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reportageSuicide de Caroline Grandjean : la descente aux enfers de l'enseignante

Par Nicolas Scheffer le 05/01/2026

[Reportage à retrouver dans le magazine têtu· de l'hiver, disponible chez vos marchands de journaux ou livré chez vous sur abonnement.] Cible d’un corbeau lesbophobe dans le village du Cantal où elle enseignait, Caroline Grandjean-Paccoud s’est suicidée le jour de la rentrée scolaire 2025. Enquête sur un long calvaire psychologique.

L’automne et l’hiver étaient les saisons préférées de Caroline Grandjean. Avec son épouse, Christine, elles se levaient aux aurores, nourrissaient leurs quatre bergers suisses, puis sortaient dans le froid pour aller marcher dans leur coin de l’Auvergne. Depuis chez elles, à une heure de voiture au nord d’Aurillac, les sentiers de randonnée ne manquent pas. Dans la vallée du Mars, en bordure du parc naturel régional des Volcans, elles enfilaient leurs chaussures montantes pour remonter le GR40 et faire un tour du cirque du Falgoux.

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Caroline emportait toujours son appareil photo, muni de ses différents objectifs, pour capturer au mieux les matins silencieux depuis la croix du col d’Aulac. D’un côté, le panorama du puy Mary et du puy Violent, si emblématiques du Massif central, de l’autre, un ­paysage adouci par les estives. Au petit matin, à l’heure où le soleil montant lèche ces reliefs telluriques, la nature semblait appartenir au couple. "Caroline pouvait rester longtemps dans le froid pour photographier les animaux, préférant le faire tôt, avant qu’ils ne soient dérangés par d’autres randonneurs, confie Christine, sa veuve, de sa petite voix. J’étais obligée de lui demander d’avancer, sinon elle pouvait rester accroupie pendant des heures." Des instants précieux pour ce couple fusionnel.

Un suicide et des questions

Devant un poêle à bois crépitant, Christine tourne difficilement les pages d’un album photo que Caroline avait fait imprimer avec ses plus beaux clichés. Un privilège, car la photographe ne le montrait qu’à de rares exceptions. On y voit son cher Cantal sous la neige, une mer de nuages barrée par le roc d’Hozières, mais surtout de nombreux animaux : chevreuils, biches, renards… Le cliché préféré de Caroline, c’est celui d’un chamois qui, le nez tourné vers l’objectif, nous jette un regard qu’on jurerait espiègle.

De cet album, Caroline avait fait deux copies, qu’elle avait offertes à son psychiatre et à son psychologue. Car derrière les paysages grandioses et ces moments paisibles de la vie du couple, un décor plus sombre s’était installé. En décembre 2023, dans l’école de Moussages où travaille Caroline, un tag lesbophobe est découvert sous le préau : "Sale gouine", est-il écrit. Choquée, l’enseignante est placée en arrêt maladie pour quelques jours, puis revient dans sa classe. Mais cela recommencera : "Gouine = pédophile", "va crever", "dégage sale gouine", s’acharne le mystérieux corbeau, sur le même mur ou dans un mot glissé dans la boîte aux lettres de l’établissement… En 2024, le seuil de résistance de l’institutrice est dépassé : Caroline ne fera pas la rentrée de septembre, et passera l’année scolaire en congé maladie.

Le 1er septembre 2025, jour particulièrement symbolique pour elle de rentrée scolaire, Caroline est seule à la maison. Lourdement médicamentée, son agitation est traitée par de la quétiapine, un antipsychotique prescrit notamment pour traiter la bipolarité ou la dépression sévère. Peu avant 10 h, elle laisse ses chiens chez elle et prend le chemin de la montagne, sur le sentier d’Impalier. Ce n’est pas une promenade : après avoir envoyé un message à son épouse, qui est au travail, elle appelle le 3114, la ligne de prévention du suicide. Inquiétée par son texto – "Je la surveillais comme le lait sur le feu" –, Christine lance un appel en visio. Derrière son écran, Caroline lui envoie son plus beau sourire. "Elle me disait son besoin de prendre l’air et qu’elle serait à la maison à mon retour, témoigne la veuve. Elle ne voulait pas que je quitte mon travail plus tôt que prévu." Sachant la zone escarpée, Christine décide néanmoins d’utiliser le téléphone d’urgence que lui avaient confié les gendarmes, lesquels se pressent sur les lieux à la recherche de Caroline. Il est déjà trop tard : 30 mètres en contrebas de la croix de Malassarte, ils découvrent le corps sans vie de l’institutrice.

