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Nos viesMalt pour toustes : à La Réole, une microbrasserie bio, artisanale et lesbienne

Par Anaïs Lecoq le 06/11/2025
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[Article à retrouver dans le magazine de l'automne ou sur abonnement.] À La Réole, en Gironde, Véro et Véro se jouent des codes très masculins associés à la bière pour brasser un produit à leur image.

Photographie : Sarah Arnould pour têtu·

Sur les rives de la Garonne, à une heure de Bordeaux, il fait bon se perdre dans les ruelles pavées de la cité médiévale de La Réole et découvrir son imposant prieuré, les vestiges d’un ancien ­château fort et, au détour de la rue Armand-Caduc, le tintement des verres qui s’entrechoquent, se mêlant aux joyeuses discussions d’une fin de journée.

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Aux beaux jours, tables et chaises investissent les pavés face à la devanture en bois de la microbrasserie artisanale et féministe Y’a une sorcière dans ma bière. La porte ouverte laisse s’échapper une playlist dont chaque son a été sélectionné avec soin par Véronique Lanceron, 47 ans, la cofondatrice du lieu. Souvent des chansons de Dalida, son “pilier”, mais aussi Camion Bip Bip, Eddy de Pretto, Louisadonna… "Quand elle chante 'la vie est trop courte pour s’épiler la chatte', ça fait son petit effet sur les clients", s’amuse-t-elle.
Ancienne étudiante en beaux-arts, elle a dessiné et accroché aux murs les portraits de personnalités qu’elle et son associée, Véronique Vérisson, 53 ans, affectionnent particulièrement : l’écrivaine Virginie Despentes, le philosophe Paul B. Preciado… Peut-on faire plus évident pour afficher la couleur ? "C’est vrai que quand les gens nous voient, ils n’ont pas trop de doute sur le fait que nous sommes lesbiennes, s’esclaffent les deux Véro. Par contre, beaucoup pensent qu’on est ensemble et nous lancent des 'ta chérie' ou 'ta compagne' à tout bout de champ."

Mais c’est en réalité une histoire d’amitié de près de vingt-cinq ans qui anime la microbrasserie réolaise. Les deux homonymes se rencontrent en 2000 au sein du milieu associatif LGBT bordelais : l’une est alors salariée de la Maison de l’homo­socialité, l’autre en deviendra la présidente, avant sa fermeture en 2003. Lassées de la vie à la ville, elles quittent Bordeaux pour Barie, village de 300 habitants proche de La Réole. "C’était en 2012, au moment de La Manif pour tous, et Véro entrait dans un parcours de PMA avec sa compagne, retrace Véronique Vérisson. Nous avions beaucoup d’a priori et de craintes sur la vie à la campagne." Elles découvrent alors un village "hyperouvert et hyperaccueillant". "Même si on entendait parfois des saloperies dans les vignes…", précise-t-elle.

Au commencement étaient les femmes

Les deux amies travaillent dans le vignoble et la culture d’osier, mais après plusieurs déceptions professionnelles, elles décident d’utiliser leurs économies pour lancer leur affaire ensemble : "Nous n’avions plus envie de bosser pour quelqu’un, et plus envie non plus de bosser avec des mecs." Amatrices de bonnes bières, elles découvrent avec stupéfaction que les premiers brasseurs étaient en fait des brasseuses, le brassage étant à l’origine une activité domestique dévolue aux femmes. Y’a une sorcière dans ma bière naît en 2020, avec la volonté de se réapproprier cette activité dont les femmes ont été progressivement évincées à la fin du Moyen Âge.

C’est à partir d’ingrédients français, locaux et bio, que le désormais duo de brasseuses s’amuse à détourner les codes d’une boisson encore trop associée à la masculinité. Sa Barie-Brest, une triple "fière et forte", arbore une étiquette rose flashy représentant une femme coiffée d’une iroquoise : "Ça nous amuse beaucoup d’amener une bouteille rose aux hommes qui nous demandent de leur servir la bière la plus forte en alcool." Chaque bière a en commun le nom "Virago", terme misogyne teinté de lesbophobie désignant une femme à l’allure jugée masculine, aux manières rudes et autoritaires. "Enfant, j'ai toujours été considérée comme un garçon manqué, aujourd’hui, je m’assume. Choisir ce nom s’inscrit dans notre culture de retournement de l’insulte", souligne Véronique Vérisson. Sa comparse abonde : "Nous avons récupéré 'gouine', on veut aussi récupérer 'virago' ; en plus, c’est joli comme mot !"

Bravo les viragos !

Dans ce milieu où l’on cherche toujours le mec, il faut aussi savoir s’affirmer. "Il y a encore des gens qui entrent dans la brasserie, nous voient en bottes en train de nous activer avec les sacs de malt, mais nous demandent où est le brasseur", s’agacent les Véro, qui affirment ne pas se reconnaître dans "le club des gens qui font de la bière et en parlent dans des termes que personne ne comprend". Leur credo : une bière loin des clichés et non réservée aux initiés.

Malgré la bienveillance générale et un sentiment de sécurité plus fort qu’à Bordeaux, la vie à la campagne n’a pas toujours été sans amertume pour les deux femmes. "C’est quand même ici que j’ai déposé plainte pour la première fois pour injures à caractère homophobe et menaces de mort", souffle Véronique Vérisson en se souvenant de l’agression dont elle a été la victime de la part d’un voisin de la brasserie, condamné à une amende.

En s’installant à La Réole, les Véro n’ont pas retrouvé l’équivalent des lieux queers bordelais où elles avaient leurs habitudes. Mais leur clientèle leur a rapidement fait savoir qu’ici, c'est bien leur brasserie qui fait office d’espace sûr : "Même si c’est difficile et qu’on ne se paie toujours pas, notre plus grande fierté est de réaliser que notre pub installé dans un milieu très rural accueille de plus en plus de personnes queers et de femmes", sourient-elles. Bravo, les viragos !

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