reportageJ'ai participé à un groupe de parole sur le chemsex

Par Florian Ques le 28/04/2026
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Lorsque la pratique du chemsex devient problématique, le soutien par les pairs permet d'interroger sans jugement sa consommation de drogue dans un contexte sexuel ou de pérenniser sa démarche de sobriété. Mais entrer dans un groupe de parole peut paraître intimidant lorsqu'on n'y a jamais mis les pieds. À l'occasion du mois Avril Utile, on l'a fait pour vous.

Illustration : Laurier The Fox pour têtu·

"Alors, c'est comme dans les films ?" La question revient souvent lorsque l'on évoque les groupes de parole sur les sujets d'addiction et de dépendance. Il faut dire que la culture américaine n'est pas avare en représentation de cette image d'Épinal : un groupe de personnes au fond du seau, assises en cercle sur des chaises dans une pièce morne à l'éclairage douteux, se confiant tour à tour pour récolter des encouragements du collectif.

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Pour se frotter à la réalité, rendez-vous donc à la Bulle, dans le Marais à Paris, maison des Solidarités LGBTQI+ où l'association Chems Pause propose chaque vendredi soir aux consommateurs de chemsex un groupe de parole "offrant un espace d'échange bienveillant où chacun peut partager ses expériences, s'exprimer librement et trouver le soutien" d'autres concernés.

19h30, la parole se libère

La salle qui nous accueille n'est pas particulièrement grande, mais assez pour accueillir une trentaine de personnes. Comme il se doit, les participants sont installés en cercle, et si la décoration du lieu n'est pas très chaleureuse, l'accueil l'est. Certains des hommes présents semblent déjà se connaître, et attendent le début de la session en échangent des sourires et quelques banalités.

À 19h30, la porte se ferme. L'animateur du groupe nous invite au silence et se présente comme sexothérapeute, avant d'embrayer sur les règles à respecter pour garantir un espace de discussion sûr : 

  • - éviter toute forme de jugement, notamment sur les habitudes de consommation ou pratiques sexuelles
  • - privilégier la confidentialité des personnes présentes (on peut d'ailleurs se présenter sous un pseudo)
  • - pratiquer l’écoute active lorsqu'un autre participant s'exprime
  • - n'obliger personne à prendre la parole
  • - ne pas prononcer explicitement le nom des produits ou spécifier les modes de consommation afin de ne pas déclencher de craving, c'est-à-dire une envie impérieuse de consommer.

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À tour de rôle, chacun se présente ensuite plus ou moins brièvement, en donnant la raison de sa présence. Vient un moment que les films et séries hollywoodiennes ne nous montrent pas : le brainstorming collectif. L'animateur invite alors les membres du groupe à suggérer des thématiques liées au chemsex et à l'addiction qu'ils souhaiteraient aborder ce soir. Comment gérer le craving ? Comment retrouver une sexualité sans produits ? Comment se relever après une rechute ? Toutes les pistes proposées sont notées sur un tableau puis l'on vote, à main levée, pour les deux thèmes de la session. La parole peut commencer à tourner.

Ici, comme à l’école, on lève la main pour signaler sa volonté de s'exprimer. Les plus loquaces se signalent vite, les timides observent une réserve prudente. La répartition de la parole s'équilibre néanmoins, grâce à l'animateur qui veille à ce que chaque volontaire puisse prendre part aux échanges. Pour qui n'a pas d'entourage à qui se confier, le groupe est un espace pour lâcher les vannes. Certains parviennent à évoquer avec aisance leurs traumatismes, qu’ils soient liés à l’enfance, à des relations abusives ou à des agressions sexuelles subies dans un contexte de chemsex. Quand un membre s'aventure à généraliser son vécu personnel, ou s'éloigner un peu trop du thème choisi, l'animateur intervient pour apporter des précisions ou recadrer la conversation.

21h30, le groupe s'aime

Au bout d'une heure, c'est la pause. L'occasion de socialiser ou de prolonger la discussion en petit comité tout en grignotant quelques bonbons glanés sur la table placée dans un coin de la pièce. Les participants présentent des profils très variés : ils ont 20 ans comme 60 ans, certains sont abstinents depuis plusieurs années quand d'autres ont consommé le week-end précédent. Après une dizaine de minutes, chacun regagne son siège, et c'est parti pour la seconde thématique du soir. Quand approche la fin de la séance, à 21h30, l'animateur propose un au-revoir protocolaire : tour à tour, chaque participant redit son prénom avant de souligner ce qu'il a retiré de la session et peut, s'il le souhaite, ponctuer sa dernière prise de parole d'un "Je m'aime". On retrouve ici les fameux clichés du groupe de parole mais dans la réalité, voilà des mots pas si simples à prononcer… Beaucoup jouent le jeu, quelques-uns s'abstiennent et certains esquivent d'un "Je vous aime" tout aussi touchant.

À la fin de cette séance, force est de constater que les appréhensions originelles se sont évaporées au cours de la session, la discussion entre pairs reléguant la honte hors du cercle de parole. Et c'est bien le secret de ces groupes de parole, dont l'efficacité ne réside pas tant dans les sujets abordés, souvent redondants, que dans ce sentiment de reconnaissance mutuelle et d'entraide. Ici, grâce à des vécus qui se font écho les uns aux autres, tout le monde parle le même langage. Une communauté d'expérience précieuse quand l'entourage non-consommateur, même bienveillant, peine souvent à comprendre les mécanismes de l'addiction, en particulier au chemsex.

En sortant de la Bulle me revient cette parole d'addictologue : plus il y aura d'obstacles entre vous et une potentielle consommation de produits, plus vos chances seront grandes de pérenniser votre sobriété. La participation, ponctuelle ou régulière, à des groupes de parole constitue un de ces obstacles. L'équivalent d'un petit coup de pied au derrière quand la motivation vacille, quand guette le "à quoi bon" qui donne envie de rester chez soi pour replonger, le rappel utile que la bataille contre l'addiction est intime mais pas solitaire. Nous sommes ensemble.

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