En quelques heures, l’information fait le tour des rédactions nationales. "Cantal : suicide d’une enseignante, harcelée pour son homosexualité", titre l’Agence France-Presse. Immédiatement, les questions fusent. Comment l’enseignante d’un village modeste a-t-elle pu être ainsi harcelée anonymement sans que la gendarmerie ou l’Éducation nationale n’aient réussi à la protéger ? Et ce, bien qu’elle ait déposé plusieurs plaintes et alerté inlassablement l’académie de Clermont-Ferrand ? Et les habitants de Moussages, ont-ils fait le nécessaire pour l’entourer durant cette longue année de descente aux enfers ?

Caroline, Christine et le Cantal

Auvergnates toutes les deux, Caroline et Christine se sont rencontrées sur le tard, ayant 19 ans de différence. "Elle avait un an de plus que mes jumeaux ; finalement, la première fois que je l’ai croisée, c’était… à la maternelle, à Moulins, dans l’Allier", s’amuse encore Christine en relatant cette histoire peu commune. En 2012, lorsque les deux femmes se rencontrent vraiment, elle-même est déjà mariée et mère de trois enfants. Christine est la monitrice bénévole d’un club canin d’agility ; Caroline est venue entraîner son chien, Idaho. "Il était très timide, et donc difficile à faire travailler, se remémore-t-elle. Un jour, il a réussi un exercice, j’ai mis ma main dans les cheveux de Caroline, et c’était parti."

À 50 ans, Christine ne s’attendait pas à remettre en question son identité hétérosexuelle. Pour elle, qui est installée dans son mariage depuis vingt-huit ans, c’est un bouleversement : "En cinq mois, j’ai perdu 17 kilos !" Elle trouve cependant la force d’en parler à sa famille, puis de faire sa valise pour rejoindre Caroline. "Mes fils ne m’ont plus jamais adressé la parole, même après la mort de Caroline. On a dû quitter le département pour fuir mon ex-mari", retrace-t-elle autour d’un chocolat chaud. C’est l’inverse dans l’autre famille : la mère de Caroline se réjouit de voir sa fille heureuse, même si elle-même n’a que 25 jours de différence avec l’heureuse élue. Laquelle précise : "Cette différence d’âge ne nous a jamais posé problème. Caroline me disait ‘je ne te mettrai jamais en Ehpad, tu ne seras jamais vieille, je vais te garder jeune’."

Le couple s’installe d’abord dans la Creuse, à Saint-Étienne-de-Fursac, où son mariage se tient le 7 mai 2016, en toute simplicité, devant un maire ému aux larmes. "À travers ce mariage, déclare Michel Monnet, nous célébrons l’histoire avec un grand H, le progrès humain et l’aboutissement de plusieurs décennies de lutte. Rappelez-vous qu’il a fallu attendre le 4 août 1982 pour obtenir la dépénalisation de l’homosexualité en France. Ce débat fut difficile (…), il a permis d’apprécier le degré de notre civilisation à devenir plus humaine…" Le gâteau des mariées prend la forme d’un obstacle d’agility, et les alliances sont composées de deux anneaux : un noir et un blanc, comme la robe de leurs chiens respectifs. Caroline obtient alors une première affectation dans le Cantal, qu’elle adore. Puis elle est postée en septembre 2021 à l’école de Moussages, plus proche de leur domicile. "On était heureuses", répète Christine.

"Au fond, je crois qu’elle préférait les enfants aux adultes."

