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spectacleL'histoire du cabaret, 150 ans de paillettes, plumes et subversion

Par Aurélien Martinez le 17/12/2025
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[Article à retrouver dans notre dossier spécial cabaret du magazine têtu· de l'hiver, disponible chez vos marchands de journaux ou sur abonnement.] Puisant ses racines dans le Montmartre de la Belle Époque et le Berlin des Années folles, l’histoire du cabaret représente près de 150 ans de cultures interlopes, et donc queers.

"Willkommen, bienvenue, welcome !" Si l’on a du mal à retracer avec exactitude l’origine du cabaret, la chanson de la comédie musicale montée en 1966, devenue un classique de Broadway qui donnera lieu au film multioscarisé avec Liza Minnelli, en résume parfaitement l’esprit :"Laissez tous vos soucis dehors ! La vie est dure ? N’y pensez plus ! Ici, la vie est magnifique, les filles sont magnifiques, même l’orchestre est magnifique !"

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Documentariste pour la radio France Culture, Céline du Chéné a publié cet automne un beau livre sur le sujet, intitulé Cabarets (éd. Michel Lafon), prolongement d’une série radiophonique diffusée en 2024. L’autrice se lance pour affiner le concept : "Un endroit où l’on peut boire et éventuellement manger, et où l’on assiste à une succession de numéros qui n’ont pas spécialement de lien entre eux." Une description volontairement large qui permet d’englober une histoire certes toujours interlope, souvent queer, mais protéiforme : "Je trouve qu’avec cette définition, tout rentre, des revues de music-hall aux cabarets queers d’aujourd’hui."

Au-delà des débits de boisson qui se sont multipliés sous cette appellation dans le Paris de la fin du XVIIIᵉ siècle, le premier cabaret artistique retenu par l’histoire est resté célèbre pour son affiche peinte par Théophile Alexandre Steinlen : Le Chat Noir, ouvert en 1881 au pied de la butte Montmartre, au 84, boulevard de Rochechouart. "Le premier à intégrer le spectacle comme élément essentiel et quotidien", explique Céline du Chéné, qui souligne, en revanche, qu’on n’en est pas encore à questionner le genre ou les normes sexuelles : "Au Chat Noir, ces questions étaient totalement inexistantes. D’ailleurs, d’après tout ce que j’ai lu, il ne devait pas y avoir beaucoup de femmes au Chat Noir…", observe-t-elle. Dans la foulée de son succès, plus d’une centaine d’établissements fleurissent les années suivantes à Montmartre, dont le mythique Moulin-Rouge, en 1889, devenu le fer de lance d’une branche riche en plumes du cabaret : la revue de music-hall, qui fait encore salle comble en 2025.

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Le Moulin Rouge (1889) Lithographie - Jules Chéret

Des années folles, folles, folles

Après la Première Guerre mondiale, qui a drastiquement réorienté les priorités des fêtards, la fièvre du cabaret artistique reprend de plus belle dans la capitale française, avec quelques adresses dont le public homosexuel, à la recherche d’espaces pour se retrouver, s’empare spontanément. Installé en 1922 au pied du Sacré‑Cœur, La Petite Chaumière est considéré comme le premier cabaret travesti de France, suivi en 1936 par Le Fétiche, tenu par Madame Moune à Pigalle, qui offre un havre de détente aux lesbiennes. En cet entre-deux-guerres, Berlin, la ville des vaincus engluée dans un violent marasme économique, plonge plus encore dans le divertissement et devient la capitale européenne du cabaret. "Après l’énorme traumatisme qu’a été la guerre, les années 1920 sont des années de fête, d’expérimentations, de joie de vivre. Or, le cabaret est une forme très poreuse qui reflète l’esprit du temps", analyse Céline du Chéné, qui consacre tout un chapitre à cette "période la plus sulfureuse de l’histoire du cabaret", celle qui sert de décor à la comédie musicale et au film du même nom.

