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interviewElips : "J’aime mélanger le masculin et le féminin et brouiller les pistes"

Par Florian Ques le 03/10/2025
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[Interview à retrouver dans le magazine de têtu· de l'automne, ou sur abonnement.] Révélée dès la première saison de Drag Race France, Elips est revenue dans All Stars avec un état d’esprit conquérant, sublimant sa réserve légendaire pour donner de la fierté à toustes les drag queers, mais aussi, bien au-delà, aux enfants introvertis.

Photographie : Jules Faure aka Punani

"Ça faisait des mois et des mois que je cultivais un esprit de revanche”, nous confie-t-elle, radieuse malgré l’épuisement, au lendemain de la finale de Drag Race France All Stars. Et cette revanche, on peut dire qu’Elips la tient, elle qui termine dauphine de la compétition, face à Mami Watta, après une édition très relevée. Facilement classée, a priori, parmi les outsiders du fait de sa personnalité réservée, rien n’éteint en réalité l’artiste de 27 ans : ni la concurrence tapageuse des candidates les plus extraverties, ni la pression de se remettre en jeu sous les feux des projecteurs.

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“Après être partie à mi-parcours en saison 1, j’avais envie d’aller le plus loin possible. Il s’agissait de ne pas reproduire les mêmes erreurs, et surtout de s’amuser”, analyse-t-elle. Un mélange de niaque et de légèreté qui lui permet de se mettre deux challenges dans la poche, à la surprise de… personne, parmi ses fans, qui savaient déjà son immense potentiel depuis sa participation à la toute première saison de Drag Race France, en 2022.
Une ascension d’autant plus éclatante que, tout en montrant les jolies cordes qu’elle a ajoutées à son drag depuis trois ans, Elips n’a rien rogné de sa personnalité, revendiquant d’envoyer par son incarnation un message “aux enfants introvertis” et de représenter les drag queers.

  • Les fans sont unanimes : tu t’es révélée dans All Stars. Comment expliques-tu une telle évolution entre tes deux saisons ?

Apparaître à la télévision m’a créé des complexes par rapport à mon image, sur lesquels j’ai dû travailler. Sur le plan professionnel, j’ai continué à affiner mon drag. Dans le milieu, on pressentait l’arrivée d’un All Stars depuis environ deux ans. Je me suis tout de suite dit que j’avais envie d’y prendre part, car je n’avais pas pu montrer tout ce que je souhaitais durant ma saison.

  • Quels étaient tes principaux regrets après ton départ à l’épisode 5 face à Paloma ?

C’était ma première expérience télé : j’étais tétanisée face à tout ce qui pouvait se passer, je n’ai pas réussi à me lâcher. Il faut aussi rappeler que c’était la première saison de Drag Race en France ; on ne savait pas à quoi ça allait ressembler ni si ça allait fonctionner. Je me suis alors dit que c’était ridicule de faire All Stars si c’était pour ne pas m’amuser.

  • Justement, y a-t-il un challenge qui t’a amusée plus que les autres ?

“Queenovision” ! C’est là que je me suis sentie capable de me dépasser, même si je ne suis pas une danseuse. J’ai adoré apprendre la chorégraphie avec Piche, on a passé la moitié de la nuit à répéter dans les couloirs… C’était un moment de joie, qui m’a permis d’être dans le top quand on ne m’y attendait pas !

  • Et quel est le look dont tu es le plus fière ?

J’hésite entre deux. Le look “XX Ailes”, très galère, mais j’ai adoré le jeu des matières, entre les arts plastiques et la mode. Et celui pour le défilé “Circus Couture”, en arlequin-clown rouge. Ça m’a permis de revisiter mes années collège, où je faisais du cirque.

  • Quel est ton processus créatif pour tes tenues ?

Je commence toujours seule, avec beaucoup de tableaux Pinterest où je regroupe toutes les inspirations qui me passent par la tête. Ensuite, je me lance dans des croquis : ayant fait des études d’arts plastiques, cette étape de création est primordiale pour moi ; j’ai besoin de voir mes idées sur le papier. Après les esquisses, je fais un moodboard et je contacte les personnes que j’imagine capables de créer les looks.

  • Pour le challenge “T’es gonflée”, ça n’a pas dû être du gâteau !