Dans ce village de 251 habitants, l’école accueille de 12 à 17 élèves, de la maternelle jusqu’au collège. D’abord dans deux classes, puis en classe unique à partir de 2023. Autant dire qu’elle est un organe vital pour la petite commune : sans elle, pas de familles, pas d’épicerie, pas de bistrot… Longtemps, les enseignantes ne restaient pas très longtemps en poste dans le village, trop éloigné de leur domicile. Alors, l’arrivée d’une recrue jeune et investie, habitant à seulement un quart d’heure de voiture, est une bénédiction. Au début, elle travaille avec une collègue, et le maire recrute une assistante maternelle qui s’occupe de la garderie le soir. Mais quand l’école passe en classe unique, Caroline devient la seule enseignante de l’école dont elle est la directrice.

Avec les parents d’élèves, des tensions commencent à apparaître. Alors que certains proposent de développer diverses activités, comme un voyage scolaire ou un spectacle de fin d’année, Caroline refuse. Elle est déjà bien occupée avec sa vie de famille, ses chiens, sa passion pour la montagne, et n’a aucune envie de passer ses samedis avec les parents qu’elle voit toute la semaine. "Elle mélangeait peu sa vie privée et sa vie d’enseignante. C’était son travail, et elle n’avait pas de contact avec les parents d’élèves en dehors de l’école. Au fond, je crois qu’elle préférait les enfants aux adultes", avance Christine. Les conseils de classe se font de plus en plus houleux. "On se disait qu’elle avait son caractère et on essayait de faire avec, témoigne un parent d’élève qui souhaite rester anonyme. On prenait énormément de pincettes chaque fois qu’on voulait communiquer avec elle." Mais contrairement à ce qui a pu être dit ici ou là, jure-t-il, les parents sont restés patients, trop heureux qu’ils étaient d’avoir une école dans le village. "Mais à un moment, assure-t-il, son agressivité devenait pathologique."

De fait, Caroline était une personnalité plutôt brute de décoffrage, tous les témoignages concordent sur ce point. Quitte à ne pas se faire que des amis. Comme quand il arrivait, dans cette région de chasse, que le sujet vienne sur la table en classe : elle qui aimait tellement les animaux qu’elle déplaçait, sans les tuer, les limaces qui grignotaient son jardin, pouvait alors entrer dans une colère noire. À l’automne 2023, deux nouveaux élèves arrivent dans l’école. Leurs parents ont beau avoir repris le bar-restaurant qui fait office de cantine, les deux sont régulièrement absents. Caroline effectue un signalement aux services sociaux ; la famille quittera le village quelques mois plus tard. En dehors de son travail, elle s’emporte contre les randonneurs qui empruntent le chemin privé devant chez elle, quand ce ne sont pas les VTT qui font aboyer ses chiens. "Elle avait son intimité, et ne voulait surtout pas qu’on se mêle de ses affaires", résume un habitant de la vallée. C’est dans ce contexte tendu qu’apparaît le premier tag.

L'homophobie à la craie sous le préau

Le matin froid et pluvieux du mercredi 13 décembre 2023, c’est l’assistante maternelle qui ouvre le portail de l’école et trouve l’inscription "sale gouine" tracée à la craie sous le préau. Elle s’empresse d’effacer l’injure avant l’arrivée des élèves et en parle à Caroline. La suite, c’est cette dernière qui l’a racontée dans un message : "J’ai essayé, mais le lendemain, je n’ai pas pu y retourner, j’étais arrêtée jusqu’aux vacances. J’envoie un mail aux représentants de parents pour les informer de mon absence et des insultes (sans préciser la nature de celles-ci). Je dépose plainte, fiche SST [santé, sécurité, travail, laquelle permet de signaler une situation qui pourrait porter atteinte à sa santé, ndlr.], fait établissement [pour signaler à l’académie un événement grave, ndlr.].”