C’est à cette époque, dans la capitale allemande, que les questions de genre et de sexualité prennent de l’importance. Une centaine d’établissements destinés aux homosexuels, dont le mythique Eldorado, ainsi qu’une trentaine pour les lesbiennes, sont répertoriés par l’historien Nicolas Patin, peuplés de figures artistiques telle la danseuse ouvertement bisexuelle Anita Berber. Mais en dehors de ces espaces de liberté, la loi interdit les relations entre hommes, par le paragraphe 175 du Code pénal allemand, qui sera aboli en 1994. La montée du nazisme signe la fin de cette époque, avant que la Seconde Guerre mondiale ne ravage l’Europe.

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Anita Berber et un danseur, vers 1910. (Photo par Austrian Archives / IMAGNO / APA-PictureDesk via AFP)

Après la victoire alliée, le cabaret artistique reprend son souffle, notamment à Paris, rive gauche, où nombre de carrières mythiques se lancent : Juliette Gréco, Barbara, Jacques Brel… Éclosent alors dans la capitale des noms légendaires : Madame Arthur, le Carrousel, le Liberty’s, L’Alcazar, Michou… Si des artistes travestis s’y produisent, ou trans, comme les pionnières Coccinelle, Bambi et Fétiche, ces lieux ne sont pas pour autant des repaires pour le public LGBT. "Quand Madame Arthur a ouvert, le public était hétéro. Les gens venaient pour vivre un peu la transgression, l’interdit, s’encanailler, en quelque sorte", rappelle Céline du Chéné. Tout au long de la seconde moitié du siècle, dans une France qui découvre la société des loisirs, le cabaret perd toutefois peu à peu de son attrait subversif.

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Dans la loge du cabret Madame Arthur, à Paris, 1954, akg-images / Daniel Frasnay

Retour vers le futur

Il faut attendre le début du nouveau siècle pour que le cabaret reprenne des couleurs queers, avec une date clé selon Céline du Chéné : la réouverture, en 2015, de Madame Arthur, piloté artistiquement par Romain Brau, Monsieur K et Charly Voodoo. La démarche est artistique et politique. "Dans les années 2000, quand on a commencé, mes copains et moi, à faire du cabaret avec des barbes et des corps un peu différents, on voulait proposer un contrepoint à une certaine histoire du cabaret, retrace Monsieur K, dorénavant à la tête de son propre cabaret, La Barbichette. Alors qu’avant, les gens venaient rigoler en regardant des travelos, on avait envie que nos corps soient politiques pour se libérer des codes." Directeur artistique de Madame Arthur jusqu’en janvier 2018, il tient d’ailleurs à ce que les artistes soient appelés "créatures", pour reprendre le terme de Jean-Marie Rivière, le fondateur – entre autres – de L’Alcazar et du Paradis latin.

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Androkill, Bili L’arme à l’oeil, Charly Voodoo, La Briochée, Maud Amour, Odile de Mainville © Teresa Suarez/Madame Arthur

Aujourd’hui, au-delà des classiques dîners-spectacles et revues de la capitale qui s’adressent essentiellement aux touristes, le syndicat des cabarets et music-halls recense environ 200 cabarets en France, dont plus de 170 hors de Paris. À telle enseigne que le ministère de la Culture se penche sur son berceau, Rachida Dati ayant lancé en début d’année "un plan inédit de soutien et de reconnaissance du symbole de la culture française qu’est le cabaret". Si sa visibilité est largement tirée par le succès croissant des drag queens depuis l’arrivée en France de la franchise Drag Race, comment conserver l’esprit de contre-culture centenaire propre à ces lieux interlopes ? Au terme de son enquête, Céline du Chéné n’est pas inquiète : "Même si certains cabarets perdent de leur essence subversive avec le succès, les artistes inventeront d’autres formes, peut-être dans d’autres endroits qui ne s’appelleront plus cabarets !" Monsieur K abonde : "La révolution du cabaret n’est pas encore terminée, loin de là…" Et dans 150 ans, on y rira encore.

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Crédit photo : Anna Célestine

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