Quatre ans après Titane, Julia Ducournau délaisse l'horreur pour déployer, avec son nouveau film Alpha, une fresque dramatique sur une famille hantée par le deuil et la maladie, métaphore des pires années de la crise sida. têtu· a discuté de la genèse du film avec la réalisatrice.
Rares sont les cinéastes, comme Julia Ducournau, à bousculer autant le grand public. Avec Grave en 2016 puis Titane, Palme d'Or au Festival de Cannes en 2021, la réalisatrice est devenue l'une des figures émergentes du cinéma de genre à la française. Alpha, son dernier long-métrage sorti en salles ce mercredi 20 août, emprunte toutefois un chemin différent. En narrant l'histoire d'une adolescente, Alpha, dont la vie bascule après qu'elle s'est fait tatouer le bras, la cinéaste tisse un récit dramatique mêlant famille et deuil, qui revisite la crise sida d'une manière singulière. Elle se confie pour têtu· sur son rapport à cette période charnière de l'histoire et sur la figure gay qui a en partie inspiré ce projet.
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- De nombreuses critiques n'ont pas été tendres avec vous après le festival de Cannes en mai dernier. Il semble que vous étiez attendue au tournant. Vous vous y étiez préparée ?
J'ai toujours fait des films assez clivants, je m'y attendais. Ce serait mentir de dire que ces critiques ne m'ont pas fait mal sur le moment même si je me focalise plutôt sur les réactions d'amour que j'ai reçues. Ce qui est drôle, c'est que l'on parle aujourd'hui de Titane comme s'il avait fait l'unanimité alors qu'il avait suscité des réactions également vives à l'époque. C'est simplement la Palme d'or qui a changé l'idée que l'on s'en faisait.
- Dans Alpha, vous avez donc choisi de représenter les années sida de manière singulière, avec un parti pris presque fantastique où les malades deviennent ces statues de marbre. C'était par volonté de rendre hommage aux victimes ?
Plus que ça. Pour moi, c'était une manière d'élever leur vie et leur mort au rang de sacré, comme pour les rendre éternels. Je convoque en un sens l'iconographie des gisants, ces statues de saints allongés dans le marbre présentés dans les cathédrales. En parallèle, on retrouve l'idée d'éternité dans le deuil. À partir du moment où on accepte de faire un deuil – et je dis bien "accepter" parce que ce n'est pas du tout une évidence, ça devient un état permanent.
- Même si l'on retrouve quelques furtives touches çà et là dans Alpha, vous avez délaissé le monde de l'horreur après vos deux précédents films. C'était pour montrer que vous pouviez exister hors de ce genre-là ?
Avec Alpha, c'était obligatoire de ne pas tomber dans l'horreur, mais je ne sais pas si c'est inscrit dans le marbre. C'est le cas de le dire (Rires.) Compte tenu des deux films que j'avais faits avant, ma grande crainte était que les gens aillent au spectacle en se disant qu'ils allaient avoir peur : ça aurait été une catastrophe qu'on ait peur des malades dans Alpha. Je voulais même faire l'inverse.
- Était-ce aussi un moyen de déjouer les attentes qui pesaient sur vous en tant que réalisatrice ?
Je crois déjà qu'il ne faut jamais être là où on est attendu. Et quand je dis "on", je m'inclus dedans : je ne veux pas être là où je m'attends. Juste après Titane, j'avais commencé à écrire un autre film qui n'avait rien à voir avec Alpha, mais je me suis rendu compte que je me répétais. Je restais dans ma zone de confort et c'était complètement vain et stérile. Je ne crois pas qu'on puisse créer quoi que ce soit de bon dans le confort. J'ai ainsi jeté un an d'écriture à la poubelle. Il faut aller vers l'inconnu et risquer de tomber.
- Julia Ducournau aux commandes d'une comédie, ça pourrait arriver ?
Carrément ! Si je devais en faire une, je pense que je serais à 100 % du côté de John Waters qui est un de mes auteurs préférés. J'ai un humour super noir et beaucoup d'attachement au grotesque du corps. Pour moi, la scène dans Titane où Alexia (l'héroïne du film, ndlr) est dans la maison et se met à buter tout le monde avec un tabouret dans la bouche, est une pure scène de comédie. Ça me fait hurler de rire.
- Vous avez choisi d'aborder la crise du sida à travers un personnage toxicomane, Amin, joué par Tahar Rahim. C'est un angle que l'on retrouve assez peu dans les œuvres qui évoquent ces années-là. Comment cette décision a-t-elle été prise ?
J'ai aussi eu l'impression de ne pas avoir beaucoup vu cette représentation-là. C'est aussi un sujet qui me touche de près. Sur un plan purement narratif, ça me permettait d'établir une gémellité entre Alpha et Amin où l'aiguille – celle du tatouage pour l'une, celle du shoot pour l'autre – fait office de totem et permet une passation. À plus grande échelle, c'était important pour moi de parler des années sida. Entre Philadelphia et 120 battements par minute, presque rien n'a été fait sur le VIH au cinéma. Cela dit quelque chose de l'étendue du tabou persistant autour de cette maladie qui est indéfectiblement liée à une honte sociétale parce qu'il n'y a jamais eu de réparations. À cette époque, des tas de patients et leurs familles ont été maltraités et tout a été mis sous le tapis comme si c'était normal.
- Finnegan Oldfield interprète un rôle secondaire, mais important, celui d'un professeur homosexuel qui symbolise en un sens toute la communauté gay qui a été ébranlée par l'arrivée du VIH. Comment avez-vous construit ce personnage ?
Ce personnage est inspiré d'un professeur que j'ai connu quand j'avais 8 ou 9 ans et qui a beaucoup compté. Il était homosexuel et, à cette époque, à cause de l'épidémie, cette sexualité provoquait une peur immédiate chez les parents d'élèves. Alors, la veille de la rentrée scolaire, il les a convoqués pour dire "Je suis homosexuel et si ça vous pose un problème, vous pouvez enlever vos enfants de ma classe". Certains l'ont fait. En parallèle, alors que tout le monde essayait de "protéger" les enfants de la réalité de la maladie, ce professeur a fait tout l'opposé : non seulement il nous a parlé du sida de manière très frontale mais il m'a aussi fait faire un exposé à ce sujet. Ça a planté une graine.
- Dans les crédits de fin, vous dédiez ce film à votre mère. Pourquoi ?
Alpha n'est pas un film que je me destinais à faire si tôt dans ma carrière. Le moment où j'ai compris comment me réinventer a correspondu à une période où je devais m'occuper de ma mère et, en quelque sorte, devenir sa mère à elle. Avec Grave et Titane, j'ai abordé l'émancipation par rapport au regard paternel. Mais parler du détachement de la figure maternelle est beaucoup plus complexe. C'est comme s'arracher à une symbiose originelle mais c'est aussi une forme d'amputation de soi qui entraîne une culpabilité.
- À en juger par ce qu'on voit sur les réseaux sociaux, une partie du public qui aime et soutient votre cinéma est LGBTQI+. Vous en avez conscience ?
J'en ai totalement conscience. Mon cinéma est queer de manière complètement assumée. Je ne crois pas que je sois une personne ancrée : mes désirs évoluent et j'espère qu'ils continueront de le faire, en un sens, je me sens queer. De mon point de vue, c'est ça, être vivant ! C'est embrasser l'intégralité des possibilités de son être.
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