adele haenelNominations aux César 2020 : un doigt d'honneur à #MeToo, et autres déceptions...

Par Antoine Patinet le 29/01/2020
César

Malgré les multiples nominations pour le Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, la présence du film de Roman Polanski dans 12 catégories, et quelques autres choix de l'Académie des César, donnent l'impression qu'on ne vit pas à la même époque...

La sélection des nommés aux César 2020 a été dévoilée ce matin. Et provoque déjà de vives réactions. En effet, le J'accuse de Roman Polanski est présent dans 12 catégories, ce qui en fait le film le plus césarisable de cette édition. Et évidemment, des dents grincent.

Doigt d'honneur

Elles grincent, parce qu'en novembre, alors que le film s'apprêtait à inonder les salles obscures, Valentine Monnier sortait du silence. Dans une lettre publiée par Le Parisien, elle raconte avoir été violée par le réalisateur, alors qu'elle avait à peine 18 ans. Et ce, alors que le cinéaste est toujours accusé d'avoir violé une adolescente aux Etats-Unis, en 1977.  Mais le président de l'Académie des César, Alain Terzian a déclaré mardi que les César ne sont "pas une instance qui doit avoir des positions morales". Dont acte.

Aussitôt, les associations féministes ont évidemment réagi. Pour "Osez le féminisme", qui a publié une tribune dans Le Parisien "le cinéma français n'a rien compris des témoignages d'Adèle Haenel et de Valentine Monnier". Nombreux et nombreuses sont les internautes à s'être exprimé sur le sujet, partageant leur indignation, et dénonçant "l'hypocrisie" du cinéma français. Pour beaucoup, sa surreprésentation aux Césars sont une insulte, voire un doigt d'honneur, aux mois de libération de la parole qui ont suivi le mouvement #MeToo, pendant lesquels des dizaines de comédiennes ont révélé les comportements de harcèlement et les agressions sexuelles dont elles avaient pu être victimes de la part de réalisateurs et de producteurs de cinéma.

Interrogée sur RTL, Marlène Schiappa, la secrétaire d'Etat à l'Egalité Femmes-Hommes, a également vivement critiqué cette sélection. "Manifestement, le cinéma français n'a pas terminé sa révolution en ce qui concerne les violences sexistes et sexuelles" a déclaré la ministre. "Je m'interroge sur le message qui est envoyé. Il y a deux ans encore j'étais à la cérémonie des César placée sous l'égide de #MeToo avec une célébration de la valorisation des femmes, de leur parole, de leur liberté dans le monde du cinéma.." 

"Là, je crois que l'on ne respecte pas les femmes, a-t-elle continué, et notamment celles qui parlent des violences sexuelles qu'elles ont vécues. Quand vous êtes une femme et que vous avez été violée, agressée, harcelée sexuellement et que vous vous réveillez et vous voyez qu'il y a ces douze nominations : quel est le message qui est envoyé ?" 

Adèle Haenel face à Polanski

Une question que l'on se pose aussi.  D'autant plus que face à Polanski, Le Portrait de la Jeune Fille en Feu, la fable lesbienne sensible et féministe de Céline Sciamma a obtenu dix nominations, dont celle du "Meilleur film", du "Meilleur scénario", et du "Meilleur réalisateur". Le film est également nommé dans les catégories "Meilleurs costumes", "Meilleur son", "Meilleure photographie" et "Meilleurs décors".

L'Académie a-t-elle seulement compris le film, pour le mettre en compétition avec celui de Polanski ? Surtout quand l'actrice ouvertement lesbienne Adèle Haenel avait lancé un pavé dans la mare en novembre, en accusant le réalisateur Christophe Ruggia de comportements sexuels inappropriés entre ses 12 et ses 15 ans. Cette dernière est par ailleurs nommée - fait rare - dans la catégorie "Meilleure Actrice" avec sa partenaire à l'écran Noémie Merlant.

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Rendez-vous manqué avec la visibilité trans

Mais au delà du scandale, il y a aussi l'absence de la lumineuse Mya Bollaers, à l'affiche de notre coup de coeur de la fin d'année dernière, Lola vers la mer, de Laurent Micheli, qui sonne comme un rendez-vous manqué avec l'histoire. Dans le film, cette jeune actrice à l'avenir prometteur incarne une adolescente trans insoumise, aux prises avec un père qui n’accepte pas son identité. Et la révolution, le petit miracle dont le cinéma est souvent incapable, c'est que Mya Bollaers est elle-même une personne transgenre.

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Si le film, aux financements à majorité belge, n'est présent que dans la catégorie du "Meilleur film étranger", la présence de la comédienne dans la sélection définitive du meilleur espoir féminin aurait été un signal fantastique à donner au cinéma français et aux Français tout court.  Nommer une femme trans qui a crevé l'écran, dans une cérémonie regardée en direct par plus de 2 millions de téléspectateurs, ça aurait eu de la gueule. Et ça aurait été la première fois en France. C'est finalement Céleste Brunnquell (Les Éblouis), Mama Sané (Atlantique), Lyna Khoudri (Papicha), Nina Meurisse (Camille) et la jeune révélation du Portrait de la jeune fille en feu Luàna Bajrami qui auront une chance de repartir avec le trophée en bronze.

Les résultats scrutés

Regrettable également que Djanis Bouzyani, solaire et hilarant dans le premier film d'Hafsia Herzi, "Tu mérites un amour", ne figure pas parmi les nommés de la catégorie "Meilleur espoir masculin", alors qu'il avait été préselectionné. Il excellait dans le rôle Ali, un jeune homosexuel aux punchlines drôlissimes, avec une telle liberté et une telle aisance dans le jeu que l'on s'est même demandé même si l'acteur n'était pas en totale improvisation. Ce sont finalement Anthony Bajon (Au nom de la terre),  Alexis Manenti (Les Misérables), Djebril Zonga (Les Misérables), Liam Pierron (La Vie scolaire) et Benjamin Lesieur (Hors normes) qui figurent dans la sélection finale de l'Académie. On note toutefois la présence du réalisateur gay François Ozon dans la catégorie "Meilleur Film" et "Meilleur Réalisateur" pour Grâce à Dieu, qui retrace le combat des victimes du père Preynat, pédocriminel.

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Mais Le Portrait de la Jeune Fille en feu, Prix du scénario et Queer Palm lors du dernier festival de Cannes, fait davantage figure de favori. Le film, délicat et politique, est rapidement devenu culte auprès de la communauté LGBT, et évidemment des lesbiennes. Il représentait même la France dans la catégorie "Meilleur film étranger" aux Golden Globes, les très prisées récompenses de la presse étrangère à Hollywood. Parasite, l'excellent thriller coréen de Joon-ho Bong l'avait néanmoins coiffé au poteau. Espérons donc que l'adage qui dit que nul n'est prophète en son pays ne se vérifie pas aux César cette année, car sinon, cette édition 2020 sera encore plus scandaleuse qu'elle ne l'est déjà...

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