titre personnel, permettre la réouverture du débat sur le mariage pour tous en France ?

Je ne souhaite pas, à titre personnel, que cela revienne dans le débat. Ça a été plus que débattu et ça a été très violent, surtout pour les personnes concernées. Je me souviens que ça avait complètement fait exploser les statistiques de violences vécues par les jeunes notamment. Mais en même temps, je ne peux pas l’empêcher.

Le mariage pour tous au cœur du grand débat national ? Les propos inquiétants de Chantal Jouanno

Avez-vous conscience qu'en acceptant qu'on puisse redébattre du droit au mariage pour les couples de même sexe, vous prenez le risque d'accentuer les violences à l'égard des personnes LGBT ?

Mais je ne remets pas en cause ce droit. La Commission nationale du débat public ne remet pas dans le débat un tel sujet. Mais je ne peux pas l’empêcher, parce que dans ce grand débat, chacun est libre d’organiser une réunion à son niveau. Que l’on soit président d’association, responsable d’un comité de quartier ou président d’un syndicat, et ce, soit sur un sujet proposé par le gouvernement, soit sur une autre thématique. Cette méthode de débat auto-porté a l’avantage de ne pas limiter les questions à celles posées par le gouvernement. Mais elle a aussi, effectivement, l’inconvénient de rouvrir un champs de questionnements extrêmement large.

"Je dois rester parfaitement neutre et faire fi de ce que j’ai pu défendre par le passé."

Affirmer que l'on peut re-débattre du mariage pour tous revient à dire que l'on peut remettre en cause d'autres droits humains. Comment réagiriez-vous si l’on rouvrait un débat sur le droit à l’avortement, la peine de mort ou encore le droit de vote des femmes ?

Malheureusement, on ne pourrait que le constater en tant que commission, parce que notre rôle n'est pas d'évaluer ces différents sujets. Évidemment, à titre personnel j’ai toujours lutté contre la réouverture de ces questionnements, donc je serais contre. Mais en tant que présidente de la Commission nationale du débat public, je n’ai pas le droit de m’exprimer pour ou contre. Je dois rester parfaitement neutre et faire fi de ce que j’ai pu défendre par le passé. C’est un peu la difficulté de ce rôle, d’ailleurs.

Ce débat est d'abord né de la consultation du Conseil économique, social et environnemental (Cese), car c’est par cette plateforme, qui a été complètement trollée, que cette question est revenue dans le débat alors qu’elle n’y était pas du tout au départ. Or cette consultation est totalement indépendante de nous. Je ne sais d'ailleurs pas comment le Cese va traiter tout ça.

Avec cette consultation, nous avons pu prendre une nouvelle fois la mesure de l'immense capacité de noyautage de certains groupes conservateurs. Etait-ce finalement un bon outil ?

C’est tout le problème des plateformes numériques. Organiser des consultations uniquement via ces moyens risque effectivement de créer des dérives. C'est pour cela qu'il y aura tout un tas d'autres outils, notamment des éléments dédiés à des initiatives locales de terrain, pour éviter de donner cette image faussée d’une France qui ne serait qu’homophobe ou dans d’autres extrêmes. Quand vous ne travaillez qu’avec une plateforme numérique, le risque est fort de la voir complètement préemptée par un groupe, quel qu’il soit.  Mais si vous multipliez les outils, comme nous allons le proposer, vous évitez ce risque.

Vous parlez des capacités fortes de phagocytage sur internet, mais elles vont bien au-delà. On a pu le voir dans le passé, notamment avec les débats organisés dans le cadre des Etats généraux de la bioéthique. Que prévoyez-vous pour éviter ce genre de dérives y compris sur le terrain ?

Quand on fait des débats, organisés par exemple dans des préfectures, il suffit effectivement de quelques personnes seulement pour les faire dériver. Quand on demande à l’ensemble du réseau associatif de porter des initiatives de réunions, il est impossible, structurellement et matériellement, pour des groupes extrêmes de noyauter ces réunions. C’est pour cela que nous n'avons pas voulu que ce soit des réunions organisées dans des préfectures, où on aurait eu un très fort risque de noyautage, et que nous avons privilégié les réunions d'initiatives locales, au niveau des quartiers.

"Nous n'avons pas de droit de censure."

Les résultats de la consultation du Cese peuvent tout de même donner l’impression que ce débat national manque de cadre et de garde-fous précis. Que prévoyez-vous exactement pour contrer les tentatives de noyautage ?

Les garde-fous sont multiples. Pour que la réunion soit reconnue, il faut une charte pour bien montrer que tout le monde a pu parler, qu’on n’a pas empêché certains de rentrer. Et nous prenons en compte tous ces éléments dans les compte-rendus que nous aurons à exploiter. Les garde-fous, c’est la multiplication des différents outils. Côté gouvernement, ils ont fixé leurs propres lignes rouges : ils ont indiqué les questions qui se posaient et celles qui, à ce stade, n’étaient pas ouvertes. Et ensuite, il y a un autre élément extrêmement important : dans le débat public, il y a une règle fondamentale, qui est que toutes les attaques qui seraient basées sur des motifs de discriminations cités par la loi, et notamment liés à l’orientation sexuelle, à la race, à la religion ou autre, ne peuvent être pris en compte.

Avec la demande d’abrogation du mariage pour tous, nous sommes bien loin des quatre thèmes initialement fixés par le gouvernement - transition écologique, fiscalité, démocratie et citoyenneté, et réforme de l'État. Allez-vous laisser de côté toutes les propositions qui ne correspondent pas à ces quatre grandes thématiques ?

Nous n'avons pas de droit de censure. Nous allons avoir ces quatre grands thèmes, mais si des personnes abordent d’autres sujets, car il y en a d’autres qui ont beaucoup émergé, comme les questions de handicap et les questions sociales, nous ne pouvons pas les exclure. Nous n'avons pas le droit de le faire. Ensuite, la décision finale appartiendra au gouvernement.

Cela signifie que toutes les thématiques, sans aucune exception, pourront être abordées dans le cadre de ce grand débat ?

Oui, dans la mesure où nous n'avons pas le droit de les exclure, nous serons obligés d’en rendre compte.

Consultation du Cese : comment l’abrogation du mariage pour tous est arrivée en tête des revendications

Crédit photo : Bertrand GUAY / AFP.


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