[Interview à retrouver dans le magazine de têtu· de l'automne, ou sur abonnement.] Dans Cabo Negro, son deuxième film, au cinéma ce mercredi 3 décembre, l’écrivain et réalisateur marocain Abdellah Taïa se penche sur la jeunesse de son pays natal.
Photographie : Yann Morisson pour têtu·
Depuis son entrée en littérature, au début des années 2000, Abdellah Taïa, 51 ans, bâtit une œuvre singulière, proche de son vécu. Prix de Flore en 2010 pour Le Jour du Roi, un roman social sur fond de luttes des classes, l’écrivain marocain a reçu en 2024 le prix Décembre pour son dernier livre en date, Le Bastion des larmes. Après une première incursion au cinéma en 2013 avec L’Armée du salut, adaptation de son roman éponyme, Abdellah Taïa revient en salles cet automne avec Cabo Negro, une évocation de la jeunesse marocaine contemporaine. Il y met en scène deux ados, Soundouss et Jaâfar, conviés par un homme dans une luxueuse villa où il se fait attendre…
- L’Armée du salut, ton premier film, était adapté d’un de tes romans, ce qui n’est pas le cas de Cabo Negro. Pourquoi ?
Abdellah Taïa : Parce que c’est une histoire qui ne vient pas de moi, mais que j’ai découverte en m’inscrivant sur Instagram. J’y ai trouvé toute une communauté de queers marocains qui ne sont ni des intellectuels, ni des influenceurs, mais des gens simples, comme un étudiant de la ville de Safi, sur la côte atlantique. Dans ses stories, il était tout le temps avec deux filles, très proches l’une de l’autre. Un jour, l’une d’elles a disparu, et c’est là que j’ai eu l’idée du film. Mais au lieu de me demander ce qu’elle était devenue, j’ai préféré parler des deux autres et inventer une histoire pour dire ce que je voyais de la jeunesse marocaine. Comment elle vit son homosexualité, comment elle invente des chemins d’amour gay, de vérité gay, de beauté gay.
- Comment as-tu développé ton style en tant que réalisateur ?
J’ai grandi avec les vieux films égyptiens. Dans ce cinéma, on parlait arabe, il y avait beaucoup de dialogues, de la musique, des danseuses, des gens qui souffrent, des gens pauvres, des gens qui s’aiment malgré tout. C’était ça, le style cinématographique que j’aimais. Mais quand j’ai commencé à écrire le scénario de mon premier film, je me suis dit que je devais retrouver la distanciation que j’avais créée en moi à l’âge de 9-10 ans, quand j’ai compris que personne n’allait me protéger des viols que je subissais et que le monde allait me tuer. Ce n’était pas une fuite : j’étais au milieu d’eux, je vivais même les choses de manière intense, mais quelque chose en moi les mettait à distance. Je les regardais à la fois de l’intérieur et de loin.
- L’expérience des ados vulnérables, exploités par les adultes, c’est quelque chose qui ne change pas, selon toi ?
Non, malheureusement. Les lois marocaines punissent toujours les personnes LGBTQI+, et les parents, s’ils commencent peut-être à se poser des questions, ne tendent toujours pas la main à leurs enfants. C’est pourquoi ces jeunes queers présents sur les réseaux sociaux prennent des risques incroyables. Les gens, le pouvoir, la famille, la société font comme si ça ne les dérangeait pas, parce que ces jeunes les amusent. Mais lorsque ce ne sera plus le cas, ils se retourneront contre eux. Le constat est implacable : ils sont tous aveugles à la modernité des jeunes LGBT marocains, à leur inventivité, à leur façon de réinventer la vie et la réalité.
- Il y a toujours au Maroc ces Occidentaux qui, comme ton personnage de Jonathan, viennent profiter de la jeunesse queer ?
Il y a toujours des mecs qui vont au Maroc baiser avec ces garçons sans même les payer correctement. Eux non plus ne sont pas capables de voir ce que les jeunes Marocains sont en train d’inventer à l’intérieur de leur pays. C’est comme s’il y avait eu un pacte avec le roi Hassan II : vous ne parlez pas de la politique au Maroc, et vous pouvez venir faire ce que vous voulez. Le personnage de Jonathan représente cela, et la continuité de cette espèce de marché conclu entre certains Occidentaux et le pouvoir marocain. Mes héros savent qu’ils n’ont rien à attendre de ce monde, mais ils sont prisonniers d’un rêve d’amour. La violence sans cesse renouvelée du système n’arrive pas à tuer en eux la capacité de vivre et de chercher la beauté, la solidarité.
- Tu considères tes personnages comme militants ?
Je les ancre dans une réalité politique et révolutionnaire, mais sans faire d’eux des activistes. Je ne veux pas parler à ceux qui nous rejettent éternellement. Je ne veux pas parler à ce pouvoir, essayer de convaincre ceux qui ne veulent pas changer d’avis. Au contraire, j’invente un film et je montre ce qu’il se passe à côté de chez eux, sans qu’ils le voient, pour la simple raison qu’ils ne veulent pas le voir. Tant pis pour eux.
- Dans ton livre Le Bastion des larmes, un des personnages demande à un autre de ne pas l’oublier. On retrouve cela dans Cabo Negro : d’où vient cette peur de tomber dans l’oubli ?
Pour moi cela fait vraiment partie de l’expérience gay, surtout pour ma génération. Quand tu draguais un garçon dans les années 1980, tu n’étais pas sûr de le revoir, donc tu vivais intensément les choses pour pouvoir ensuite les faire vivre dans ta tête. Je pense que quand on est gay, on se dit toujours un peu ça lors d’une rencontre : "S’il te plaît, enregistre tout de moi et ne m’oublie pas." Ce qui a évolué, peut-être, avec la jeune génération, c’est qu’eux arrivent à le formuler, alors que nous n’y parvenions pas.
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