écoleAssos LGBT+ à l'école : pour une éducation qui respecte les jeunes et s'adresse à leur réflexion

Par Gabrielle Richard le 22/09/2021
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TRIBUNE. Gabrielle Richard, sociologue du genre, déplore et démonte les idées reçues sur les interventions de militants LGBTQI+ à l'école. Elle rappelle à quel point ces moments d'échanges offrent aux jeunes une bouffée d'air face aux pressions et formatages qu'ils subissent justement déjà.

Les questions LGBTQI+ sont ce qu’on appelle du clickbait pour les grands médias, c'est-à-dire des "appâts à clics". Il n’est pas rare que des personnes – bien intentionnées pour la plupart – se laissent aller à verbaliser des opinions polarisantes sur le sujet, mais qui ne sont pas toujours fondées sur des faits. Ces idées reçues sont encore plus virulentes lorsque les questions LGBTQI+ concernent le milieu scolaire, parce qu’elles touchent à un public d’âge mineur, captif de la salle de classe et a priori influençable.

Je m’attarderai à trois de ces idées reçues les plus courantes, mais cette liste peut s’allonger en fonction de l’inspiration de vos fréquentations : "Nos enfants sont trop jeunes pour entendre parler d’homosexualité", "Les associations LGBT qui interviennent à l’école font de la propagande et mettent en péril la neutralité républicaine", "Ce n’est pas à l’école de choisir ce que mes enfants apprennent sur l’orientation sexuelle et l’identité de genre"

Les enfants seraient trop jeunes pour entendre parler des réalités LGBTQI+

D’abord, qu’on se calme, les jeunes sont beaucoup moins ignorants/naïfs/influençables [choisissez l’adjectif qui s’applique] qu’on voudrait le croire. Au Royaume-Uni, le quart des enfants ou des pré-ados de 8 à 15 ans connaissent un·e ami·e LGBTQI+. Selon une enquête anglaise, la majorité des jeunes de 13 à 19 ans (85%) considère que les gens devraient être en mesure de choisir leur genre (Renold et al, 2017). Les données d’une méta-analyse (le saint-graal des études scientifiques) rapportent qu’un·e jeune sur 50 ne s’identifie pas comme cisgenre (Zhang et al, 2020).

Des données françaises, me demandez-vous ? On en dispose de très peu, si ce n’est cette enquête menée par L’Obs et YouGov en 2018 et qui rapporte que 14% des adultes de 18-44 ans sont non-binaires. Rien ne laisse entendre que les jeunes Français·es se distinguent, de quelque manière que ce soit, des adultes ou des jeunes de pays similaires. Une proportion significative de jeunes connaît des personnes LGBTQI+, et plusieurs s’identifient comme telles. À bien des égards, iels sont à des années lumières des adultes sur ces questions, et il faut s’en réjouir.

L’école serait neutre et devrait être préservée des idéologies extérieures

Même si nous aimerions tous·tes croire à notre capacité d’isoler l’école des dynamiques extérieures, rien n’est moins vrai. L’école n’est pas neutre, et le réaliser est une prise de conscience souvent difficile pour les enseignant·es et les membres du personnel scolaire. Des décennies de travaux en sociologie de l’éducation ont montré comment l’école transmet aux élèves certains types de connaissances au détriment d’autres, de manière à diffuser celles qui servent les intérêts des groupes dominants et qui confortent leur récit et leurs valeurs. Les questions relatives au genre et aux sexualités n’y font pas exception.

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J’en veux pour preuve les contenus scolaires formels, les échanges informels entre jeunes et adultes, les danses et les célébrations de type Saint-Valentin, les espaces scolaires ségrégués par genre (et donc à partir d’une présomption d’attirances vers l’autre genre), tout converge vers une idéologie : celle de l’hétérosexualité. Les associations LGBTQI+ qui interviennent en milieu scolaire ne font pas de propagande : elles offrent aux jeunes un contre-discours nécessaire, une bouffée d’air frais face aux attentes qui les ciblent sans leur demander leur avis. 

Parler d’orientation sexuelle et d’identité de genre n’aurait pas sa place à l’école

Est-ce à la famille ou à l’école d’aborder les réalités LGBTQI+ ? Si le débat déchaîne les passions depuis les années 1970, on peut  questionner ce qu’on sait de l’éducation parentale sur ces questions. Les rares études qui se sont penchées sur le sujet rapportent que, bien que les parents reconnaissent combien de telles discussions seraient bénéfiques pour leur enfant, bon nombre d’entre eux ne parlent pas de sexualité – et encore moins d’orientation sexuelle et d’identité de genre – à la maison (Wilson et al., 2010). Les parents montrent en effet une grande préoccupation quant à la "normalité" de leur enfant (Jaunait et al., 2013).

En d’autres termes, les réalités qui sont considérées comme "non normatives" sont pour la majorité des parents de véritables angles morts. Si on parle de sexualité, on parle de bonne sexualité (lire : hétérosexuelle). Si on parle de couple, on parle des bons couples (lire : hétérosexuels et monogames, se projetant sur le long terme). Si on parle d’identité de genre, on parle d’être garçon cisgenre ou fille cisgenre. Bref, rendons-nous à l’évidence : c’est à un formatage des identités adolescentes qu’invitent encore trop souvent les interventions parentales.

Les association font un travail primordial

Les associations LGBTQI+ comme le MAG Jeunes LGBT, Contact ou SOS homophobie font un travail primordial en milieu scolaire, un travail qui ne verrait souvent pas le jour autrement, en raison de l’affligeant manque de courage politique en la matière. Elles sont à célébrer et à financer de façon pérenne. L’éducation aux genres et aux sexualités dont il convient de se doter n’est pas celle qui fera consensus auprès des adultes, mais bien celle qui amènera l’ensemble des jeunes à se connaître et à s’explorer sur le plan identitaire, à interagir avec les autres dans le respect et à apprendre à vivre en société. Il s’agit d’une éducation qui accepte, d’emblée, de se représenter les jeunes comme des êtres capables d’action et de réflexion. 

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*Gabrielle Richard est sociologue du genre, chercheuse associée au laboratoire LIRTES de l’Université de Paris-Est Créteil et à la Chaire de recherche sur la diversité sexuelle et la pluralité des genres de l’Université du Québec à Montréal. Elle est également autrice de Hétéro, l’école ? Plaidoyer pour une éducation antioppressive à la sexualité

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