[Article à retrouver tout l'été dans le magazine des 30 ans de têtu·, ou sur abonnement] Alors qu'en France, les boys bands populaires dans les années 1990 n'ont pas fait long feu, comme les 2Be3, les Britanniques ont su soutenir la gloire de ces garçons aguicheurs qui aiment tant jouer avec les codes gays.
Avoir connu les boys bands, ça vous file un coup de vieux. En France, notre amour pour ces bandes de garçons chanteurs peu vêtus a été un feu de paille de la fin du XXe siècle. On se souvient pourtant comme si c'était hier de leurs sourires éclatants, de leurs chorégraphies sportives et, surtout, de leurs muscles saillants. C'est d'ailleurs pour capitaliser sur cette nostalgie semi-assumée qu'une série sur les 2Be3, écrite et réalisée par Yaël Langmann (Chair tendre), est prévue sur Prime Video pour la fin de l'année.
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À têtu·, on n'a pas vu venir cette vague : dans notre premier numéro, en 1995, on saluait deux icônes gays de la pop britannique des années 1980, Boy George et Jimmy Somerville, tandis que de l'autre côté de la Manche, nos confrères d'Attitude mettaient en une l'idole du moment : Robbie Williams, de Take That. Ce quintet (avec Gary Barlow, Mark Owen, Jason Orange, Howard Donald) est alors au faîte de sa gloire, avec six titres passés par la première place des classements britanniques. Depuis le printemps 1995, leur méga-tube "Back for Good" est partout. Le Royaume-Uni a succombé, à la suite des États-Unis, aux groupes pop de jeunes chanteurs-danseurs capables de séduire un large public féminin et gay, à coups de hits entêtants. Il y a les rebelles un peu trash d'East 17, les gendres idéaux aux ballades niaises de Boyzone et, entre les deux, Take That.
Presque pas gay
Le groupe naît en 1990 de l'esprit de Nigel Martin-Smith, alléché par le succès outre-Atlantique des New Kids on the Block (NKOTB). Après un casting mené dans la région industrielle et alors sinistrée de Manchester, dont il est originaire, le manager assemble une bande assez singulière. Avec sa gueule mi-ange mi-démon, Robbie William, à peine 16 ans à l'époque, entend profiter de l'aventure avec tous ses excès. Les débuts sont plutôt timides, mais leur manager – lui-même gay – a une idée de génie : pousser tous les curseurs de l'homoérotisme pour couper l'herbe sous le pied de la concurrence. Les cinq membres du groupe, tous hétéros, se plient au jeu avec malice – on adore les voir s'étaler mutuellement divers aliments sur le corps dans le clip kitschissime de "Do What You Like". Pour leur première tournée, ils se concentrent sur les clubs queers où ils fidélisent une solide base de fans, avant d'attaquer la cible principale de ce genre de groupes : les (très) jeunes filles et leurs mamans.
Récemment, Robbie Williams confiait à Attitude : "Dans le premier club gay où on est allés, je me suis senti non seulement bien accueilli, mais aimé et apprécié. Ça a instantanément changé ma vie, et j'en suis très reconnaissant." Le "gaybaiting", cette pratique marketing visant à capter un public gay, est vite devenu la norme pour les boys bands, dont les membres doivent en priorité être séduisants avant même d'être musiciens. Tous les ingrédients sont là : la chemise ouverte sur un torse glabre et musclé, l'élastique du boxer qui dépasse, les séances photos dénudées, les poses suggestives… Les boys bands sont sexy de bout en bout, multiplient les signaux vers la commu, et pourtant un seul fera son coming out : Steven Gately, de Boyzone, en 1999. Des rumeurs persistantes ont bien couru sur plusieurs de ses camarades sans qu'aucun toutefois ne sorte du placard, même après leur gloire éphémère.
Aujourd'hui, quel souvenir gardons-nous de tous ces groupes apparus en France à l'automne 1996, aux noms qui fleurent bon la crème dépilatoire et le gel effet mouillé : 2Be3, G-Squad, Alliage ? Les ados de l'époque ont gravé en mémoire les abdos de Filip, Adel et Franck des 2Be3 (immortalisés par Pierre et Gilles en 1997), la bouche pulpeuse de Quentin d'Alliage ou encore la poutre apparente de Gérald de G-Squad. Côté musique, "Raide dingue de toi" fonctionne toujours pour un karaoké nostalgique, et voilà que "Partir un jour" devient vintage, reprise par Juliette Armanet pour le film du même nom présenté cette année en ouverture du Festival de Cannes.
Durablement rassasiée par la vague des années 1996-1998, la France n'a plus succombé aux groupes de garçons jusqu'à sa découverte des One Direction, en 2011. L'Angleterre, toujours mieux dotée en pop, va en revanche offrir à ses boys bands l'opportunité de maturer en men bands, et hisse ces artistes jugés peu crédibles à hauteur des Beatles et d'Oasis en réconciliant public, critiques et industrie. À l'été 1995, alors que Take That est en répétition de sa tournée mondiale, Robbie Williams, miné par des problèmes de drogue, quitte le groupe. Son envol lui ouvre la voie d'une riche carrière solo, alors que ses acolytes se séparent quelques mois plus tard. Mais en 2006, Take That se reforme pour une tournée best of. L'accueil enthousiaste qu'ils reçoivent les pousse à retourner en studio. L'eldorado se trouve désormais en Corée du Sud, où les produits locaux affolent les compteurs. Certains, tels BTS ou Stray Kids, s'exportent avec succès. N'est-ce pas dans les vieux pots qu'on fait les meilleures confitures ?
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