« On va avoir des mortes et tout le monde s’en moque » la crise du coronavirus fragilise davantage les travailleur·se·s du sexe

Dans la rue, comme sur les applis les TDS ne peuvent plus travailler. Entre débrouilles et entraides, elles essaient de trouver des alternatives.

Les clients sont rares. Les risques non. Par crainte du Covid-19, mais aussi par peur des policiers, la grande majorité des travailleurs et travailleuses du sexe (TDS) a arrêté toute activité de rue ou d’escort.

Résultat, une partie se retrouve sans emploi, sans logement et parfois même sans argent pour manger. “Certain.e.s crèvent littéralement la dalle”, explique Anaïs de Lenclos, porte-parole du Strass (Syndicat des travailleurs du sexe). “Je ne pensais pas vivre cela en France. On va avoir des mortes et tout le monde s’en moque”. Elle raconte les appels à l’aide, les pleurs au bout du fil, les angoisses de celles et ceux qui ont attrapé le coronavirus. “Du jour au lendemain, certaines ont disparu des réseaux d’entraide, on ne sait pas ce qu’elles sont devenues”, continue Anaïs de Lenclos.

« C’est trop dangereux »

Avec l’arrêt brutal, des ressources financières s’est ajouté, pour certain.es la perte d’un logement. Nina, militante à Act-Up Paris et salariée chez Aides a, elle, réussi, à trouver une place dans une colocation. “C’était un peu la panique générale juste avant la quarantaine, et j’ai cherché très vite de l’aide pour éviter de me retrouver à la rue”.

Depuis, elle continue de recevoir des appels de clients “mais sincèrement, je préfère vendre ma culotte pour 50 euros que continuer dans la rue. C’est trop dangereux”.  Elle décrit un milieu qui s’est précarisée depuis la loi de pénalisation des clients de 2016. “Avant une passe, c’était 150 euros, aujourd’hui ça tourne plus autour de 20 ou 30 euros”. À cela, s’ajoutent les problèmes de santé, les dépendances aux produits, le VIH ou encore les problèmes mentaux. “Moi, je suis séropositive et en transition, mes traitements, je vais pouvoir continuer à les avoir, mais ça ne va pas être le cas de toutes”.

Comment gérer le sevrage brutal ? La perte de tout revenu ? L’absence de solution par les pouvoirs publics ? Pour tenter d’apporter une réponse à ces situations extrêmes, l’entraide communautaire prend le relai. Nina explique que des groupes de TDS se sont organisés en amont du confinement pour faire des stocks de traitements antirétroviraux, d’antidépresseurs et d’hormones. “Cette crise va nous obliger à penser différemment et surtout à faire attention aux personnes les plus à risques, les personnes migrantes qui n’ont pas toujours les bons papiers”.

Cagnottes

Autre difficulté : la plupart des associations ont suspendu leurs maraudes, le temps de trouver une façon de s’organiser et de sécuriser les bénévoles et salariés. “Nous sommes une association reconnue d’intérêt public et aujourd’hui, nous n’avons pas les moyens de travailler”, lâche Giovanna Rincon, directrice d’Acceptess-T.

Manque de gants, de masques, de solutions hydroalcooliques ou de paniers repas, elle dit avoir fait appel aux pouvoirs publics (ARS, mairie de Paris, etc.), pour obtenir des réponses rapides et reprendre les tournées le plus vite possible. Mais pour l’instant, ses démarches sont restées sans réponse.

Alors, pour répondre à l’urgence, des cagnottes ont été lancées. Celle partagée sur la page Instagram “Ta pote pute” réunit aujourd’hui plus de 11.000 euros via un site de crowdfunding. Celle du Strass arrive à 8.000 euros. Et Acceptess-T a lancé un fond nommé “Fast”. Depuis le début de la semaine, Giovanna Rincon explique avoir reçu plus de 200 demandes d’aides pour des paniers repas. “Aujourd’hui, on peut en payer sept, et je ne parle même pas des appels à l’aide pour des chambres d’hôtels”.

