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chanelBaptiste Giabiconi : "J'aimais Karl Lagerfeld comme un père"

Par Anthony Vincent le 25/02/2020
Baptiste Giabiconi

Le mannequin fétiche de Karl Lagerfeld, Baptiste Giabiconi sort "Karl et Moi", un livre pour raconter son histoire avec le Kaiser. En septembre dernier, peu de temps après la mort du célèbre couturier, TÊTU l'avait rencontré.

Cette interview est initialement parue dans le numéro 220 du magazine TÊTU. 

Silence radio. Mis à part quelques mots dans un post Instagram, puis une rapide intervention sur RTL, Baptiste Giabiconi n’avait pas voulu s’exprimer depuis le décès de son mentor, Karl Lagerfeld. Trop tôt. Ce qui n’a pas empêché les médias de continuer à gloser sur la véritable nature de leur relation. Fils adoptif ou amant dévoué ? Il se sera tout dit sur ce mannequin repéré à 18 ans par le Kaiser de la mode. “Au début, il était beaucoup moqué. On le traitait de 'toy boy', de 'sale pédé', de 'suceur de vieux'. Dans la rue comme sur les réseaux sociaux”, nous raconte son manageur, qui l’accompagne pour cette interview. Aujourd’hui, s’il accepte enfin de parler, c’est davantage pour rendre hommage au monstre sacré de la couture que pour rétablir leur vérité – que personne n’a jamais voulu croire.

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Celui qu’il surnomme “mon petit Karl” s’est éteint le 19 février, alors que le monde commençait à le croire immortel, comme tous les mythes. Cet animal médiatique aux saillies assassines tenait toute l’industrie du luxe en respect, un pied chez Chanel et l’autre chez LVMH en tant que directeur artistique de Fendi.

Lui qui a survécu à tous ses parents proches a terminé sa vie entouré par sa famille de cœur, dont Baptiste Giabiconi, son fils spirituel, désormais orphelin. “J’adore les enfants, tant qu’ils ne sont pas les miens”, aimait ironiser l’homme au catogan. L’adoration, c’est tout ce qui anime le mannequin quand il parle de celui qu’il appelait également “papa”. “C’était un père pour moi, même un repère”, répète-t-il plusieurs fois pendant l’interview, probablement conscient du potentiel freudien d’un tel jeu de mots. Installés sur un divan, on a ainsi pu détricoter le complexe d’Œdipe de Baptiste Giabiconi.

"À la seconde où l’on s’est vus, c’est comme si on s’était toujours connus."

TÊTU : Te souviens-tu de ta première rencontre avec Karl ?

Baptiste Giabiconi : C’était à son studio 7L, le 8 juin 2008. La date est si importante que je me la suis tatouée. Sa marque cherchait un mannequin qui lui ressemblait à l’âge de 16-17 ans. À cette époque, je débutais, et l’une de mes rares publications se trouvait dans le magazine italien Slurp. Karl, qui l’avait acheté, trouvait que je faisais l’affaire, alors j’ai été appelé pour le casting. Le même jour, il shootait une campagne Chanel, donc j’ai attendu très longtemps avant de pouvoir le rencontrer. J’étais plus heureux que stressé. On a fait un test photo qui s’est bien passé et il m’a proposé de rester assister à la suite du shooting Chanel. C’est quand je lui ai demandé de signer les clichés que j’ai eu le pressentiment qu’on allait se revoir.

Que représentait-il pour toi avant de le rencontrer ?

Quelque chose d’inaccessible. Un monde que je pensais ne jamais côtoyer. Je connaissais le personnage au catogan, aux solaires et aux mitaines éternelles. Le rencontrer me paraissait tellement irréel que j’y suis allé les mains dans les poches, et c’est peut-être ça qui lui a plu. À la seconde où l’on s’est vus, c’est comme si on s’était toujours connus. J’ai senti tout de suite que je lui étais familier.

Y avait-il vraiment cet air de ressemblance qu’il avait vu en toi ?

Après le shooting, l’équipe m’a montré la photo sur laquelle ils s’étaient basés pour le casting. Un cliché de lui à 17 ans, comme moi à l’époque. Et j’y ai reconnu les mêmes joues de l’enfant en train de devenir adulte, cette grosse masse de cheveux bruns très épais, et surtout le même profil.

