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danseMehdi Kerkouche, le danseur queer rayonnant qui n'abandonne jamais

Par Florian Ques le 02/10/2020
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Des MJC au Palais Garnier en passant par les plateaux télé, la trajectoire stellaire de ce danseur a de quoi épater. À 34 ans, ce chorégraphe ouvertement gay s'apprête à signer sa toute première pièce pour l'Opéra de Paris. Rien ne résiste à Mehdi Kerkouche. Pas même TÊTU. Portrait.

Au printemps dernier, pendant un confinement qui a plongé la France dans l'attente et la torpeur, beaucoup broyaient du noir. Pas Mehdi Kerkouche. Pas doué pour l'oisiveté, le danseur parisien n'a élaboré des "chorés confinées" avec sa compagnie. Chacun chez soi. Et Barry White pour tous. Les vidéos sont vite devenues virales sur les réseaux sociaux. TÊTU, Le Parisien, Les Inrocks, RTL… Tous les médias en parlent. Jusqu'au plateau de Quotidien.

La France entière découvre Mehdi ce jeune chorégraphe au sourire généreux. Cet infatigable bosseur. Ce passe-muraille. Car là où d'autres voient une porte fermée, Mehdi, lui, voit une opportunité. Et ce, depuis qu'il est jeune.

Persévérance depuis l'enfance

"Je suis le cliché du bon petit arabe de cité", lâche-t-il avec humour lors de notre coup de fil. Fils de parents divorcés, Mehdi Kerkouche grandit dans le 92, en banlieue parisienne, dans un milieu modeste même s'il assure n'avoir manqué de rien. "Ma mère s'est vachement serré la ceinture pour me mettre dans un collège privé, nous explique le danseur. Elle n'avait pas de moyens mais elle voulait quand même me donner les moyens de réussir". Et s'il se retrouve vite confronté au racisme comme à l'homophobie – "parce que j'étais le petit garçon efféminé qui faisait de la danse pendant que les autres faisaient du foot" –, Mehdi relativise. Parce qu'il s'est fixé un objectif : danser.

Ses frères écoutent du rap, sa mère se laisse bercer par le répertoire d'Aznavour. Mehdi, lui, se dope à France Gall et Dorothée. Il est alors âgé de 6 ans. Débarquent ensuite ses premiers coachs de danse : Michael et Janet Jackson. "J'enregistrais absolument tous les clips sur M6 le matin, se remémore-t-il. Je me les passais en boucle et j'appuyais sans cesse sur 'play/pause' pour apprendre leurs mouvements au ralenti". Sa mère se débrouille pour lui payer des cours de modern jazz. Mais, faute de budget nécessaire, ces cours ne durent qu'un temps.

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Mais Mehdi n'est déjà pas du genre à se résigner. Vers ses 14 ans, il se laisse embrigader par une camarade à lui, laquelle le convainc de tester un cours de hip hop dans la MJC de sa cité. Un tournant décisif. "Je suis rentré dans le cours de danse et là, c'était mort, garantit-il avec du recul. Je ne faisais que danser. Je sortais des cours pour aller danser. Je montais des groupes avec mes copines. J'ai repris la danse et je n'ai jamais arrêté. C'était parti".

"Ce qui m'a sauvé, c'est de danser"

C'est même très bien parti. Les auditions s'enchaînent, les opportunités fusent. Sans surprise, ses parents s'inquiètent. "Pour eux, ça faisait un peu peur, comprend Mehdi Kerkouche. Quand tu viens d'un milieu ouvrier, la danse et le milieu artistique, tu ne les vois qu'à la télé et tu n'en vois que les excès". Mais il gagne leur confiance comme leur soutien. À 17 ans, le jeune danseur quitte les bancs de l'école pour se focaliser sur sa passion ultime. Et ça paye.

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Crédit photo : Mickaël A. Bandassak

Des comédies musicales (Le Roi Soleil) aux plateaux télé (Miss France et l'Eurovision en top de liste), mais aussi plusieurs défilés, Mehdi Kerkouche cumule les projets et gagne en visibilité. La voix du succès lui est toute tracée. Et ce n'est pas son coming out auprès de sa famille, à 23 ans, qui viendra entacher son enthousiasme. "Mon coming out n'était pas joyeux, reconnaît-il. Mais j'étais sur un super spectacle à l'époque où je me mangeais une dose d'amour pas possible sur scène tous les soirs. Ce qui m'a sauvé, c'est de danser". Bien qu'il se soit frotté à des personnes ignorantes au fil de sa vie, Mehdi ne nourrit aucune rancœur. "Il ne faut pas leur en vouloir, assure-t-il, presque comme un mot d'ordre. C'est leur état d'esprit et tu ne peux pas lutter contre. Donc, tu traces ta route et tu n'as pas le temps pour cette négativité".

 

Cet optimisme infaillible l'aide dans une foultitude de situations. Ou, dans un premier temps, durant les auditions à l'aube de sa carrière. "C'est un enfer, se rappelle-t-il. T'es du bétail. On est 600 pour 5 danseurs recherchés. Tu te sens moins que rien, t'es juste un numéro et t'as 30 secondes pour donner ta vie". Imperturbable, il s'obstine. Encore et encore. Jusqu'à se faire un nom en tant que chorégraphe. "Quand t'es danseur, t'es un soldat, tu mets ton corps au service de quelqu'un, dit-il de but en blanc. Mais moi, j'ai toujours voulu être aux commandes".

