Abo

lutte contre le vihPourquoi Paris n'a toujours pas de véritable mémorial pour les victimes du VIH/sida ?

Par Nicolas Scheffer le 21/04/2021
VIH

Après San Francisco, New-York ou encore Berlin, Londres va inaugurer le premier monument aux victimes du VIH/sida. Mais à Paris, des points de blocages subsistent.

Quarante ans après que les premiers patients du VIH soient diagnostiqués, Londres va disposer d'un mémorial aux disparus du VIH/sida. La BBC indique qu'une sculpture va être érigée sur la Tottenham Court Road, à proximité de l'ancien hôpital de Middlesex où la princess Diana avait serré symboliquement la main d'une personne porteuse du VIH et fait ouvrir la première unité de lutte contre la maladie. Des monuments en mémoire aux victimes du VIH/Sida, il y en a à San Francisco, New-York, Barcelone, Berlin... Mais pas à Paris.

Une "Artère" méconnue

Enfin, presque. Car il y a bien l'Artère, dans le parc de la Villette à Paris. Cette gigantesque fresque de 1.000 m2 inaugurée par Jacques Chirac et Line Renaud en 2006, avait coûté la coquette somme de 1,75 million d'euros. Une œuvre pensée sans vernis pour se patiner et s'effacer avec le temps. "Cette oeuvre, conçue en mémoire des victimes, ne devait pas prendre les traits d'une sculpture qui fasse monument aux mort", disait à l'époque Pierre Bergé, alors président de Sidaction à Libération. Le dossier de presse le qualifiait de "lieu de vie, de mémoire et de pédagogie sur le VIH / Sida". 

À LIRE AUSSI : Line Renaud, l’alliée de toujours, nous raconte son engagement contre le VIH/sida

Mais cette oeuvre-hommage n'est pas conçue pour être pérenne. Surtout, elle n'est pas centrale : certes, le parc de la Villette est un lieu de passage mais il est difficilement accessible et excentré. Du côté des assos, on murmure qu'il est difficile de mobiliser et de déplacer les alliés le 1er décembre, pour la journée mondiale de lutte contre le sida. Alors, demander de traverser Paris pour un hommage dans le froid du début d'hiver...

Un projet retoqué en 2016

En 2016, un projet avait été déposé au budget participatif de la ville de Paris pour créer un monuments aux morts du sida en plein Marais. Un projet que la mairie a retoqué, arguant qu'il existait déjà un mémorial. Cinq ans plus tard, l'idée est réapparue au sein de l'exécutif parisien. "Il est vrai que l'Artère n'a pas encore trouvé son public. C'est une oeuvre qui ne parle pas spontanément aux jeunes générations. Et pour quelqu'un de ma génération, la Villette n'est pas spécialement fréquentée par des personnes LGBT+", indique à TÊTU Jean-Luc Romero-Michel, adjoint aux questions LGBTQI+ à la mairie de Paris.

"Avec Anne Hidalgo, nous nous engageons à donner un nom de place ou de rue aux personnes qui sont décédées du sida. Avec Laurence Patrice, adjointe à la mémoire et Ariel Veil, maire de Paris Centre, nous travaillons au projet avec les associations et nous nous sommes fixé le 1er décembre 2021 pour l'inaugurer", poursuit-il. En attendant, le conseil municipal a offert l'attribution d'une rue à Claude Goasguen, farouche opposant aux droits LGBT+.

A LIRE AUSSI : Paris veut donner un nom de rue à Claude Goasguen, farouche opposant aux droits des LGBT+

Une sculpture qui fixe dans le temps long

Mais l'idée même d'un monument aux morts du sida divise. D'abord parce que la guerre contre le VIH n'est pas finie. "Si on compare avec les monuments aux morts des guerres mondiales, ils ont été construits une fois que la guerre a été terminée, souffle Florence Thune, directrice générale de Sidaction. Un mémorial, c'est quelque chose qui fixe dans le temps long. Cela masquerait qu'on meurt encore aujourd'hui du VIH". À l'entendre, une sculpture dédiée aux victimes du sida aurait le désavantage de mettre la lutte contre le VIH dans les manuels d'histoire, alors que les combats sont éminemment actuels.

À LIRE AUSSI : VIH : ce qu’il faut savoir sur le nouvel essai de vaccin qui commence en France

Mais est-ce suffisant pour expliquer que les associations ne montent pas au créneau pour réclamer un monument ? Aurélien Beaucamp, président de AIDES tend à vouloir prioriser les combats. "C'est difficile de mobiliser les politiques sur la question du VIH. On a demandé à la mairie de Paris un monument, mais peut être que nous ne voulions pas nous épuiser sur ce combat, alors que nous venons d'obtenir la création d'un centre d'archives LGBTQI+", remarque-t-il.

Une visée politique

"Un memorial doit avoir une visée politique, insiste Jérôme Martin, président d'Act Up-Paris entre 2003 et 2005. On a toujours lutté pour donner de la visibilité aux morts du sida. On en a fait un moyen de lutte, nous voulions un monument insistant sur la responsabilité de l'État dans cette épidémie. Il fallait montrer que ces morts auraient pu être évités avec une véritable politique de santé".

À LIRE AUSSI : Près d’un jeune Français sur trois pense qu’il existe des médicaments pour guérir du sida

"C'est difficile de cerner ce qui pourrait parler à tout le monde", insiste Marc-Antoine Bartoli, actuel président d'Act Up-Paris. Il indique que le deuil est un processus particulièrement intime et difficile. "Les militants historiques de la lutte contre le sida ont la plaie à vif. Peut être que notre génération, qui connaît moins de morts du sida, peut faire ce travail. D'ailleurs, la fiction le fait de plus en plus en montrant nos combats".

Un monument digital ?

Tous les militants interrogés rappellent que la mémoire des victimes du VIH est célébrée lors de "Patchwork des noms". Lors d'événements comme les Solidays ou le 1er décembre, des panneaux en tissus sont réalisés en hommage aux personnes décédées. Ils sont présentés et généralement suivis d'une lecture des noms des disparus et d'une minute de silence. Certains carrés sont d'ailleurs entrés au MuCEM, le musée d'art contemporain de Marseille. Une exposition, "VIH/sida, l’épidémie n’est pas finie !", est prévue à partir du 15 décembre 2021. De quoi faire vivre, pour un temps, la mémoire des disparus.

À LIRE AUSSI : Daniel Defert raconte les années sida, la mort de Michel Foucault et la création de Aides

Mais si la solution, pour ne pas oublier les quelques 40.000 victimes du sida, se trouvait... en ligne ? À New York, le Aids Memorial est à la fois un monument - au cœur de Manhattan - et une page de mémoire vivante. Sur Instagram, des photos sont publiées accompagnée d'un texte d'hommage envoyé anonymement à l'association. Le prolongement numérique du monument permet d'approfondir la recherche de documentation.

Le Stonewall forever est en ce sens un exemple frappant. En réalité augmentée imaginé par le Centre LGBTQI+ de New York avec Google, il a vocation à mettre en lumière les luttes LGBTQI+.  À travers une multitude de cristaux colorés qui permettent d'accéder à des photos et des témoignages de manière vivante. Les internautes sont également invités à ajouter leur propre photos et témoignages. Sans aller aussi loin, trouver un résultat quand on tape "mémorial sida paris" serait déjà un bon début.

 

Crédit photo : Sidaction