Entraide communautaire

Car si Emmanuel Macron a promis une aide financière de 1.500 euros pour les indépendant.es, celle-ci ne pourra être versée qu’à celles et ceux qui possèdent un statut. Et chez les TDS, le statut d’autoentrepreneur n’est pas majoritaire. “On ne va pas se mentir, il n’existe aucune aide pour nous aujourd’hui, explique Eva Vocz, coordinatrice des Parapluies rouges. Sauf la communauté et ses allié.es.”

Contacté par TÊTU, le secrétariat de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations, rétorque “qu’un dispositif a été lancé pour mettre à l’abri les personnes sans abri quelle que soit leur activité”. Sans plus de précision.

Julia, 46 ans, elle travaille depuis son appartement de la région parisienne. Cela fait plus de dix jours qu’elle a tout arrêté. “J’ai des problèmes de santé, je ne peux prendre aucun risque.” Impossible pour elle de continuer à recevoir des clients.“Trop de risques”, lance-t-elle. “En ce moment, ce sont mes amies qui paient mes dépenses du quotidien et à la fin du mois, je vais devoir piocher dans l’argent que j’avais mis de côté pour ma transition.” 

Verbalisation policière

A cette précarité accrue s’ajoute la verbalisation policière. “Depuis le début de la quarantaine, les policiers se servent des autorisations de sortie pour pénaliser les TDS”, lâche Eva Vocz. A Paris, Lyon ou Marseille, des TDS ont été verbalisées pour non-respect du confinement, racontent plusieurs sources à TÊTU.

“C’est toujours pareil, souligne Antoine Baudry, animateur de prévention et charge des actions santé et VIH au sein de l’association Cabiria. La police fait respecter le confinement même auprès des TDS et celles et ceux qui n’ont pas de papier redoutent d’être expulsé.es ou placé.es en centre de rétention administratif (CRA).” Résultat, “il est de plus en plus difficile de les mettre à l’abri”.

Tou.te.s racontent que les personnes les plus précaires, les migrant.es, celles et ceux qui parlent peu ou pas français, celles et ceux qui ont des maladies chroniques et/ou pas de ressources financières pour payer une boite de paracétamol ou des préservatifs se retrouvent dans des situations extrêmes. Contacté à de nombreuses reprises, le ministère de l’Intérieur n’a pas donné suite à nos demandes.

Baisse des tarifs

“On le sait, que beaucoup de TDS ne vont pas avoir le choix, qu’elles vont devoir continuer à travailler”, souligne Eva Vocz. C’est le cas de Paolo*, un habitant de la région lyonnaise qui souhaite garder l’anonymat. “J’ai un rendez-vous la semaine prochaine. Et je vais y aller parce que je n’ai pas vraiment le choix si je veux payer mes factures à la fin du mois”, raconte-t-il.

Il décrit un client insistant qui a demandé à baisser les tarifs parce qu’il “prenait beaucoup de risques”. “C’est juste une excuse. Ils le savent très bien que si tu acceptes dans une situation comme ça, c’est parce que tu n’as pas le choix. Et donc que tu ne vas pas refuser, même pour moins cher.” Il se promet, que ce sera son dernier client avant plusieurs semaines. “Je vais chercher une autre solution. Et comme je en vis pas seul, la cam ce n’est pas possible”.

Charlie, elle n’entend pas continuer son travail d’escort pendant cette période. “Sincèrement, c’est trop dangereux et les clients qui viennent aujourd’hui vers moi, je le sais qu’ils ne sont pas safes ni respectueux. Donc non”. Pour payer ses factures, elle envisage donc de se tourner vers des sites de cam, en pleine boom depuis le début du confinement.

A LIRE AUSSI >>>> Le confinement vu par les camboys : « On devrait être remboursés par la sécu »

Puiser dans ses économies

“C’est sûr je ne vais pas gagner le même salaire”, réfléchit-elle. “Mais c’est un peu ma seule alternative en ce moment, donc bon”. En attendant de se décider, elle dit étudier son nouveau business model et réfléchir à son exposition. “Jusqu’à quel point je peux accepter de perdre mon anonymat ? De risquer de me retrouver sur des sites de revenge porn ou autres… Pour l’instant je ne le sais pas”. Alors en attendant de se lancer ou pas, elle va puiser elle aussi dans ses économies.

 


Sur le même sujet

TÊTU
TÊTU La crème
de l'actualité LGBT
Toutes les semaines, dans votre boite mail