Le début de la gloire

D'expérience en expérience, Mehdi Kerkouche consolide un réseau de contacts qui le soutiennent et le sollicitent. Pour des émissions, pour des prestations live. En 2013, surgit alors Christine and the Queens, le tsunami pop qui s'apprête à déferler sur la scène internationale. "Au départ, personne ne la connaissait, précise le danseur. La première date de tournée, c'était dans une MJC, ce que je trouve très drôle". Puis, l'album Chaleur humaine déboule. L'ascension commence. La France, le Royaume-Uni, Coachella ou encore le plateau de Jimmy Fallon… la tornade Christine est partout, Mehdi à ses côtés. "C'est tellement rare de voir une artiste grandir à ce point-là, souligne-t-il avec une gratitude palpable. On l'a connue avec rien et elle a fini en couverture du Time".

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Fort de ces trois années de tournée qui lui auront offert une popularité inouïe, Mehdi Kerkouche concrétise un de ses rêves : inaugurer sa propre compagnie de danse. "Quand tu montes ta compagnie, tu repars de zéro, avance-t-il. Il m'a fallu tout réapprendre. Déjà, t'es dans un système d'autoproduction. Ce sont des heures et des heures enfermé dans un studio que je paie moi-même. Les cours de danse que je connais à côté me permettaient de développer ce projet". En 2018, EMKA ouvre officiellement ses portes. Avec une première pièce symbolique pour Mehdi.

"Je m'étais complètement déconnecté de mes origines algériennes à un moment où je ne me sentais pas bien, explique-t-il. Pas pour les bonnes raisons. J'avais associé mes origines à une homophobie. Mais en fait, beaucoup de lectures et de maturité plus tard, je me suis rendu compte que mes origines n'étaient pas le problème. C'était les gens [rires]". Fier de son héritage, il planche ainsi sur Dabkeh, un projet où il dépoussière avec l'"énergie d'aujourd'hui" la danse traditionnelle arabe du même nom.

En 2019, Mehdi coche une nouvelle case à son CV : devenir acteur. On le découvre à l'affiche de Let's Dance, une comédie romantique sur fond de danse. Si le bourreau des cœurs Rayane Bensetti en est la vedette, Mehdi Kerkouche campe un second rôle ô combien symbolique. Celui d'un jeune danseur arabe gay heureux en amour. Un rôle modèle positif dans une production visant un public jeune.

Une vraie pile électrique

Dès cet automne, son planning se voit altéré par l'ajout d'un défi colossal : mettre sur pieds une pièce pour l'Opéra de Paris. Une aubaine que Mehdi Kerkouche doit en partie à lui-même, car c'est grâce à ses vidéos de danse "confinées" qu'il a aiguisé la curiosité d'Aurélie Dupont, directrice de la danse de cette compagnie prestigieuse. À 34 ans, il monte donc un ballet contemporain aux côtés de chorégraphes qu'il admire, de Sidi Larbi Cherkaoui à Damien Jalet en passant par Tess Voelker. "L'Opéra de Paris, que tu sois danseur ou chorégraphe, c'est le tampon ultime, s'extasie-t-il. Je le vis comme un truc de malade. Qui peut dire non à ça ?".

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Crédit photo : Little Shao

Encore sans nom, sa pièce sera présentée en novembre prochain au Palais Garnier. Les répétitions viennent de démarrer, la bande-son est en préparation. Bande sonore qui sera signée Guillaume Alric, moitié de The Blaze dont Mehdi est raide dingue.

Dans l'idée, le chorégraphe veut miser sur un spectacle dynamique, à l'image de sa personnalité. "Je vais avoir 20 minutes sur le plateau, détaille-t-il. On a passé une année de merde et je me suis demandé comment je danserais si ces 20 minutes étaient les dernières de ma vie. C'est ça, le moteur de ma pièce. On y va avec une énergie folle, avec beaucoup de rage". On n'en attendait pas moins.

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Si cette collaboration avec l'Opéra de Paris s'apparente à une consécration, elle est loin d'être un point final à la carrière de Mehdi Kerkouche. Des projets, il en a plein la tête. Il veut continuer de monter des spectacles pour sa compagnie EMKA, aspire à signer sa première comédie musicale… voire même chorégraphier pour une certaine Beyoncé. "Je voulais mettre un pied dans la danse contemporaine et dans les théâtres, conclut-il. C'est comme ça que j'ai monté ma compagnie et aujourd'hui, je me retrouve à l'Opéra. Je n'aurais pas pu rêver mieux en matière d'objectif. On met toujours les gens dans des cases et je prouve qu'on peut aller dans toutes".

Même s'il se montre parfois anxieux au vu du contexte sanitaire et s'inquiète de la stabilité économique de ses homologues danseurs, Mehdi Kerkouche n'en perd pas sa niaque. Son mantra ? "Quand t'as pas de plan B, t'as pas d'autre choix que tracer, confie-t-il à l'issue de notre discussion. Toute ta vie, si tu fais attention au regard des autres, tu ne fais rien. Ou, en tout cas, tu ne fais pas ce que tu aimes. Or c'est important de faire ce que tu aimes pour être heureux. Et franchement, je n'ai pas d'autre objectif dans ma vie que d'être heureux". Bien dit.

Crédit photo : Louis-Adrien Le Blay