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spectacleJérémy Lorca : "En France, le fait d’être gay et de le dire nuit à une carrière"

Par Franck Finance-Madureira le 06/10/2021
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Le comédien et humoriste Jérémy Lorca fait son retour au théâtre avec Viens, on se marre, un seul en scène dans lequel il ne s'interdit pas de parler de son homosexualité. Il revient pour TÊTU sans langue de bois sur les difficultés d'être un acteur gay en France.

Si vous trouvez que sur Grindr, les mecs les plus moches sont toujours les plus arrogants et que les vacances entre amis sont vouées à se finir aussi mal que les histoires d’amour, vous avez déjà des points communs avec Jérémy Lorca. Avec cette nouvelle version de son seul en scène Viens, on se marre, le comédien ose aborder tous les sujets qui occupent sa vie de célibataire bobo et gay, passablement névrosé. 

En se positionnant comme le petit frère trash d’un Rupert Everett période Le Mariage de ma meilleure amie, Jérémy Lorca mixe élégance, vrais-faux souvenirs et confidences sexuelles sans pudeur avec un soupçon de maladresse, dans un cocktail détonant et plutôt équilibré qui fait à la fois rire et rougir. TÊTU a rencontré le comédien-auteur afin d’évoquer la reprise de son spectacle au Palais des Glaces et son regard sur un métier plus ou moins inclusif…

Ce n'est pas un nouveau spectacle, on est d'accord ?
J’ai joué un an avant le confinement au Théâtre du Marais, puis je l’ai beaucoup modifié pour cinq dates au Grand Point-Virgule qui ont eu lieu juste avant le premier confinement. Depuis, j’ai enlevé des choses qui ne collaient plus à ma vie car, quand on fait du stand-up, il faut être sincère sinon les gens le sentent donc il faut raconter ce qui te touche sur le moment.

Ce qui veut dire que tout est vrai ?
La plupart des choses sont vraies, oui ! Le stand-up m’a vraiment appris à positiver dans la vie, dès qu’il m’arrive une galère j’en fais quelque chose, surtout quand c’est humiliant car cela devient une super matière pour faire rire les gens. Comme tout le monde, en un an, j’ai eu des hauts et des bas et en fait, avec les confinements, c’était très frustrant de ne pas pouvoir en rigoler sur scène. Et là, au Petit Palais des Glaces, avec cette proximité, ma volonté de départ, c’est de parler aux gens sans filtre. Au fil du temps, j’ai trouvé mon clown et cette proximité me va bien. 

Vous évoquez la crise de la pré-quarantaine chez le bobo parisien célibataire et gay, sans qu’aucun de ces qualificatifs ne prenne le dessus, c’est un travail d’équilibre ? 
Pour le coup, c’est vraiment ce que je voulais : que ce soit inclusif et que ça parle à tout le monde. Les mentalités évoluent et la sexualité, on s’en tape un peu : un chagrin d’amour, c’est universel, tout comme la solitude. Les névroses, les angoisses de la vie de tous les jours sont un peu les mêmes que tu sois hétéro ou homo, homme ou femme. Il y a de plus en plus de comiques gays et je suis content qu’il y ait plusieurs styles d’humour et des personnes qui dégagent des choses différentes. Heureusement qu’il n’y a pas que des bobos du Canal Saint-Martin ou des mecs un peu excentriques. 

Vous êtes intervenu en tant que chroniqueur-humoriste à la radio et à la télévision, est-ce que là c’est facile d’assumer sa sexualité sans que cela ne devienne son attribution majeure ?
J’ai passé quatre ans sur Europe 1 avec Anne Roumanoff, qui est une femme que j’adore et que je ne remercierai jamais assez. J’ai aussi travaillé avec Mouloud Achour sur Clique et, ce qui était très appréciable avec Anne comme avec Mouloud, c’est que jamais je n’ai été censuré sur le côté gay de mon humour. Mais quand tu es chroniqueur très récurrent dans une bande comme à la radio, que tu passes quatre ans à renvoyer la balle à tes collègues, tu tombes dans des facilités, parce qu’en impro, tu es vite résumé par ton personnage. 