Combative, elle retourne à Moussages pour la rentrée de janvier 2024. Le 7 mars, alors qu’elle se trouve en formation à Aurillac, c’est "gouine = pédophile" qui est peint sous le préau. Cette fois, la mairie est également visée par le corbeau. Quinze jours plus tard, la municipalité, l’inspection d’académie et les parents d’élèves publient un communiqué commun dans lequel est affirmé leur soutien à la maîtresse : "Nous condamnons unanimement et fermement ces intrusions et ces atteintes à la personne qui ne permettent pas aux personnels de l’école d’exercer leurs fonctions sereinement et qui portent préjudice au climat de l’école et au bien-être des enfants." Caroline juge cette initiative trop tardive, et timorée. De même, elle renvoie le bouquet de fleurs qu’on lui fait parvenir. De son côté, la gendarmerie a reçu trois plaintes : de l’enseignante, mais aussi de la mairie et de l’Éducation nationale.

Difficile, en attendant que l’enquête progresse, de sourire aux parents lorsque Caroline accueille les élèves au portail. Parmi eux se trouve peut-être le corbeau. La directrice prend alors l’habitude d’aller attendre ses élèves au fond de la cour. Fin mars, l’immonde message "va crever sale gouine" est déposé dans la boîte aux lettres de l’école. "Je ne pense pas que c’était de l’homophobie pure, analyse aujourd’hui Christine. Ce que ce corbeau voulait, c’était toucher Caroline au plus profond. Si elle avait été noire, il y aurait eu un tag raciste." En mai, les tags ciblent quatre véhicules, dont deux appartiennent aux services municipaux et un autre, garé juste à côté de l’hôtel de ville, ressemble à celui du maire, Christian Vert. "À mort" et "pédé", peut-on y lire. L’enquête patine, mais persévère. Un élément interpelle les gendarmes : sur l’école, le tag est en écriture bâton, alors que sur la mairie ce sont des pleins et des déliés. Une expertise graphologique est ordonnée : les parents ou grand-­parents d’élève sont convoqués à la gendarmerie, et il est demandé au collège du coin de fournir des copies des anciens élèves de Moussages. Sans résultat. "Il est faux de dire que la gendarmerie n’a pas pris l’affaire au sérieux, observe une habitante du village. Ils ont même interrogé une dame de 75 ans, comme si elle allait escalader la nuit le portail de l’école !"

"Je choisis Moussages. Non pas parce que je veux y retourner, mais parce que je le dois."

Las, à la fin de l’année scolaire, en juin 2024, les gendarmes n’ont pas retrouvé le corbeau. L’académie en est réduite à proposer à Caroline, sans attaches particulières dans ce village, une mutation. Mais l’intéressée le prend comme une demande d’abdication, d’autant que le dernier tag réclamait son départ : "Dégage sale gouine". Pourquoi serait-ce à elle de partir ? L’enseignante demande à garder son poste, mais le médecin du travail s’y oppose : sa santé nécessite un environnement de travail serein. "Caroline Grandjean nous a sollicités et nous avons réglé la situation en 48 heures, rapporte Thierry Pajot, secrétaire national du SN2D, un syndicat de directeur·ices d’établissements. Elle garde son école." Caroline écrit alors : "Je choisis Moussages. Non pas parce que je veux y retourner, mais parce que je le dois. On doit lutter contre les discriminations, et on ne peut pas accepter que la victime soit déplacée." En plein milieu des vacances d’été, le 6 août, c’est "pédophile" qu’on retrouve sur la porte de la chaufferie de l’école. Écœurée, la directrice renonce finalement à reprendre son poste à la rentrée. La presse nationale se fait alors l’écho de cette affaire.

"Caroline voulait dénoncer sa situation, reprend Thierry Pajot. J’ai des contacts, j’ai donc prévenu des journalistes et je me suis fait son porte-parole." Au village, cette initiative est mal reçue : l’année, estime-t-on, a suffisamment été chaotique pour les enfants qui ont de facto manqué, malgré l’investissement de Caroline, d’un enseignement continu. "Après tout le bazar médiatique que vous avez remué cet été pour retrouver votre poste, vous abandonnez ?" se serait entendu dire la directrice de la part de sa hiérarchie. "Les articles de presse (je n’ai pour ma part accepté aucune interview, des personnes ont parlé pour moi sans même me consulter) ont cristallisé la colère contre moi. Cette histoire aurait dû rester cachée", rumine Caroline.

