Rufus Wainwright : “Quand tu atteins 40 ans, tu deviens sexy pour plein de gens”

Il sort le 10 juillet prochain son nouvel album, Unfollow the Rules. TÊTU est revenu avec Rufus Wainwright sur ce disque, toujours très personnel, sur Jeff Buckley, et sur l'homoparentalité.

On se souvient avec émotion du jeune minet aux cheveux longs, beau à crever, qui débarqua telle une météorite folle et furieuse sur la scène folk. En 1998, Rufus Wainwright avait 24 ans et la peau douce. Vingt-deux ans après ses débuts, le chanteur arbore, comme son mari, le directeur artistique Jörn Weisbrodt, une somptueuse barbe poivre et sel. Preuve que le temps a filé. En deux décennies, Rufus a laissé une poignée d’albums prodigieux, aux arrangements luxuriants, aux paroles sans filtre, écrins parfaits pour sa voix traînante et sublime.

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Unfollow the Rules, son nouvel album, ne fait pas exception. Huit ans après son dernier effort pop, on y retrouve toute la sève de l’œuvre de Wainwright : folk aérien dédié à son mari (“Peaceful Afternoon”), envolée opératique (“Hatred”) et balade délicate inspirée par sa descendance (“My Little You”). Ce papa gay attentionné a déménagé à Los Angeles pour se rapprocher de sa fille, Viva, qu’il a eue avec Lorca Cohen, la fille de Leonard Cohen. Une nouvelle vie, plus calme, sous le soleil brillant de Californie, pour, enfin, “cesser de suivre les règles”. Titre étrange pour un artiste qui aura passé une bonne partie de sa carrière à les envoyer valser.

Huit ans depuis ton dernier album. Tu te fous de nous ?

Je sais. Désolé. Cette fois, ça faisait sens pour moi de refaire un disque à Los Angeles. Accaparé par l’opéra [il en a écrit deux, dont Hadrian, en 2018], ça faisait des années que je n’avais pas fait de disque pop. Mais là, toutes les étoiles se sont alignées. Par chance, certains studios comme Ocean Way existent toujours. Mon autre chance a été de travailler avec le producteur Mitchell Froom. On n’avait encore jamais bossé ensemble, mais il connaissait mon travail. Il sait ce que Los Angeles a à offrir. Et cette ville a toujours été nettement plus accueillante pour moi que n’importe quel autre endroit.

Vraiment ? On t’imaginait à New York comme un poisson dans l’eau !

Dans ma jeunesse, j’ai vécu à New York pendant deux ou trois ans avant de m’installer à Los Angeles, et ce fut un cauche- mar ! Quand je suis arrivé à L.A., tout est soudain devenu plus simple. Dans la ville de Brian Wilson, d’Harry Nilsson et de Randy Newman, il y avait de la place pour moi. Ça me fait du bien de revenir ici. Ça n’a pas marché pour moi à New York. À l’époque, Jeff Buckley était l’épicentre de la scène musicale. Moi, j’étais son exact opposé. C’était très ironique que les gens nous comparent, car nous étions vraiment différents. C’était un guitariste hétérosexuel et cool. Moi, j’étais ce dandy romantique et un peu pédé... (Rires.)

"Avec Jeff Buckley, ce fut une intense et belle rencontre. Mais on a pas baisé..." 

Etais-tu jaloux de son succès ? 

Atrocement jaloux ! Lui et moi on ne s'est rencontrés qu'une seule fois. Mais ce fut une intense et belle rencontre. Presque mystique. On a fait un show ensemble, puis on est sortis toute la nuit. Mais on a pas baisé... Enfin il ne s'est rien passé.

Car il était un peu hétérosexuel ? 

Oui, il était hétérosexuel. Mais tu sais, peut-être que s'il y avait eu une autre rencontre... (Rires malicieux) Il est mort peu de temps après cette soirée. Avant cette rencontre, je le haïssais. J'étais si jaloux de son cool et de sa branchitude, du fait qu’il soit le roi romantique du monde. Je ressentais une animosité incroyable à son égard. Je ne voulais pas qu’il meure bien sûr... Mais j’espérais qu’il souffre quelques tourments !

