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alice coffinPour être LGBT+ en politique, il vaut mieux avoir le "queer" épais

Par Nicolas Scheffer le 08/04/2021
politique

Être LGBT+ en politique, ce n'est pas une sinécure. Surtout à l'heure des réseaux sociaux. Plusieurs élus témoignent.

Attention, c'est violent. Lorsqu'Alice Coffin ouvre son courrier, en ce début de printemps, elle tombe sur une lettre d'un certain "Jules Serrepivoli". "Alors, charogne de lesbienne, tu n'as toujours pas démissionné malgré mes demandes réitérées. Je vais devoir te sortir par la force de la mairie de Paris. En attendant, je t'encule avec un gros gode de 35 cm de long. Tu mouilles déjà", peut-on lire dans un langage fleuri. Mais elle n'est pas la seule élue ouvertement LGBTQI+ à subir l'homophobie ou la transphobie de la part des Français.

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Comme Alice Coffin, le député Raphaël Gérard, le maire de Saint-Dié-des-Vosges David Valence ou la première maire trans de France, Marie Cau, doivent subir au quotidien des remarques désobligeantes, commentaires haineux sur Internet, et autres lettres d'insultes reçues par voie postale. Mais le plus regrettable, c’est que tous s'y attendaient en briguant un mandat électoral. 

Assumer ou pas

"Être candidat sur une liste, c'est quelque chose. Être tête de liste puis maire, c'est différent : tout le monde à un avis sur vous, vous êtes reconnu dans la rue et on vous pose des questions", avance David Valence. Il savait avant la campagne municipale qu'on lui poserait la question de son orientation sexuelle. Alors, il a voulu couper l'herbe sous le pied de ses détracteurs en assumant totalement son homosexualité. "Quelques jours après mon portrait dans Libération, une vingtaine d'électeurs liés à la paroisse catholique, ont reçu dans leur boîte aux lettres l'article. J'ai totalement assumé. Quand des personnes ne perçoivent pas de gêne chez vous, elles ont du mal à en avoir elles-mêmes", raconte-t-il.

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Ce maire à la carrure de rugbyman a toutefois déjà poursuivi un administré pour des propos homophobes. "Je l'ai fait pour un effet de signal. Je savais que ça donnerait du courage à des ados qui sont dans le questionnement et la difficulté", dit-il. 

"On ne peut pas m'attaquer sur le fond"

Les photos de Marie Cau, maire depuis juin dernier de Tilloy-Lez-Marchiennes, une commune de 516 âmes dans le nord de la France, ont fait le tour du monde. Être la première maire transgenre de France, ça fait parler. Mais la médaille de la notoriété a deux côtés : côté pile, des témoignages de soutien planétaires. Côté face, des insultes transphobes et des commentaires haineux en ligne.

"Quand on me lance des insultes transphobes sur les réseaux sociaux, c'est qu'on ne peut pas m'attaquer sur le fond", relativise Marie Cau, détachée, qui affirme avoir été davantage surprise par les nombreuses propositions sexuelles qu’elle a reçues.. "J'ai plus de situations de bienveillance que de malveillance. Je fais avancer mon combat en essayant de rassembler, en étant peu politique et montrant à tout le monde que je suis comme les autres". Sa chance, au quotidien, c’est peut-être d’être élue localement. 

C’est en tout cas la théorie du député de la majorité Raphaël Girard, qui dit percevoir un "fossé entre les sujets nationaux et les sujets locaux". En circonscription, il n'a jamais eu aucun problème. "Ah, si, une fois, un type un peu saoul en réunion", nuance-t-il. Lors de l'examen de la loi Sport, le député de la Charente-Maritime a porté plusieurs amendements concernant les personnes LGBTQI+. Notamment, l'un d'eux concerne l'inclusion des personnes trans. "Je me suis fait insulter sur les réseaux sociaux par une poignée de TERF (Trans-exclusionary radical feminist, qui estiment que les luttes trans invisibilisent les combats féministes). Les insultes étaient au-delà de la caricature", regrette le député qui s'est marié avec son compagnon au lendemain de son investiture.