Justement ce personnage sur scène, comment parvenez-vous à lui faire dire des choses assez trash et sans tabou tout en conservant une forme d’élégance ?
C’était ma volonté de départ de rester sur le fil sans tomber dans quelque chose de vulgaire. J’ai essayé de rester proche de qui je suis, et tant mieux si c’est élégant ! Mais il ne faut pas avoir peur ! Ma grand-mère est venue me voir en tournée juste avant le confinement et j’étais un peu terrorisé, parce que c’est quand même ma grand-mère et que je raconte des choses assez intimes sur scène. Donc je dis au public : "Je vous préviens, mon téléphone portable est posé sur la scène, ce n’est pas du tout pour m’enregistrer mais pour pouvoir peut-être appeler les pompiers car ma grand-mère est dans la salle et, avec ce que je vais raconter, elle risque de faire un arrêt cardiaque". J’ai tout fait : la première fois avec une fille, avec un mec, et à la fin elle m’a dit : "Oui, c’était pas assez je trouve". Donc je me suis dit que ce n’était pas trop trash ! 

"Je n'ai rencontré que 10% des directeurs de casting parce que je ne me cache pas d'être gay"

Vous évoquez beaucoup votre frustration de comédien, le fait de ne pas être choisi pour des rôles au cinéma ou à la télévision, est-ce que vous pensez que le fait d’être transparent sur votre sexualité vous a fermé des portes ? 
Complètement. Mais c’est tout moi, je suis très gauche dans mes demandes, comme le mec en boîte qui drague de manière trop frontale, ça ne marche jamais. Pour le cinéma c’est pareil ! Je suis un peu cynique et je voulais en rire sur scène, même si j’ai pas mal de propositions en ce moment. Le stand-up me sauve de la frustration, le fait de ne plus être demandeur mais de proposer mon spectacle, c’est entrer dans une autre dimension. Mais sans langue de bois, le fait d’être gay et de le dire, cela nuit à une carrière. Je suis arrivé à 20 ans dans des cours de théâtre, on m’a dit "Tu es blanc et lisse, tu as l’air de ne rien avoir vécu, tu vas faire des pubs". Je sortais pourtant d’un foyer et d’une enfance compliquée mais j’ai fait 80 pubs ! Après, je me suis dit que je n’avais pas fait trois ans de cours de théâtre classique pour vendre de la mayonnaise en tube et là, on m’a répondu "oui mais maintenant, on sait que tu es gay". Pour les jeunes personnages, ils recherchaient de la mixité mais pas celle-là ! Je n’ai rencontré que 10% des directeurs de casting parce que je ne me cache pas d’être gay et que les gens manquent d’imagination. Je ne fais pas la victime, c’est comme ça, il faut créer ses projets, ses rôles, ses rencontres. Mais honnêtement, on m’appelle souvent pour jouer des gays alors que je sais jouer autre chose. Et je connais plein d’acteurs bankables qui refusent de faire leur coming out  parce qu’ils savent qu’ils pourraient moins travailler… Cela ne devrait pas être un dilemme.

Pour moi l’épanouissement passe par le fait d’être soi mais aussi de travailler, et quand tu es un acteur gay, tu dois choisir ! Pourtant les mentalités évoluent, des films ou des pièces mettent beaucoup plus en avant des personnages homosexuels de façon non caricaturale. En revanche, en termes de mentalité dans le métier, je n’ai pas vu d’évolutions. Et pire, j’ai même senti parfois, et je ne pense pas que cela soit de la paranoïa, de l’hostilité de la part de réalisateurs ou de directeurs de casting gays qui ne sont pas "out" et qui ne te feront jamais passer sur leurs projets, préférant choisir quinze hétéros pour jouer une bande de quinze gays ! Je me suis débrouillé tout seul et je n’ai jamais vu l’ombre d’une entraide entre gays dans ce métier. 

En dehors de ce one man show qui vient de reprendre, vous avez d’autres projets ? 
J’ai écrit tout un spectacle qui va être joué une seule fois pour la télévision. Cela s’appelle Amoureux Solitaire et je vais le jouer à la Comédie de Paris le 19 octobre. Cela raconte la rupture que j’ai vécue pendant le confinement, la rupture de trop ! C’est une façon d’extérioriser ma vie sentimentale, une sorte de bilan. C’est un gros défi car je ne l’ai jamais joué, que je ne vais le jouer qu’une fois et que cela sera filmé ! J’ai aussi écrit mon deuxième roman qui est encore "in progress", et j’ai des propositions pour le cinéma qui arrivent. Avant on ne me proposait que des rôles de gays et, maintenant, c’est deux sur trois ! 

Crédit photo : EPBM

« Viens, on se marre », tous les mercredis à 21h au Petit Palais des Glaces 

« Amoureux Solitaire », le 19 octobre à 20h à la Comédie de Paris