Dans deux minutes, tu vas nous avouer que tu l’as poussé dans le Mississippi...

(Il éclate de rire.) Non, je ne l’ai pas tué ! Mais quand je l’ai rencontré, je me suis dit : “Mais pourquoi je déteste ce mec? C’est un artiste, une âme souffrante exactement comme moi, qui va sûrement devenir un ami précieux.” Et puis il est mort. Ça a été une grande leçon dans ma vie.

Tu es un homme marié et “respectable” depuis quelques années déjà. Dans la chanson “Trouble in Paradise”, le paradis c’est le mariage ?

(Sourire goguenard.) L’idée de cette chanson, c’est : tout ce qui semble parfait finit forcément dans les problèmes. Que ce soit Hawaï, le mariage, ou être parent... Le paradis, ça n’existe pas ! Au départ, je voulais écrire sur le monde de la mode. Pour moi, il renferme quelque chose de morbide; c'est un univers en pleine crise. Tout ce luxe est en train de dévorer la planète, tout le monde porte les mêmes fringues, et cette fièvre de consumérisme doit être satisfaite. Je crois que je suis légèrement cynique...

"Je trouve important de parler de l’homoparentalité."

On peut te suivre à la trace à travers tes chansons. New York, Berlin, Montauk... Tu ne sais parler que de toi ? 

Je perpétue une tradition qui existe dans ma famille depuis au moins trois générations [Rufus est le fils des musiciens Loudon Wainwright III et Kate McGarrigle, ndlr ]. Mes parents ont documenté leur propre vie. Ma mère, par exemple, est l’une des rares artistes à chanter sur le fait d’être une femme d’âge mûr ! Mes sœurs et moi sommes comme prisonniers de cette tradition. C’est la malédiction des Wainwright ! (Rires.) Tous les artistes n’éprouvent pas ce besoin. Moi si. Je suis un artiste confessionnel. J’utilise l’écriture pour interpréter mon existence. Sauf pour un opéra : dans ce cas, j’écris ce qu’il y a de mieux pour le personnage, pour la dramaturgie. C’est peut-être pour cela que j’en écris, car je peux enfin me cacher de moi-même. Je n’ai pas besoin de souffrir autant que lorsque j’écris des chansons qui parlent de moi. Je ne souffre que des oreilles. (Rires.)

Sur ce nouvel album, il y a un petit chef-d’œuvre : “My Little You”, qui parle du fait d’être un père homosexuel, et où tu chantes “papa se maquille et porte des plumes noires”. C’est difficile d’être un papa gay ?

C’est difficile d’être père, surtout. Je sais que je suis un “mâle cis” – c’est bien comme ça que l’on dit maintenant? Je ne sais pas ce que cela veut vraiment dire... Bref, je m’identifie en tant qu’homme gay. Et je trouve important de parler de l’homoparentalité. Mais c’est difficile d’écrire sur ce sujet. Ce que je veux dire dans cette chanson, c’est que lorsqu’on est parent, et a fortiori papa d’une jeune fille, on peut vraiment gâter un enfant! Et personne ne peut le pourrir mieux qu’un papa gay ! Si on décide de traiter sa fille comme une “petite princesse”, les possibilités sont infinies en termes de bijoux, de vêtements... Il y a quelque chose d’adorable là-dedans que je ne veux pas perdre. Dans une limite raisonnable, car il faut tout de même faire attention.

Ou tu finiras par avoir la même relation que Britney Spears et sa mère...

Mon Dieu ! Ne m’effraie pas comme ça !

"Être gay est l’une de mes plus grandes sources d’inspiration dans la vie."

Comme chanteur ouvertement gay qui chante des chansons sur sa vie, tu as eu une importance déterminante pour plein de garçons. Quel regard portes-tu sur cette jeune génération ?

