Abo

portraitBudapest Pride : Viktória Radványi, de l'importance d'être têtue

Par Nicolas Scheffer le 05/01/2026
Viktória Radványi est la présidente de l'association Budapest Pride.

[Rencontre à retrouver dans le magazine têtu· de l'hiver, disponible chez vos marchands de journaux ou livré chez vous sur abonnement.] Distinguée par un prix à la Cérémonie des têtu· 2025, la présidente de l'association organisatrice de la Pride de Budapest, en Hongrie, a réussi en juin dernier une démonstration de force contre le régime de Viktor Orbán.

Photographie : Xavier Murillon pour têtu·

“Faites que, l’année prochaine, la marche des Fiertés soit la plus ennuyeuse et la plus banale possible !” Ce vœu est celui que formait Viktória Radványi, présidente de l’association Budapest Pride, en juin dernier à la veille de la marche la plus importante que la capitale de la Hongrie ait connue en trente ans d’existence. Alors que le Premier ministre Viktor Orbán a fait voter cette année, par sa majorité au Parlement, l’interdiction de toute manifestation publique LGBT, et qu’il l’a même fait inscrire dans la constitution de ce pays membre de l’Union européenne depuis 2004, l’enjeu de cette édition 2025 était à la hauteur du stress suscité par la nouvelle législation : comment réagiraient les forces de l’ordre au passage du cortège ?

À lire aussi : Gergely Karácsony, maire de Budapest : "La propagande de Viktor Orbán est vaine"

“On a toujours eu du mal à organiser la marche des Fiertés, souligne Viktória. Mais moins par homophobie délibérée des forces de l’ordre que parce que c’est un événement difficile à sécuriser face à une extrême droite violente qui nous assimile à des pédophiles.” Heureusement, en ce 28 juin ensoleillé dans la capitale hongroise, la police n’a pas sorti les matraques, et la Pride a pu battre un record de fréquentation : 200.000 personnes, selon les organisateurs, sont venues dire non à l’homophobie d’État. En 2012, le chef de la police de Budapest avait déjà fait interdire la manifestation, invoquant des difficultés de circulation, mais le tribunal administratif l’avait désavoué et 3.000 personnes avaient alors défilé. Mais la situation est aujourd’hui autrement plus grave. “Il ne s’agit pas d’une attaque de la même nature, reprend la présidente de l’association organisatrice. Depuis son arrivée au pouvoir, en 2010, Viktor Orbán a grignoté quasiment tous les droits des personnes LGBT+ : on ne peut plus faire de transition administrative de genre, nos représentations à la télévision sont prohibées, on nous interdit d’adopter des enfants…” La jeune femme de 29 ans, qui a déjà derrière elle une décennie de militantisme, ne peut que constater l’étendue de la régression.

Résistance

Les sujets LGBT+ étaient bien éloignés du quotidien des habitants de la petite ville rurale où elle a grandi, Mezökövesd, dans le nord-est du pays, connue pour ses broderies traditionnelles classées par l’Unesco. “La seule source de distraction, là-bas, c’est d’aller au pub. Même pour aller au cinéma, il faut prendre le bus et changer de ville. Il y a de nombreux stades de football, édifiés avec l’argent de l’Union européenne, mais les jeunes n’y ont pas accès puisqu’ils sont réservés aux seuls joueurs professionnels”, décrit-elle. À 18 ans, alors qu’elle console une copine d’une rupture amoureuse, les voilà qui s’embrassent. Pour l’autre, c’est un non-événement à mettre sur le dos de l’alcool, mais pour Viktória, ce premier baiser lesbien est une épiphanie.

Problème : dans sa campagne natale, chaque fait et geste peut faire l’objet de ragots. Quand elle s’est rasé un jour la moitié du crâne, les voisins n’ont parlé que de ça pendant deux semaines ! En revanche, à Budapest, qu’elle rejoint à 19 ans pour y poursuivre ses études, un esprit de liberté souffle sur la jeunesse. Mais le futur héros du lobby réactionnaire mondial est déjà aux manettes du gouvernement. Viktória se rapproche alors de Budapest Pride, moins parce qu’elle se sent concernée – pense-t-elle encore – que pour défendre les droits humains. “Je n’avais pas du tout compris ce que signifiait l’orientation sexuelle. À l’époque, je croyais qu’être hétéro voulait dire être attiré par les filles, quel que soit son genre, se remémore-t-elle. J’ai eu accès à l’information à travers Buzzfeed et YouTube, et puis j’avais un copain gay qui ne voulait pas faire son coming out à sa famille.” Au sein de l’association LGBT, la résistance à l’orbanisme commence à s’organiser : “Face à ses attaques, nous voulions faire des contre-campagnes en nous prenant la main dans la rue. Il ne s’agissait pas de réclamer le mariage mais de limiter les dégâts contre nos droits.”

Les dégâts ne sont pas visibles que dans l’espace public ; l’homophobie d’État s’insinue jusque dans les esprits, au sein des familles… Quand elle annonce à ses parents qu’elle est amoureuse d’une fille, Viktória tombe de sa chaise devant leur réaction : “Subitement, ma mère, qui a grandi dans une culture communiste laïque, commence à me répondre que c’est contraire à Dieu !” Quant à son père, qui proclame pourtant détester Viktor Orbán, il en reprend pourtant la rhétorique en déclarant vouloir “protéger ses trois filles” contre ces LGBTises… Depuis, leurs relations n’ont pas dégelé ; si Viktória reste dans son pays, c’est pour ne pas abandonner sa famille choisie.

À lire aussi : L'Europe tient la ligne des droits LGBT face à l'internationale réactionnaire