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Marche des fiertésQui est Rémy Bonny, le militant qui fait avancer les droits des personnes LGBT+ en Europe

Par Nicolas Scheffer le 21/08/2020
Rémy Bonny

À 25 ans tout juste, Rémy Bonny est l'une des figures montantes du militantisme LGBT+ européen. Il impressionne ses interlocuteurs par une connaissance fine des pays d'Europe centrale et de l'Est, et préfère donner de la voix que de négocier en coulisse. Portrait.

Lors des 50 ans du mouvement de Stonewall, devant une foule compacte et sur ABC news, une drag queen introduit Rémy Bonny sur scène. "Notre prochain intervenant a révélé des témoignages d'une purge contre les LGBTQI+ en Tchétchénie l'année dernière. Il étudie l'influence russe des mouvements anti-LGBTQI+ en Europe et aux États-Unis. Comme étudiant en science politique, il plaide pour les droits LGBTQI+ en Europe de l'Ouest dans de nombreux médias internationaux". Un CV impressionnant, pour un garçon de 25 ans.

S'il tweete compulsivement pour interpeller les institutions sur ce qu'il se passe en Pologne, en Hongrie, en Bulgarie ou en Hongrie, son terrain de jeu favori, ce sont les estrades. Il y donne de la voix, pour intéresser les citoyens et faire pression. "Certaines ONG préfèrent travailler en coulisses et avoir une approche diplomate dans leur manière de faire du lobbying. Je préfère être vocal", dit-il a TÊTU dans un entretien via WhatsApp. Alors qu'il passe quelques jours de vacances en Hongrie, des manifestations éclatent à Varsovie en soutien à une militante interpellée par la police. Ni une, ni deux, Rémy Bonny organise le lendemain un rassemblement devant l'ambassade de Pologne. Il réussit à déplacer quelque 200 personnes.

"Avec les ONG, nous sommes complémentaires"

Au micro, il explique : "Toute la journée, j'ai été en contact avec des personnes au sein de la Commission européenne. Je leur ai demandé d'intervenir de façon résolue pour sauver la vie de personnes LGBT+. Vous savez ce qu'on m'a répondu ? 'La Pologne menace de diminuer le budget de l'Union à long terme'. La Commission européenne préfère ses intérêts économiques à court terme plutôt que les droits fondamentaux de ses citoyens !". À TÊTU, il explique être fatigué de la stratégie des pas de velours. C'est d'ailleurs une des raisons qui l'ont poussé à se lancer tout seul plutôt qu'au sein d'une grande organisation. "Les ONG ont besoin d'activistes qui prennent la parole librement. Leur combat à eux se situe plutôt dans les couloirs des institutions. Ce n'est pas ma manière de faire même si nous sommes complémentaires", pointe-t-il.

Il a commencé à s'engager à l'âge de 15 ans, dans la ville flamande d'Ostende, où il a grandi. Il s'est alors inscrit à un concours lycéen pour défendre l'écologie. Après sa victoire, il représente la Belgique lors d'une conférence internationale sur le changement climatique à Copenhague. L'adolescent aux cheveux blonds s'intéresse alors à la politique et s'engage auprès des Verts. Alors qu'il devient président local des écolos puis qu'il participe aux instances internationales, le jeune adulte se sent de moins en moins en phase avec la structure politique.

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Pour son année d'Erasmus, il choisit d'aller à Varsovie, en Pologne. C'est à ce moment que le PiS (le parti droit et justice) arrive au manettes et concentre les pouvoirs. "J'étais au milieu d'une crise sur l'équilibre du pouvoir judiciaire. J'ai compris ce que c'était que d'être LGBT+ dans un pays qui part à la dérive. J'ai participé aux manifestations et je me suis rendu compte qu'en sortant de la politique, je pouvais être plus utile en donnant de la voix", dit-il.

Un répertoire...

"C'est quelqu'un qui est très pragmatique", assure son ancienne colloc, lorsqu'il étudiait les droits de l'Homme à Venise. "Dans une soirée, il n'est jamais frontal. Par exemple, il ne va pas reprendre quelqu'un qui utiliserait un langage qui n'est pas inclusif, parce que cela pourrait mettre de la tension. En revanche, le lendemain, il est tout à fait capable de lui écrire un pavé pour expliquer pourquoi c'est important de défendre telle position", poursuit la française Lauryane Leneveu. Son seul défaut, selon elle : "il boit énormément d'Ice Tea". Environ deux litres par jour.