De la haine quotidienne

Si les sujets nationaux génèrent peut-être davantage de haine, c’est aussi parce qu’ils sont plus médiatisés. C’est en tout cas ce que l’on peut retenir de l’expérience d’Alice Coffin, élue EELV du XIIè arrondissement de Paris, coautrice de Sororité, qui sort ce 8 avril. La sortie de son livre, Le Génie Lesbien, en septembre dernier, et la polémique qui a suivi sa publication ont propulsé l’élue lesbienne en Une de tous les journaux, des trending topics de Twitter, et lui ont valu des invitations dans plusieurs émissions de télévision. Et depuis, l’ancienne journaliste vit quotidiennement avec la lesbophobie. 

"Je pourrais porter plainte tous les jours. Il ne se passe pas une journée sans que je reçoive un message problématique", remarque-t-elle. Elle raconte être victime de cyberharcèlement dès qu'elle intervient, même quand c'est pour des propos très consensuels. "Sur Instagram, j'ai souhaité un bon anniversaire à mon petit frère et j'ai immédiatement reçu des commentaires horribles. Lorsque je m'exprime sur les sujets LGBTQI+, de l'antiracisme ou de féminisme, je m'expose encore plus", raconte-t-elle.

Homophobie politique

Mais les LGBTphobie viennent pas seulement d’inconnus sur Twitter, mais aussi de collègues ou de concurrents politiques. C’est ce qu’a vécu Antoine Maurice, candidat aux municipales à Toulouse. "Une vidéo a été relayée par mes opposants politiques. On me voit, à l'occasion d'une soirée privée, en train de chanter avec du rouge à lèvres", raconte-t-il à TÊTU. L’objectif : décrédibiliser le candidat. Comme si l’homosexualité, - ou même simplement le port de rouge à lèvres - avait une influence dans la capacité du candidat à gouverner. 

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Entre les deux tours de l'élection, un proche de Jean-Luc Moudenc a également qualifié le candidat de gauche de "tarlouze". Le maire sortant, ancien sympathisant de la Manif pour Tous, était crédité de 49,5% contre 50,5% pour Antoine Maurice. "Le scrutin était particulièrement serré. Je ne pensais pas que l'on pouvait tomber aussi bas pour conserver le pouvoir. Cela n'a pas grandi le débat électoral", pointe le désormais candidat écologiste à l'élection régionale. 

Une homophobie utilisée comme arme politique, en toute impunité. Alice Coffin remarque notamment que les insultes lesbophobes qu'elle doit subir en séance ne conduisent pas toujours à un incident de séance. "Ça n'aurait pas été moi, il y aurait eu un rappel à l'ordre. Le fait que j'assume une vision politique d'être lesbienne, ça autorise mes opposants de mettre en débat et d'utiliser mon identité".

Un regard différent sur les dossiers

"Je porte un discours lesbien, qui remet en cause le fondement machiste et patriarcal du politique. Je pensais qu'on allait m'attaquer sur le fait que je suis une femme, mais un message sur deux, c'est de la lesbophobie pure", dit-elle. "On me reproche de vouloir chasser les hommes du pouvoir. On est dans la menace lesbienne", souffle-t-elle.

Mais alors, faut-il aller en politique ? Aucun des élus interrogés ne regrette son choix de se frotter au suffrage des électeurs. "C'est extrêmement utile d'être dans ces endroits-là. Notre simple présence appuie un regard différent sur les dossiers. On représente une autre voix qui permet de prendre de meilleures décisions", note l'élue lesbienne. “J’éprouve une vraie satisfaction, et même une joie, à être accompagné de mon compagnon lors de cérémonies ou d’un dîner. On perçoit immédiatement qu’on fait évoluer le regard des administrés”, s'enthousiasme David Valence.

 

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