Cet édito ouvre le magazine têtu· de l'été 2026, disponible chez vos marchands de journaux ou livré chez vous sur abonnement. Un numéro Pride dédié à nos adelphes du Sénégal.
Photographie : Élodie Martial
"Il faut un village pour élever un enfant", dit le proverbe. Il en faut un aussi pour aller déterrer et incendier, comme cela s’est produit au Sénégal, le cadavre d’un homme qu’on soupçonne d’avoir été homosexuel. Avec le durcissement de la législation homophobe du pays, cette mécanique de haine s’est emballée contre les vivants : arrestations massives sur soupçon d’homosexualité, agressions, lynchages filmés pour les réseaux sociaux. La communauté LGBT connaît la suite : quand une société se met à désigner des ennemis "contre nature", c'est une traque généralisée des corps queers qui s'organise.
Face à ces scènes révoltantes, de nombreuses voix ont exprimé leur indignation et réclamé que la France accorde des visas aux personnes LGBT cherchant refuge. D’autres parlent seulement d’un "profond désaccord" avec la vaste persécution en cours, comme Manon Aubry, eurodéputée de La France insoumise.
Ce malaise dit quelque chose de notre époque. Une difficulté croissante, dans une partie du champ politique, à articuler antiracisme, critique postcoloniale et défense des droits humains. Comme si dénoncer trop frontalement la situation ne pouvait qu’alimenter un récit raciste sur l’Afrique. Cette gêne devient particulièrement visible lorsqu’entre en jeu la question religieuse. On dénonce sans difficulté les évangélistes qui mènent l’offensive anti-LGBT en Ouganda, mais on hésite dès qu’il s’agit d’évoquer leurs alliés islamistes, de peur là encore d’alimenter les discours antimusulmans.
Le lobby réac est un village mondial
Une idée s’est largement imposée pour justifier ce silence : la colonisation aurait exporté l'homophobie en Afrique. Cette analyse s’appuie en partie sur des faits historiques. Mais en devenant un prisme de lecture systématique, elle enferme à son tour les sociétés qu’elle prétend défendre. Les personnes LGBT sénégalaises se retrouvent ainsi piégées entre deux récits caricaturaux : soit preuves vivantes d’une Afrique "arriérée", soit victimes éternelles d’un passé dont elles ne pourraient jamais s’extraire.
L’histoire LGBT africaine raconte autre chose que ce récit simpliste. À Dakar comme à Abidjan, des formes de visibilité queer émergent dès les années 1980, faisant peu à peu du Sénégal et de la Côte d’Ivoire des refuges relatifs dans la région. La résurgence actuelle d’une homophobie d’État relève bien de dynamiques contemporaines qui agitent les sociétés africaines : montée des conservatismes religieux, instrumentalisation populiste du ressentiment post-colonial, rôle des réseaux sociaux dans la diffusion de propagandes haineuses.
Pendant que les démocraties doutent de l’universalisme, les réactionnaires du monde entier, eux, ont parfaitement compris l’intérêt de l’internationalisme. Quand le pouvoir sénégalais fantasme "une tyrannie" de l’Occident qui voudrait "imposer l’homosexualité", ils applaudissent. Car les islamistes sénégalais, les évangélistes ougandais, les réseaux trumpistes et les propagandistes russes savent très bien faire cause commune dans leur guerre culturelle anti-LGBT. Le lobby réac est un village mondial.
Les droits des personnes LGBT, comme ceux des femmes, ne sont pas un "diktat" occidental. Ce sont des droits humains, dont on peut reconnaître l’universalité sans renoncer à combattre la domination occidentale. Quand le Burkinabè Thomas Sankara monte à la tribune de l’ONU, en 1984, pour démonter le système néocolonial, il n’oublie ni les Palestiniennes ni les Iraniennes en déclarant parler, entre autres, "au nom des femmes du monde entier qui souffrent d’un système d’exploitation imposé par les mâles". Nos adelphes du Sénégal n’ont pas le luxe des débats théoriques. Sur place, l’heure est à l’action : cacher, soigner, exfiltrer parfois. Répondre à leurs appels à l’aide, ce n’est pas parler à leur place. À notre tour, queers de tous les pays, de faire village.