C’est clair qu’on ne nous a pas épargnées, cette saison ! C’est hypertechnique de créer une tenue qui se met à gonfler sur scène. Par chance, je travaille beaucoup avec le couturier bordelais Vincent Dupeyron. Il connaissait une entreprise spécialisée là-dedans, un pur miracle.

  • Tu as évoqué les problèmes de confiance en soi qui ont terni ta jeunesse. Briller dans All Stars, ça doit booster l’ego, non ?

Encore maintenant, je me bats contre certains “détraqueurs” dans ma tête. Mais j’apprends à m’aimer davantage, et surtout à avoir plus d’indulgence envers moi-même, ce qui me permet d’être plus légère dans mon drag, mais aussi dans ma vie de tous les jours. C’est un cheminement assez long et laborieux. C’est important de pouvoir faire appel à des professionnels, comme des psys, mais surtout de bien s’entourer. C’est mon cas.

  • Le drag semble un excellent outil pour mieux s’accepter !

Avec le drag, j’ai pu faire tout ce que je m’interdisais jusque-là. On fait nos propres choix, on se montre comme on veut, c’est l’un des plus grands espaces de liberté. Le drag m’a énormément aidé à accepter ma part de féminité et mon côté androgyne, ce qui était bien plus compliqué quand j’étais plus jeune…

  • À cause de ton environnement proche  ou de la société ?

Les deux ! Au collège, ça a été vraiment difficile. J’avais les cheveux longs, on me prenait souvent pour une fille – les profs aussi, ce qui déclenchait l’hilarité dans la classe. En plus, je m’appelle Ély, un prénom mixte, donc ça perturbait encore plus les gens… Je détestais mon androgynie.

  • Pour autant, malgré les moqueries, tu résistais en gardant les cheveux longs, par exemple !

C’est vrai. Mais c’est surtout au lycée que j’ai enfin eu un entourage amical fort, qui m’a apporté beaucoup de bienveillance à l’égard de ma singularité. J’ai commencé à me dire que j’avais le droit d’être androgyne et d’avoir un corps différent.

  • Est-ce pour cette raison que tu t’es orientée vers le drag queer ?

Je pense ! J’aime mélanger le masculin et le féminin, brouiller les pistes, m’amuser avec les codes et les normes pour en faire ce que je veux. Le drag queer permet d’avoir toutes les possibilités sur sa palette. Déjà petit, j’étais fasciné par Annie Lennox, David Bowie, Elton John… Autant de personnes qui ont participé à déconstruire le genre.

  • Ton père t’a dédié un superbe discours pour la finale. Tes parents ont toujours accepté ?

Quand j’étais petit, je me déguisais beaucoup avec des robes de princesse, et ils ne m’ont jamais brimé. Pour eux, ça n’a jamais représenté un problème, en tout cas, ils ne me l’ont jamais fait sentir.

  • Tu es une des rares artistes drag à ne pas avoir migré à Paris : Bordeaux forever ?

Je résiste encore et toujours à la tentation de la capitale ! [Rires.] Mais c’est aussi parce que la scène queer bordelaise s’est beaucoup développée depuis plusieurs années. Le collectif Maison Éclose, par exemple, a émergé en proposant des viewing parties d’une saison du Drag Race américain. Au début, il n’y avait qu’une vingtaine de personnes, puis, dès le troisième épisode, c’était complet ! C’est là-bas que j’ai rencontré Vicky Lips, qui m’a proposé d’être sa fille drag. Je reste donc très attachée à Bordeaux. 

  • Dans l’émission, tu parlais de ta crainte d’être oubliée si tu t’éloignais. C’est toujours le cas ?

Ça s’est atténué. En fait, je me suis rendu compte que j’avais un ancrage suffisamment fort à Bordeaux, avec ma famille drag et un collectif qui me prend beaucoup de temps. Ce n’est donc pas si grave si on ne m’appelle plus. De toute façon, il y a toujours des moments de creux, et ils sont bénéfiques, autant pour se reposer que pour travailler sur son drag et mieux cerner ce qu’on veut développer. Ce sont des instants précieux pour la création artistique.

  • Et ce projet de spectacle, il en est où ?

Au tout début ! Je suis très inspiré par ce que propose Sasha Velour, par exemple ; j’adore son rapport à l’image, aux visuels, à la projection… J’aimerais tendre, comme elle, vers une proposition artistique totale. Pour mon talent show, cette saison, j’ai fait de la marionnette portée, et c’est aussi un art que j’aimerais incorporer à mon drag.

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