Comment votre complicité s’est-elle nouée par la suite ?

Quelques jours après, on m’a rappelé pour qu’il me shoote pour le magazine Numéro Homme, puis deux semaines plus tard pour la campagne Karl Lagerfeld, et le mois suivant il profitait d’un séjour à Rome avec Fendi pour m’emmener avec lui faire des photos dans la Villa Adriana. Rapidement, il m’a demandé de l’appeler Karl et de le tutoyer. Ça m’a pris du temps d’autant qu’absolument personne ne le tutoyait. Plus qu’une relation de travail, j’ai senti qu’il voyait quelque chose de particulier en moi, que je lui procurais du bonheur et lui rappelais sans doute des souvenirs. Il se reconnaissait en moi. À partir de là, on ne faisait plus qu’un : on était tout le temps ensemble. Même quand on ne travaillait pas tous les deux, je l’accompagnais sur d’autres projets, je déjeunais et dînais avec lui quotidiennement. J’étais vraiment en immersion avec Karl.

"C’était devenu mon référent et mon confident, que je consultais avant de prendre la moindre décision."

Tout cela te semblait normal ?

Je me rendais bien compte que c’était une relation plus que privilégiée. J’avais à peine 18 ans et je passais mon temps avec une légende de la mode. Moi qui n’avais pas fait de grandes études, je chérissais la chance absolue de pouvoir m’imprégner de ce puits de culture. Ce n’était pas une relation professeur-élève, c’était beaucoup plus naturel que ça et j’apprenais sur le tas. C’est comme s’il me disait implicitement : “Tu as la chance d’être à côté de moi. Si tu as envie d’apprendre, apprends, sinon tant pis.” Ça ne me complexait pas, au contraire, ça me rendait avide d’en apprendre toujours plus au contact de cette encyclopédie humaine qui regorgeait de connaissances et d’anecdotes.

J’en ai posé des questions cons, mais ce n’était jamais con pour Karl. Quand il me recommandait de creuser un sujet, une œuvre, je le faisais. Honnêtement, il y a des choses auxquelles je n’accrochais pas, mais j’étais très attentif à tout ce qu’il me suggérait. C’était devenu mon référent et mon confident, que je consultais avant de prendre la moindre décision. Si je faisais quelque chose sans lui demander son avis, ça pouvait même le vexer.

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T’es-tu déjà demandé ce qu’il pouvait bien te trouver ?

Je me suis souvent posé la question au début, mais j’ai compris que je ne trouverais jamais la réponse et qu’il ne l’avait pas non plus. Elle aurait d’ailleurs été trop délicate à poser. Je pense simplement qu’une bonne étoile a voulu que l’on se rencontre pour s’apporter du bien mutuellement. Je pense en toute modestie que j’ai été, à un moment de sa vie, une bouffée d’air. Un renouveau. Je n’étais pas une muse silencieuse, au contraire : il se nourrissait de tous nos échanges. C’était une relation père-fils pleine de bienveillance. Je faisais tout ce qui était en mon pouvoir pour le protéger, car je l’aimais profondément. Comme un père.

N’est-ce pas bizarre de poser nu pour son père ?

Ce qu’il y avait de génial chez Karl, c’est qu’il savait dissocier les choses. Il ne mélangeait pas l’affection avec le travail et l’art. On avait une envie commune de créer des photos qui nous dépasseraient. Et je pense qu’il y en a quelques-unes, nées de notre relation et de notre travail, qui perdureront. Si désir il y avait, c’était avant tout celui de créer de belles photos. Toute l’affection que l’on pouvait se porter ne venait que renforcer notre envie d’aller chercher le meilleur de nous-même.'

Te parlait-il de lui, de sa jeunesse ? 

