interviewNajat Vallaud-Belkacem : "Il faut rappeler ce que la France doit aux étrangers"

Par Nicolas Scheffer le 05/09/2025
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Alors que l'Aide médicale d'État (AME) revient dans le débat public, à quelques jours d'un vote de confiance du gouvernement Bayrou, Najat Vallaud-Belkacem, présidente de France terre d'asile, revient sur la nécessité de changer de regard sur l'asile et les migrations.

La France est dans une impasse politique, et comme toujours, le serpent de mer de l'Aide médicale d'État (AME) est à nouveau jeté dans le débat public. Suspendu à un vote de confiance le lundi 8 septembre, le gouvernement de François Bayrou veut revoir les conditions d'accès de cette aide destinée aux étrangers en situation irrégulière, et restreindre la liste des soins pris en charge. Plusieurs projets de décrets, consultés par l'AFP, ont été rédigés en ce sens, remettant une pièce dans la machine du brouhaha politique.

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Il est impossible de débattre sereinement de politique de migration, jugent Benjamin Michallet économiste, spécialiste des déplacements forcés et juge assesseur à la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) et Najat Vallaud-Belkacem, présidente de France terre d'asile. Dans Réfugiés, ce qu'on ne nous dit pas, un essai publié en mai dernier, tous deux démontent un à un les préjugés alimentés par les élus de droite et d'extrême droite, avec l'aide des médias réactionnaires. Avec têtu·, Najat Vallaud-Belkacem revient sur la manière dont l'immigration reste un chiffon rouge en dépit de la richesse que les étrangers apportent en réalité au pays. Entretien.

Pourquoi l’asile et les migrations sont des sujets qui passionnent tant les Français ?

La question des étrangers est au cœur de tous les enjeux de notre société, notamment en ce qui concerne la qualité de notre État de droit, c'est-à-dire le respect des règles que l’on se fixe. Lorsqu’un pouvoir grignote les droits fondamentaux, il commence systématiquement par s’en prendre aux étrangers. Dans le trumpisme par exemple, la stigmatisation de l’étranger est au cœur d'une stratégie, qui essaime également en Europe, avec la désignation d’un ennemi de l’intérieur, d’un bouc émissaire. Mais, de nombreuses allégations sont démenties par les faits objectifs C'est ce que nous voulons clarifier avec Benjamin Michallet car les chiffres sont incroyablement manipulés. Par exemple, on nous fait croire que la France croule sous les demandes d’asile, mais les demandeurs sont 130.000 en 2024, dont 70.000 ont obtenu le statut de réfugié, sur 66 millions de Français.

On pourrait donc accueillir plus de réfugiés ?

Les politiques de droite et d’extrême droite nous présentent régulièrement le chiffre de 400.000 à 500.000 nouvelles personnes sur le territoire, l’équivalent de la ville de Toulouse, et en affirmant que les traités internationaux nous obligent à les accueillir. Mais il s’agit l’ensemble de la migration, en grande partie alimentée par les étudiants étrangers et la main d’œuvre de travailleurs qualifiés, une migration volontaire qu’on peut réguler. Le droit d’asile a été construit au fil des horreurs que nous avons vécues : la Convention de Genève, par exemple, est issue de la Seconde Guerre mondiale, une époque où les juifs allemands frappaient à la porte des pays européens et ont trouvé porte close.

"Si on veut que les OQTF soient exécutées, il faut être plus sérieux sur leurs délivrances"

Qu’est-ce qui, moralement, peut faire l’objet du débat politique concernant les questions de migration ?

On a légitimement le droit et les moyens de définir notre politique migratoire, seulement, c’est tellement confortable pour certains politiciens de nourrir le rejet pour des intérêts électoralistes. Notre principe, c’est qu’on ne laisse pas une population entre les mains d'un fou qui a décidé de l'exterminer. Quand les Syriens fuient la torture du régime de Bachar al-Assad, pourquoi notre premier réflexe n'est pas de les accueillir à bras ouverts ? Quand on se demande ce que le peuple veut, on doit s’interroger sur l’héritage des combats de nos prédécesseurs : la Déclaration de l’homme et du citoyen, le Conseil national de la résistance, la Constitution… ce sont des textes fondamentaux qui font partie de l’identité nationale.