 

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My message for this #PrideMonth : Nobody Is Equal Untill We Are All Equal. 🏳️‍🌈🇪🇺 . . . . . #gaypride #gay #lgbtq #pride

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Son carnet d'adresses impressionne Hans Verhoeven, ambassadeur de la Fierté Amsterdam depuis 2013. Il y a deux semaines, le hollandais s'est rapproché de Rémy Bonny parce qu'il voulait organiser une émission diffusée par la Pride d'Amsterdam. "En quelques minutes, il m'a proposé des dizaines de personnes à inviter, s'enthousiasme Hans Verhoeven. Alors que j'ai un profil d'organisateur." "Rémy est à la fois un répertoire et une médiathèque", confirme Lauryane, son ancienne colloc.

...et une médiathèque

Sur son site personnel, Rémy écrit des analyses et des enquêtes. Comme celle sur les liens de la sphère anti-LGBT+ du Rassemblement national avec la Russie. "C'est important d'avoir un bagage académique important, insiste l'intéressé. Écrire des articles académiques ne fait pas bouger directement les choses et les politiciens manquent souvent de connaissances académiques. Nous devons être une interface pour faire de la pédagogie". En mars, il a lancé Pride, un podcast pour parler de droits des personnes LGBT+. Après un stage au Parlement, il tente désormais de trouver des financements pour monter sa propre structure militante et pouvoir se verser un salaire.

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Il y a un an, le chorégraphe arménien et bulgare Kosta Karakashyan publie en ligne un film de danse ainsi qu'un documentaire pour faire prendre conscience de la situation en Tchétchénie. Très vite, Rémy lui envoie un message. "Il m'a contacté pour m'en parler, on a discuté pendant des heures et on est devenu bons amis", raconte-t-il depuis une plage de la mer Noire. Quelques mois plus tard Kosta a fini par s'inscrire au master de droits humains que Rémy venait de terminer. "Sa manière de penser très structurée m'a donné envie d'avoir une approche plus réfléchie des sujets de militantisme pour mes projets artistiques", raconte-t-il. Ensemble, ils lancent un média d'actualité pour suivre les sujets LGBT+ en Bulgarie. "C'est génial de travailler avec lui parce qu'il ne s'arrête pas à ce qu'on lit sur les réseaux sociaux et a une vision d'ensemble des sujets", insiste-t-il.

"Good news !"

Lorsqu'on demande à Rémy Bonny s'il est optimiste pour les années à venir, une gêne s'installe. "Bon, disons que je pense qu'on va toucher le fond avant que ça aille mieux..." Selon lui, les atteintes aux droits des personnes LGBT+ en Europe de l'ouest sont plus politiques qu'il n'y paraît. "Pour asseoir leur pouvoir, ces dirigeants s'en prennent aux minorités. Comme plus aucun musulman n'ose émigrer en Pologne, ils leur fallait un nouveau bouc-émissaire. La communauté LGBTQI est en première ligne dans la guerre entre le libéralisme et l'illibéralisme", souffle-t-il.

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Alors que nous écrivons ces lignes, le jeune activiste nous envoie un message. "Good news !", lâche-t-il alors qu'il retrouve son optimisme. À l'instant où il envoie le SMS, 64 députés européens de tous partis politiques viennent officiellement de sommer la Commission européenne de prendre position sur les événements en Pologne. Le député Renew Pierre Karleskind, à l'origine de la mobilisation a été convaincu grâce à une tribune de Rémy Bonny dans l'EU Observer. Dans le communiqué de presse qui accompagne l'information, le député écrit : "Les rumeurs selon lesquelles une sorte de chantage au veto sur le budget européen serait exercé sont tout simplement insupportables. L’Europe n’a pas à choisir entre l’argent et les principes. De telles violations de nos valeurs ne peuvent rester impunies." Rémy Bonny n'aurait pas dit mieux.

 

Crédit photo : Budapest Pride