cultureBjörn Andrésen dans "Mort à Venise" : le cauchemar d'un twink

Par Laurent Nunez le 28/10/2025
Björn Andrésen dans le film "Mort à Venise" de Luchino Visconti.

[Mise à jour : l'acteur suédois est mort le 25 octobre 2025 à l'âge de 70 ans.] La beauté n'est pas une malédiction ; l'enfer, c'est le regard des autres. Et Guillaume Perilhou le prouve dans son deuxième roman, La Couronne du serpent, en suivant la trajectoire de Björn Andrésen, apollon révélé, pour son malheur, par Luchino Visconti dans le film Mort à Venise.

[Article initialement publié dans le magazine têtu· de l'automne 2024.]

Peut-on détruire quelqu'un rien qu'en l'admirant ? Ou plutôt : rien qu'en le livrant à l'admiration des autres ? Cette question hante chaque page de La Couronne du serpent, le deuxième roman de Guillaume Perilhou (éditions de l'Observatoire). Au-delà de ses qualités littéraires indéniables – style ciselé, construction sophistiquée, réflexion stimulante – l'œuvre bouleverse par son ancrage dans le réel : tout est hélas vrai dans la descente aux enfers du pauvre Björn Andrésen, soumis trop tôt aux regards fascinés des foules.

À lire aussi : "Midi, minuit, sauna" : la littérature érotique gay s'invite à La Musardine

Orphelin élevé par sa grand-mère, Björn n'est qu'un adolescent quand son destin bascule. Repéré par le réalisateur italien Luchino Visconti lors d'un casting à Stockholm, il est choisi par le maestro pour incarner Tadzio dans l'adaptation cinématographique du court roman de Thomas Mann, La Mort à Venise. En 1971, il devient "le garçon le plus beau du monde". Peut-on imaginer pire malédiction ? De la blondeur innocente de ses 14 ans à l'amertume qui teintera son âge adulte, La Couronne du serpent retrace – avec une structure narrative ambitieuse, entremêlant différentes voix et temporalités – le triste parcours de cet acteur adulé, adoré, condamné pour le reste de sa vie à porter le masque de son personnage. Car l'évidence s'impose : en faisant du jeune Suédois l'étendard sublime des fantasmes de son cinéma, Visconti le déposséda très vite de lui-même. Björn Andérsen ne fut plus, pour les autres, que ce qu'un autre avait voulu qu'il soit.

Le rêve d'un vieil homme

En parallèle de ce destin tragique, le roman de Perilhou nous plonge dans l'univers aristocratique de Luchino Visconti. Descendant d'une famille dont les armoiries représentent – ironie du sort – un serpent dévorant un enfant, le réalisateur semble reproduire cette dévoration dans sa relation avec son jeune acteur. L'auteur excelle en tout cas à figurer le contraste entre ces deux mondes : d'un côté, Visconti, évoluant dans les sphères mondaines, discutant avec le peintre Balthus, avec la cantatrice Maria Callas ; de l'autre, Björn, ado timide et sans repères, entouré de gens qui s'extasient chaque jour sur son visage, réduit ainsi au silence et à la pire réification. Vraiment, ces deux-là n'auraient jamais dû se rencontrer.

"Je ne connais pas un mot de sa langue et lui bien sûr ne parle pas la nôtre", confesse très vite Visconti, sans entendre toute la profondeur de son propos… En cherchant à capturer la beauté idéale à travers Björn, et parce qu'il demeure prisonnier de son univers mental (Thomas Mann, Marcel Proust, Vincenzo Bellini, Guiseppe Verdi), le réalisateur italien ne fait hélas que projeter son imaginaire sur un être qu'il ne peut concevoir que comme une sorte de vase humain, superbe et vide… Au fil des pages se noue ainsi une relation asymétrique où le pouvoir destructeur s'exerce dans l'indifférence à l'innocence sacrifiée.

Qu'est-ce qui est mort à Venise ?

Visconti ne désirait pas Björn – pas sexuellement du moins. Et l'on ne trouvera dans La Couronne du serpent ni agressions ni attouchements. Mais ce roman est aussi celui des regards lubriques, des fantasmes malvenus. L'épisode de la fête, un an après le tournage de Mort à Venise, en est l'illustration glaçante. Traîné par le réalisateur dans une discothèque gay, Björn, 15 ans alors, twink hétéro/puceau, se retrouve la proie d'hommes plus âgés, et plus conscients que lui de leurs désirs. L'un d'entre eux tente de le draguer : "Je ne vais pas te poser la question qu'on doit te poser toute la journée – qu'est-ce que ça fait d'être aussi beau ? – parce que je pense que je connais la réponse, non pas que ça me concerne c'est pas mon cas mais je veux dire je pense que ça ne doit pas être facile, enfin c'est seulement ce que je pense hein peut-être que c'est agréable enfin que ça te plaît de plaire à tout le monde mais ne me réponds pas, je présume que tu n'as pas envie de répondre à ça, m'enfin purée le nombre de mecs qui vont se palucher en pensant à toi ! Ça doit faire bizarre quand même, non ?"

Cette scène, que Björn évoquera dans plusieurs interviews, marque un point de bascule dans son existence. Dès lors, il ne pourra plus se défaire d'un dégoût brutal pour le désir homosexuel. Autant le dire franchement : il devint homophobe. À la fin du livre, et presque sur son lit de mort, Visconti semble être revenu de ses erreurs : "Nous mettons des illusions dans la tête des mères et des jeunes filles. Nous prenons des gens dans la rue et nous avons tort. Nous vendons un élixir d'amour qui n'est pas un élixir." Mais il est trop tard. Prisonnier du reflet que les gens lui renvoient, Andrésen porte à jamais les stigmates d'une célébrité qui l'a coupé du reste du monde. Aujourd'hui, il a 69 ans. Ses cheveux ont blanchi, son visage s'est affaissé. Il a connu l'alcool et l'héroïne. Il a réussi : il n'est plus le garçon le plus beau du monde. Mais la malédiction demeure, et sur toutes les photos, son regard reste habité par une tristesse insondable. Qu'est-ce qui est mort à Venise ? Sans doute la part joyeuse et innocente d'un gamin qui s'appelait Björn Andrésen. Que ce roman serve de faire-part.

À lire aussi : De "Spartacus" à "Gladiator II", le péplum, éternel réservoir à fantasmes homoérotiques

Crédit photo : Alfa / Warners Bros / PECF