J’atteins un âge où désormais des jeunes gens de 20 ans, et parfois même des ados, viennent me remercier d’avoir été présent dans leur jeunesse. Ce sont des lesbiennes, des personnes transgenres ou de jeunes garçons gays... Je crois que ce qu’ils admirent chez moi, ce n’est pas tant que je sois ouvertement gay, mais plutôt que j’aie toujours été honnête sur qui je suis. Au début de ma carrière, je ne me reconnais- sais pas tellement dans le milieu homosexuel. Bien sûr, j’aimais danser dans les clubs, traîner dans les bars gays. Mais musicalement, je faisais du folk, je n’appartenais pas à la scène dance. Et puis, j’étais tout maigre, j’avais des cheveux longs, c’était très loin des archétypes du monde gay. Maintenant, bien sûr, j’ai un corps de rêve et je prends des stéroïdes pour être encore plus bonne ! (Rires.)

Mais tu ne sens pas de tension avec cette nouvelle génération queer ?

C’est un tout nouveau monde aujourd’hui. Je ne comprends pas toujours tout. Ma copine Justin Vivian Bond m’éclaire beaucoup. Parce qu’elle est transgenre, elle est beaucoup plus sensible à ce qui se passe dans le mouvement queer. Alors je lui demande. J’essaie de garder pour moi mes réserves sur ce sujet. Car il faut choisir ses batailles. (Rires.) La seule chose qui m’importe, c’est que ces jeunes LGBTQI+ comprennent qu’ils ont toujours existé et qu’ils ont toujours été incroyables. Être gay est l’une de mes plus grandes sources d’inspiration dans la vie. J’avais 13 ans à peine quand j’ai accepté ma sexualité. Dès lors, j’ai pu m’embarquer dans ce voyage fantastique qu’est notre histoire commune. J’ai découvert des livres incroyables, des musiques géniales qui m’ont permis de comprendre notre passé pour pouvoir créer mon futur.

"Nous, on n’a pas eu la chance de rencontrer nos aînés. Parce qu’ils étaient tous en train de mourir. Tu te sens embarrassé par tes aînés ? Quel luxe!”

Tu as peur que cette nouvelle génération se coupe du passé et qu’elle se concentre uniquement sur le futur ?

Exactement. Il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Ma génération a été tellement traumatisée par la crise du sida. On a perdu tellement d’aînés, des hommes gays fabuleux que nous aurions pu rencontrer, mais qui sont morts. Et maintenant, la nouvelle génération nous sort parfois : “T’es vieux, tu ne comprends rien.” J’ai envie de leur dire : “Écoute, nous, on n’a pas eu la chance de rencontrer nos aînés. Parce qu’ils étaient tous en train de mourir. Tu te sens embarrassé par tes aînés ? Quel luxe!” Être dans la quarantaine, aujourd’hui, est un endroit intéressant.

Tu arbores désormais une magnifique barbe. Est-ce que tu aimes vieillir ?

Je déteste l’avouer, mais c’est le meilleur moment de ma vie. Je n’ai jamais été à l’aise avec moi-même dans ma vingtaine ou ma trentaine. Pourtant, en regardant en arrière, je peux voir que j’étais un jeune homme attirant. J’étais même vraiment canon ! (Rires.) Mais je me sentais très mal dans ma peau. Aujourd’hui, je suis beaucoup plus en paix avec moi- même. J’ai beaucoup plus confiance en moi. Et, oui, il y a ce charme étrange qui émane de toi quand tu atteins 40 ans. Tu deviens sexy aux yeux de tas de gens.

Tu découvres le pouvoir du daddy ?

(Rires tonitruants.) Pas un sugar daddy ! Mais c’est une histoire très ancienne. C’est comme la tradition grecque. De jeunes gens commencent à s’intéresser à toi pour ton expérience, pour ce que tu as à leur offrir... J’adore la quarantaine. Mais mes 50 balais, ce sera une autre paire de manches !

 

 


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