Toutes les informations qu’on peut glaner à propos de lui par-ci par-là, je les ai eues en direct. Médiatiquement, il aimait brouiller les pistes sur sa vie, par jeu. C’était plus de l’amusement que du mensonge. Enfant, il ne manquait de rien, mis à part peut-être d’un père plus présent. Il aimait en particulier sa mère, plus stricte, mais cette rigueur lui a servi de ligne de conduite pour aller si loin. Son père cédait plus facilement à ses caprices. Karl a su intelligemment jongler entre ces deux tempéraments. Je retiens surtout combien être enfant l’ennuyait. Lui qui était si précoce se sentait déjà adulte très jeune, en décalage.

"Il me disait souvent : “Il y a des gens qui veulent se sauver, d’autres pas.”"

Crois-tu qu’il se sentait en décalage à cause de son homosexualité ?

Il ne l’a jamais formulé ainsi, car il en parlait rarement, mais je pense que oui. Cette “différence” lui a permis de développer d’autres sens. Quand Karl m’a découvert, je n’avais aucun a priori sur l’homosexualité et ce n’est d’ailleurs pas du tout quelque chose qui me sautait aux yeux en le côtoyant, car c’était secondaire dans sa vie. Le fréquenter autant m’a aussi permis de développer d’autres sens, notamment une part de féminité en moi, dans mon travail et dans ma vie personnelle.

Te parlait-il de ses amours ?

Ce n’est pas quelqu’un qui donnait son amour souvent. Il n’a jamais collectionné les conquêtes, qui étaient d’ailleurs surtout spirituelles et platoniques. Il n’a jamais vraiment parlé que de Jacques de Bascher, son seul et indéfectible amour. Karl l’a accompagné jusque dans ses derniers instants, avec une fidélité et une honnêteté totales, alors même que Jacques était son opposé, dans la destruction, là où Karl était dans le contrôle, la construction. Il me disait souvent : “Il y a des gens qui veulent se sauver, d’autres pas.”

Comme lui, tu faisais partie de cette première catégorie, malgré ton jeune âge ?

On avait le même rapport à la vie, malgré notre grand écart d’âge qui faisait justement tout le contraste, toute la magie entre nous. C’est aussi ce qui faisait parler les médias, mais je ne m’en suis jamais soucié. Il me disait à ce propos : “Tant qu’on parle de toi, c’est que tu existes.”

Cette relation fusionnelle ne t’a jamais paru étouffante ou déplacée ?

Karl était possessif, mais de manière bienveillante et protectrice. Pas comme une petite amie jalouse. Avant lui, personne n’avait posé le regard sur moi. C’est une vérité qu’il n’a jamais formulée, mais c’est lui qui m’a mis le pied à l’étrier et m’a façonné. Et j’en suis fier. La moindre des choses que je pouvais faire en retour, c’était de toujours répondre présent quand il avait besoin de moi. Quand j’ai fait ma crise d’adolescence tardive, vers 20 ans, c’est la période où il y a eu le plus de tensions entre nous, mais même nos disputes étaient constructives.

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Si tu le voyais comme ton père, es-tu persuadé qu’il te voyait comme son fils ?

On s’aimait. Profondément. D’un amour qui n’existe pas, qu’on s’est créé. Ce schéma entre une personne comme lui et quelqu’un comme moi n’existe nulle part ailleurs.

C’était un pilier, un Pygmalion, une âme sœur.

T’arrivait-il de le voir au naturel, sans ses apparats ?

Même en privé, c’est quelqu’un qui aimait être apprêté. Il disait souvent : “Je ne veux pas me montrer en friche, j’aime être présentable.” Mais oui, je l’ai souvent vu chez lui dans ses grandes chemises de nuit blanches, sans ses lunettes, dessiner avec décontraction. À n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, si je l’appelais, il m’ouvrait sa porte.

À mesure que tu t’affirmais et qu’il vieillissait, as-tu essayé de lui dire qu’il travaillait trop ?

Oui, mais c’était compliqué d’aborder cela avec lui. C’était une Lamborghini lancée à toute allure, impossible à arrêter. Il ne s’arrêtait jamais, car le travail, le dépassement de soi, la recherche de l’excellence constituaient son carburant.

Vers la fin de sa vie, t’a-t-il prévenu qu’il était malade ?

Non, par politesse, mais aussi par souci de me protéger, car je suis quelqu’un de très anxieux. Par respect pour lui, même si de rares signes trahissaient son état de santé, je n’abordais pas le sujet et faisais comme si de rien n’était. Il ne parlait ni de la maladie ni de la mort, et encore moins de l’après.