Maladroitement, en septembre 2024, le maire de Moussages se félicite sur Facebook d’une rentrée "sereine" et de l’obtention d’un demi-poste supplémentaire pour l’école. Accusé en parallèle dans le journal local, La Montagne, de ne pas soutenir assez Caroline, il fait valoir un droit de réponse dans lequel il réitère son appui et rappelle que la mairie a déposé cinq plaintes. "Il faut aussi que les enfants puissent poursuivre leur scolarité dans un climat apaisé", plaide-t-il. Une trahison aux yeux de l’enseignante. "Là-bas, ils ont gagné. Ils ont une remplaçante, elle s’engage à fond, ils ont gagné. Ils ont tout gagné. Je crois que la hiérarchie a gagné aussi puisqu’il n’y a plus de problème", écrit-elle depuis son congé maladie de longue durée.

Vivre lesbienne à la campagne

Au-delà de l’Éducation nationale, se pose une autre question : le village de Moussages est-il lesbophobe ? Ce ne serait pas la première fois, têtu· ne le sait que trop, qu’un couple homo subit le rejet, voire la haine de ses voisins… Une hypothèse catégoriquement réfutée par le maire : "Moussages n’est pas un village homophobe, nous avons toujours respecté la vie de Mme Grandjean." Et Christian Vert d’ajouter qu’il espère toujours que "le corbeau qui a détruit une vie, une famille et qui détruit [leur] village soit identifié". Sur la place du village, nous n’avons pas à chercher bien longtemps pour rencontrer une lesbienne épanouie : Nathalie, la factrice, est elle-même mariée à une femme. Elle habite le village voisin, mais prend volontiers le café avec des habitants de Moussages au cours de sa tournée. "Je n’ai jamais eu aucun problème, jamais reçu aucune remarque homophobe ni aucun geste déplacé qui m’aurait mise mal à l’aise, assure-t-elle. J’ai eu bien plus de mal quand j’habitais en ville…"

Il se trouve que Moussages est la première commune du Cantal à avoir célébré le mariage d’un couple homosexuel : celui de Quentin et Pierre, qui nous confirment la version de la factrice dans leur jardin qui donne sur l’école. "C’est un village tranquille qui aspire à vivre sans remous", précisent-ils. Lorsqu’on le visite, début octobre, les couleurs de l’arc-en-ciel ont été peintes sur le panneau annonçant le village, et le café associatif a installé, quelques semaines plus tôt, un drapeau LGBT dans sa vitrine, en signe de solidarité avec Caroline. Reste que près de deux ans après le premier tag, enlisée dans une situation qui semble sans échappatoire, Caroline trépigne. Elle cherche du soutien sur les réseaux sociaux, notamment sur un groupe Facebook qui réunit des milliers de directeurs d’établissements. "Mon psychiatre voudrait que je reprenne dès que possible, il veut voir comment je réagis ‘en condition’. Moi… ça me terrorise, rien que de passer le portail d’une école. Et j’aurais du mal à gérer un nouvel échec", y publie-t-elle le 10 janvier 2025. Elle lit également les mini-BD Cas d’école, signées Remedium, de son vrai nom Christophe Tardieux, qui dénoncent le manque d’humanité de l’administration scolaire à l’égard de son personnel. "Aujourd’hui, je suis en accident de service, je vois un psychiatre toutes les semaines, après une TS [tentative de suicide, ndlr.], j’ai refusé l’hospitalisation et j’essaie tant bien que mal de me reconstruire", lui écrit-elle sur Facebook.

"Chaque fois, c’était un clou supplémentaire planté dans son cercueil."