Il y a une différence entre ce qui est décidé et la réalité, par exemple les Obligations de quitter le territoire français (OQTF) qui ne sont que rarement respectées… Cela ne nourrit-il pas un sentiment d’impuissance ?

Si on veut que les OQTF soient exécutées, il faut être plus sérieux sur leurs délivrances. Or, les préfectures font beaucoup de zèle : à elle seule, la France délivre un tiers des OQTF de l’Europe. En cinq ans, le nombre d’OQTF a augmenté de 60% et les moyens des préfectures de 8%. Cela aboutit à des erreurs grossières, avec des personnes enfermées dans des Centres de rétention administrative (CRA), alors que c’est leur homonyme qui est visé…

La gauche n'a-t-elle pas échoué à décorréler les questions migratoires et celles de l’islamisme et des attentats islamistes ?

Nous parlons dans le livre d’une recherche très documentée entre l’exposition et le contact. Le contact, c’est l’avis que vous vous faites parce que vous cotoyez des personnes migrantes alors que l’exposition, c’est le reflet de ces personnes à travers le prisme des médias et singulièrement des chaînes d’information en continu. On constate que l’exposition augmente l’anxiété quand le contact est bien plus facile. À gauche, il faut rappeler systématiquement ce que la France doit aux étrangers. Alors, on pourrait changer le narratif.

"Si les Français avaient droit à des informations solides, objectives, ils seraient favorables à accueillir plus de monde"

Vous plaidez pour des réformes européennes, où plusieurs États ont des politiques hostiles, et dont le Parlement n’est pas très favorable. Faut-il aller dans les négociations ou changer radicalement de logiciel ?

Il y a un écart important entre les discours et la pratique : en Italie, Giorgia Meloni a été élue sur un discours particulièrement sévère sur les demandeurs d’asile et finalement, il y a eu 400.000 régularisations pour des raisons économiques. Je suis persuadée que si les Français avaient droit à des informations solides, objectives, ils seraient favorables à accueillir plus de monde. La question migratoire permet de faire un écran de fumée, de détourner l’attention des problèmes que l’on ne parvient pas à traiter. Dès qu’il y a un problème, que ce soient les punaises de lit ou le cyclone Chido à Mayotte, c’est la faute des migrants.

Vous constatez un manque de connaissances sur les sujets migratoires ?

Les administrations publiques ont toutes les données nécessaires, mais on n’a pas de recherche approfondie, menées par des chercheurs irréprochables, ce qui conduit à des manipulations avérées. Par exemple, l’Observatoire de l’immigration et de la démographie, une espèce de think-tank d’extrême droite financé par le milliardaire Pierre-Edouard Stérin, sort des chiffres sortis de nulle part repris en gros titres par les médias de la sphère de Vincent Bolloré. Nous appelons à la création d’un GIEC (Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat) des questions migratoires, car de la même manière qu’il y a un climato-scepticisme, il y a un migration-scepticisme avec des représentations faussées. Sur le sujet, nous devons avoir un éclairage et un consensus scientifique.

L’universalisme que vous revendiquez est-il suffisamment défendu ?

Les personnes que j’accompagne ont souvent baigné dans l’absolue conviction que la femme est inférieure à l’homme et que l’homosexualité est contre-nature. Une fois adulte, pour une raison ou pour une autre, ces personnes viennent en France et s’imprègnent de nos valeurs démocratiques et respectueuses des droits humains. Quand ils repartent au pays, par exemple au Mali, et qu’ils font reculer les mutilations génitales des filles, c’est quelque chose que j’applaudis. Il nous manque à gauche une lecture du monde : entraînés par les médias, on sautille d’un sujet à l’autre sans grande cohérence.

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Crédit photo : Laurent Le Crabe / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

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