Qu’as-tu ressenti à son décès ?

La dévastation de perdre un être cher, qui m’a tout appris, qui m’a fait renaître. C’était un pilier, un Pygmalion, une âme sœur. J’ai refusé toutes les sollicitations des médias, car j’avais besoin de faire mon deuil, qui n’est toujours pas terminé d’ailleurs. Maintenant, il s’agit de continuer à le faire vivre et perdurer. Mon seul regret serait de ne pas l’avoir pris une dernière fois dans mes bras pour le serrer fort et lui exprimer une nouvelle fois tout l’amour que j’ai pour lui. Il croyait beaucoup aux énergies, et, vu qu’il voyait en moi un beau destin, je veux continuer le chemin que j’ai entrepris avec lui. Je suis croyant et je reste persuadé qu’il veille encore sur moi aujourd’hui.

"J’ai été victime de beaucoup de brimades homophobes" 

Qu’est-ce que Karl t’a laissé de plus précieux ?

S’il faut citer quelque chose de matériel, je pense à la montre qu’il m’a offerte pour mes 20 ans, un garde-temps que son propre père lui avait offert pour ses 18 ans. Que Karl me l’offre à son tour marque notre filiation particulière. Notre amour unique n’existera plus jamais. Il était hors du temps.

Penses-tu qu’il t’aimait autant parce qu’il regrettait de ne plus avoir de famille ?

Il s’était recréé une famille, un idéal familial composé notamment du mannequin Brad Kroenig et de ses fils, Jameson et Hudson [la rumeur désignait ce dernier comme le principal héritier de Karl Lagerfeld, qui était son parrain. Mais Baptiste Giabiconi a finalement révélé être le plus gros héritier de la fortune de Karl Lagerfeld, NDLR], Amanda Harlech [consultante mode], Sébastien Jondeau [garde du corps], Caroline Lebar [directrice de la communication de Chanel], Sophie de Langlade [directrice des collections de la marque Karl Lagerfeld], Virginie Viard [directrice du studio Chanel depuis 1997, qui a succédé à Lagerfeld après sa mort], ou encore Éric Pfrunder [directeur de l’image de Chanel].

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As-tu des projets pour faire perdurer son héritage culturel ?

Je prépare un livre et un documentaire avec Arthur, de la boîte de production Satisfaction, pour 2020. Je vais partir sur les traces de Karl, sillonner les quatre coins du monde pour interroger les gens qui l’ont côtoyé au fil de sa vie. Tous les fonds seront reversés à SOS homophobie, car j’ai été victime de beaucoup de brimades homophobes. Depuis, sur les réseaux sociaux, je reçois énormément de messages de détresse de personnes de la communauté LGBT+.

Je prends le temps de leur répondre et de les aiguiller vers des associations. Loin des médias, je me suis aussi rendu plusieurs fois au Refuge [association de réinsertion sociale accueillant de jeunes majeur·es victimes d’homophobie et de transphobie, NDLR] pour écouter et encourager les jeunes. Maintenant, les gens peuvent penser ce qu’ils veulent de ma sexualité, je ne brouille aucune piste, et c’est avec toute ma sincérité que je veux contribuer à lutter contre l’homophobie.

En parlant d’héritage, comptes-tu récupérer Choupette ?

Non, c’était un souhait de Karl que Choupette soit confiée à Françoise, l’une de ses gouvernantes. Elle s’occupait d’elle au quotidien, donc c’est ce qu’il y a de mieux pour Choupette, même si c’était mon chat au départ. On me l’a offerte pour mon anniversaire, le 9 novembre 2011. Le mois suivant, comme je devais descendre dans le Sud pour les fêtes, je demande spontanément à Karl de me la garder. Mon petit Karl accepte. Quand je reviens à Paris, je passe la récupérer, mais il refuse de me la rendre tant il s’y est attaché. On se dispute, et je vois une profonde tristesse dans son regard quand je repars avec Choupette. On est restés une semaine sans se parler, avant que je ne l’appelle pour passer le voir et la lui offrir.