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musique"Quand on est queer, on doit se battre pour exister" : rencontre avec Eloi

Par Tessa Lanney le 04/08/2025
Portrait de Eloi

[Entretien à retrouver tout l'été dans le magazine des 30 ans de têtu·, ou sur abonnement] Fini la pop et les hésitations adolescentes : avec Blast, son EP très electroclash, la chanteuse Eloi rend coup pour coup.

Marcel blanc déchiré, nez amoché, arcade sourcilière explosée : Eloi est prête à en découdre dans son dernier clip, "Bien mérité". Avec son nouvel EP de huit titres, Blast, sorti en février, la chanteuse gouine de 26 ans s'affirme, se détachant des tumultes de l'adolescence sans perdre son esprit rebelle, qui se renforce plutôt. Elle prend ainsi la voie d'une techno-pop qui pulse et d'une esthétique queer sans concession, dont la meilleure illustration est le morceau "Playstation".

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Blast fait l'effet d'une déflagration d'adrénaline : on termine de l'écouter à bout de souffle, en sueur et le palpitant à 120. Rien à voir avec les premiers succès d'Eloi : après avoir percé en 2022 avec une reprise pop-bonbon de "Je t'aime de ouf" de Wejdene, elle avait sorti en 2023 un premier album, Dernier Orage, qui donnait dans l'électro-pop foudroyante. Dans Blast, elle mise sur un son electroclash, des basses puissantes, de la new wave et du glam punk.

Eloi du talion

Là où Dernier Orage évoquait la fin de l'adolescence et ses questionnements, Blast raconte les challenges et les mises à l'épreuve du début de la vie adulte. Et la chanteuse tient à en sortir grandie, métamorphosée en une héroïne triomphante : en témoignent ses biceps contractés et son air de défi. Plus question de jouer les timorées, Eloi prend la lumière. "Quand on commence, on n'a pas forcément envie de s'exposer, analyse-t-elle. On est plus dans la performance de soi. Aujourd'hui, j'ai pris de l'assurance, et j'ai voulu la mettre au service d'un projet."

Eloi a toujours aimé les sports de combat : dans le clip de "Call Me", issu de Dernier Orage, elle apparaissait en catcheuse absolument fabuleuse, transformant le ring en terrain de jeux pour goudous. Désormais, elle délaisse les chaps de cowgirl ajourées et bien moulantes pour un jean baggy, un maillot technique et des gants de boxe. Sur scène, elle roule des mécaniques, joue avec son côté bad boy, parle de cul sur des rythmes qui donnent la bougeotte. "La vie est un combat, tranche-t-elle. Le monde est violent, en particulier quand on est queer, on doit constamment se battre pour exister." Cet état d'esprit se retrouve dans le clip de "Bien Méritée", dans lequel elle apparaît détachée, impassible : "Tu casses, tu casses, tu casses encore, encore", accuse-t-elle. Mais tendre l'autre joue, c'est terminé. Désormais, c'est œil pour œil, dent pour dent : "J'blesse pour me venger des heureux, tu m'as rendue malheureuse."

Pour la chanteuse, il ne s'agit pas seulement de jouer avec l'image de guerrière dure à cuire, mais aussi d'exprimer son esprit de revanche : "Je n'ai pas eu un parcours simple, confie-t-elle. Ça s'est très mal passé avec ma famille et j'ai été baladée dans pas mal d'endroits." Adolescente, elle se jette à corps perdu dans la fête, quitte à s'embourber dans la nuit parisienne : "Ça me défoulait, mais je n'éprouvais pas de plaisir particulier, je n'y ai pas trouvé l'apaisement dont j'avais besoin. Je me suis mise en danger, j'ai eu très tôt des soucis d'addiction, j'étais entourée de personnes pas très sûres… Ça m'a pris cinq ans pour m'en sortir et me sentir capable de m'accomplir. C'était un sacré chemin, sans raccourci."

Fem, butch et stéréotypes

Une fois la tête hors de l'eau, elle sort son premier EP, Acedia, en 2020, toute seule sur Soundcloud. Elle s'y amuse avec la minimal wave et jette les bases de son univers : des sonorités synthétiques, froides et mécaniques, un côté artisanal et une ambiance rétrofuturiste. Elle mélange à cela des rythmes technos déchaînés, des riffs de guitare bien rock et des mélodies pop. Sa famille a bien aidé à nourrir son éclectisme : outre sa formation en piano classique, Éloïse Leau (son nom à la ville) a profité des influences d'un père compositeur de musique pour la télévision qui a écrit un album avec Marie Laforêt. Si Éloïse écoute autant des symphonies de Claude Debussy que Frédéric Chopin, The Cure ou tout ce qu'a pu faire Rebeka Warrior, Eloi est plutôt fan de métal, de rap et d'électro. "C'est la version fantasmée de moi-même", résume la chanteuse, qui s'est endurcie au contact de son alter ego. Aujourd'hui, la voilà qui pousse de la fonte. "Je me suis mise à la muscu après avoir vu Love Lies Bleeding, s'amuse-t-elle. Tout le monde était en pâmoison devant Katy O'Brian en bodybuildeuse." Eloi avait déjà eu sa période kickboxing, mais s'était lassée de combattre en permanence contre des mecs : "Désormais, je vais à la salle, je fais mon truc toute seule, je suis indépendante et je me sens bien !"

"La virilité, c'est une construction. Celle des butchs est totalement différente de celle des mecs cis."

Mais toute cette virilité ne l'empêche pas de s'autoriser des fantaisies. Grâce à la scène, Eloi explore même un côté plus fem. "J'ai mes phases, parfois très butch, parfois plus fem", assure-t-elle… interrompue par un rire général de son équipe. "Que de jugements ! Bon, je suis la butch du groupe, je le reconnais ! J'adore la moto et les vestes en cuir", admet-elle en relevant le col de la sienne. Si elle s'amuse à cocher les cases de la parfaite butch – sportive, bricoleuse, bagarreuse, etc. –, Eloi refuse les stéréotypes sur les meufs masculines. "La masc, on la prend pour un mec toxique, qui enchaîne les coups d'un soir et ne verse pas dans le sentimental", détaille-t-elle. C'est qu'elle tient à cette distinction : "La virilité, c'est une construction. Celle des butchs est totalement différente de celle des mecs cis. Mes goûts sont associés à des domaines jugés virils, d'accord, mais est-ce que j'ai un comportement machiste pour autant ? Non."

Alors que certains, dans l'industrie musicale, lui ont conseillé de faire profil bas pour ne pas brusquer les auditeurs hétéros, Eloi refuse de se conformer et de faire passer ses messages en douceur. Blast, au contraire, est un manifeste en faveur de l'affirmation de soi. "Ce que je veux transmettre, c'est qu'il faut s'imposer, ne pas avoir peur de se mettre en avant juste parce qu'on est en minorité, lance-t-elle. On a le droit d'exister comme on l'entend, et le faire au grand jour permet d'être en paix avec soi-même." Alors, tête haute, sourcil fendu et regard de braise, Eloi allume son public et assume sa butcherie jusqu'au bout des gants.

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