Contacté, le bédéiste nous livre sa version : "Je trouvais son récit cohérent, très structuré, et correspondant à un schéma que j’avais déjà rencontré. On échangeait par messages, ce qui me permettait de garder une trace de son témoignage, et l’aidait à élaborer son discours." Dix jours après leur prise de contact, fin janvier, une courte BD sur le cas de Caroline est publiée en 24 cases sur les réseaux sociaux ainsi que sur l’espace participatif de Mediapart. Accablant l’institution scolaire, elle affirme que celle-ci la soutient "comme la corde soutient le pendu". Reconnue travailleuse handicapée, la directrice envisage de reprendre le travail après les vacances de février, ou bien celles de Pâques, cette fois dans un autre établissement. Mais les postes dans le Cantal sont peu nombreux à se libérer.

En mars, l’enseignante est convoquée par la gendarmerie, mais ce n’est pas pour lui annoncer une bonne nouvelle : l’inspectrice d’académie poursuit la BD en diffamation, et bénéficie pour ce faire de la protection fonctionnelle, c’est-à-dire que le ministère prend à sa charge les frais de justice. Pendant plus de deux heures, les gendarmes, qui l’avaient déjà reçue à plusieurs reprises en tant que victime, lui demandent désormais de se justifier. Ils lui annoncent au passage que, faute d’indices, l’enquête concernant son corbeau est classée. "Elle était dans une profonde détresse et, au lieu de trouver de l’aide, elle était systématiquement enfoncée, analyse Christophe Tardieux. Chaque fois, c’était un clou supplémentaire planté dans son cercueil." Sur les réseaux sociaux, Caroline s’en prend ouvertement à l’Éducation nationale qu’elle accuse de "maltraitance institutionnelle". L’inspectrice, elle, est promue. "Le fait est que l’Éducation nationale semble avoir fait comme elle a pu, en protégeant au maximum les enfants et en préservant l’institutrice qui n’était pas en mesure de reprendre le travail", assume un haut gradé du ministère. Le 14 avril, elle écrit : "Aujourd’hui, je survis sous traitement, et je pars en HP [hôpital psychiatrique, ndlr.] d’ici quelques jours normalement. Heureusement, j’ai un psychiatre qui me sauve littéralement."

Les journées de l’enseignante arrêtée sont occupées par des lectures, notamment de livres d’aventures, à partir desquelles elle remplit de jolis carnets de résumés. Caroline avait mis cinq étoiles à Deux innocents, d’Alice Ferney, le récit d’une professeure qui enseigne à des adolescents handicapés qu’elle considère avec un niveau de générosité que sa direction lui reproche. En lettres d’écolière, Caroline a consigné cette citation : "Si on se donne tout entier sans être gratifié et qu’en plus, on est accusé à tort, alors là, c’en est trop." En juin 2025, Caroline fait une première tentative de suicide qui lui vaut d’être internée un mois en hôpital psychiatrique. "Un mois privée de tous mes droits, à subir des agressions de patients très malades (étranglement, brûlures de cigarette), à ne pas dormir à cause des hurlements de patients, et d’autres", accuse-t-elle encore dans le groupe Facebook. Et de poursuivre : "Ma peur. De reprendre le travail. De faire du mal à ceux que j’aime en me faisant du mal à moi. La certitude que je ne suis plus capable d’être dans une école pour le moment, l’insécurité, la culpabilité. Et parfois, l’idée que je serais mieux dans cet HP sous contrainte, malgré tout ce qu’il s’est passé là-bas, au moins je ne pouvais pas me faire du mal."

Quatre jours avant la rentrée scolaire qui lui fera prendre le sentier d’Impalier, elle laisse un ultime message sur le groupe : "La journée de lundi, je vous l’assure, sera bien plus difficile pour moi chez moi que pour vous dans vos écoles. Bonne reprise à tous." Son message est accompagné d’une photo de bouquetin, cet animal qui, comme elle, a la tête dure. Par fidélité à l’opiniâtreté de son épouse, Christine a déposé, après sa mort, une plainte contre l’Éducation nationale.

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Crédit photo : archive personnelle